Pierre Boujut | la tour de feu

La Tour de Feu

À la Libération, La Tour de Feu[N 4] succéda donc à ses deux devancières, Reflets et Regains, avec le no 23, autrement dit sans que la numérotation entamée en 1933 soit interrompue. La nouvelle « revue internationaliste de création poétique »[N 5] allait, au lendemain d'un conflit sans précédent, délivrer divers messages de fraternité et d'espérance en l'homme. Les titres des numéros de l'époque sont, à cet égard, particulièrement explicites : Silence à la Violence (1947), Contre l'Esprit de Catastrophe (1948), Droit de Survivre (1948)[25]. Par la suite, Pierre Boujut veillera à maintenir, contre dogmes, dialectiques, fascismes et scientismes en tous genres, la notion de « contradiction vivante », depuis longtemps affirmée[26] et dont il trouvera un écho dans l'œuvre philosophique de Stéphane Lupasco[27]. De là de nombreuses polémiques, et des débats généralement houleux, notamment lors des Congrès informels[28] de La Tour de Feu qui se tenaient à Jarnac, chaque année à la mi-juillet, dans le chai de la rue Laporte-Bisquit et sur les bords de la Charente.

La revue porte la trace de ces débats et elle constitue sans doute la partie la plus importante de l'œuvre de Pierre Boujut, même si certains numéros furent conçus par d'autres que par lui. Grâce à son action, les textes s'éclairent, se répondent, se complètent. Point n'est besoin de prendre au sérieux le slogan burlesque inventé par le tonnelier-directeur — « Apportez-nous vos poèmes, nous en ferons des chefs-d'œuvre ! »[29] — pour constater qu'il savait créer, à date donnée, et à partir de textes très divers, un ensemble des plus homogènes sans que soient trahies les intentions des auteurs concernés. On lui doit aussi d'avoir révélé certains « petits poètes » du e siècle ou d'avoir donné à quelques-uns d'entre eux la possibilité de s'exprimer plus largement[30].

Chacun de ces poètes avait une voix et un ton très personnels. Outre l'œuvre, aujourd'hui reconnue, de Jean Follain[31], celle de trois d'entre eux en témoigne.

C'est ainsi qu'Edmond Humeau[32], libertaire et internationaliste, ne se contenta pas de textes engagés[33] et d'attaques réitérées contre la pensée dialectique. Mystique et hédoniste à la fois, usant de tous les registres de langue comme d'une palette, il fut aussi le poète de la beauté du monde, de la sensualité et de la truculence. Son langage se caractérise par une profusion baroque souvent signalée, un foisonnement quasi végétal. Une syntaxe généreuse l'amène parfois à rejoindre l'abstraction de sa peinture et frôler l'obscurité sans pour autant que ses textes s'éloignent d'une grande force évocatoire.

De même, Fernand Tourret[34] construisit une œuvre brève mais d'une forte originalité, enracinée dans la mémoire collective où il sut puiser des mots oubliés et chargés d'histoire. Il en utilisa l'archaïsme avec un sens de la langue très personnel et un amour du concret qui recoupait son expérience, ses préoccupations et sa grande culture[N 6]. Ses poèmes constituent également une tentative pour redonner vie et parole aux petites gens du passé, restaurer la singularité des oubliés de l'Histoire et prendre ses distances à l'égard de celle-ci.

Autre aspect du bureau en 1983.

Enfin, Adrian Miatlev[35] fut probablement le plus doué des amis de Pierre Boujut. De son vivant, il publia sans convaincre chez deux grands éditeurs parisiens[36], mais son talent sembla s'épanouir au contact de La Tour de Feu[37]. Il y donna des poèmes porteurs d'une vision de la vie à la fois pessimiste et tonique, marqués par l'échec et par une grande énergie. Il échangea surtout avec ses amis des lettres que caractérisent une invention verbale et un sens de la formule sans égal. Son goût prononcé pour le paradoxe, les mots-valises et les néologismes toujours motivés[38] rendent sa correspondance unique. Sa personnalité, qu'on dirait aujourd'hui charismatique, et sa mort, en 1964, à l'âge de 54 ans, firent de lui un des mythes de la revue[39].

Certes, La Tour de Feu loua, en son temps, ses « grands hommes » (Krishnamurti[40], Henry Miller[41], Stéphane Lupasco[42]). Certes, trois numéros furent consacrés à Antonin Artaud et pas moins de dix-neuf à la correspondance d'Adrian Miatlev. Pourtant, pendant trente-cinq ans, près de cinq cent cinquante auteurs, des plus en vue aux plus obscurs[43], furent publiés tandis que le comité de rédaction se renouvelait au fil du temps.

Pierre Boujut ne négligea ni sa ville natale ni la Charente. Ainsi parurent deux cahiers de la revue consacrés à Jarnac et ses poètes[44] et à La gloria cognaçaise[45]. De plus, d'autres numéros portaient la trace de leur origine provinciale[N 7]. Il ne faut voir là aucune trace de chauvinisme de la part du tonnelier jarnacais, mais un défi aux modes[46] et un refus du parisianisme, refus explicitement formulé avec L'alliance des villages[47] et qui sera, par la suite, maintes fois réaffirmé. Une telle prise de position n'excluait pas pour autant les auteurs résidant à Paris ou en Île-de-France : ils eurent longtemps, dans la capitale, un lieu de rendez-vous où ils se retrouvaient avec une périodicité variable[N 8].

Littérairement, et malgré la forte personnalité poétique des membres du comité de rédaction, La Tour de Feu n'inventa pas, à proprement parler, de nouvelles formes. Si ses poètes surent tirer parti des avancées du surréalisme, non sans quelques réserves à son égard[48], ils luttèrent avec autant de virulence contre le lettrisme d'Isidore Isou[49] que contre les poètes-linguistes des années 1960-1970[50]. En d'autres termes, ils usèrent classiquement de la langue en privilégiant certaines de ses possibilités (néologismes, archaïsmes revisités, annexion des champs lexicaux de la religion et de la morale…). Mais une des originalités de La Tour de Feu réside dans le fait d'avoir entretenu un débat incessant — car toujours contradictoire — concernant le statut du poète[N 9] dans le monde et ses possibilités d'action. Ce débat, inséparable d'un véritable foisonnement créatif, permit l'expression de positions philosophiques et politiques sans cesse discutées[51]. Il nourrit l'utopie d'une humanité fraternelle, dégagée de toutes les aliénations, refusant de sacrifier aux lendemains qui chantent la responsabilité et la liberté de chacun. Une telle utopie, développée dans les pages de la revue, ne pouvait trouver à se manifester, sous peine de disparaître en tant que telle, qu'au cours des Congrès de Jarnac. Le but rêvé de ceux qui l'élaborèrent était pourtant bien d'influer sur le réel et sur le cours des choses, Daniel Briolet l'a montré[52].

Ultime particularité de La Tour de Feu : bien qu'elle ait cessé d'exister en mars 1981, un no 150 parut en 1991[53]. Il permettait aux survivants de l'aventure d'effectuer un bilan rétrospectif et à son directeur d'expliquer pourquoi il avait interrompu la série commencée cinquante-huit ans plus tôt. Pierre Boujut précisait cependant : « Si La Tour de Feu a cessé de paraître, elle n'a pas cessé d'être »[54].

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