Mulholland Drive (film) | production

Production

Genèse

Conçu à l'origine pour être une série télévisée, Mulholland Drive aurait dû prendre la forme d'un pilote de 90 minutes produit pour Touchstone Television et distribué sur le réseau du groupe ABC. David Lynch vend le projet aux cadres du groupe en s'appuyant uniquement sur un scénario dans lequel Rita survit à un accident de voiture, elle possède 125 000 $ en liquide dans son sac à main et une clé bleue ; le personnage de Betty tente de l'aider à découvrir qui elle est. Un cadre d'ABC se souvient :

« Je me rappelle de la terreur de cette femme dans cet affreux, affreux accident, et David nous tourmentant avec l'idée que des gens la pourchassent. Elle n'est pas simplement en difficulté, elle est la difficulté. Évidemment, nous avons demandé à connaître la suite et David a répondu : “Vous devez acheter le projet pour que je vous la raconte”[5]. »

Les différents acteurs du film se tenant les uns à côté des autres devant un décor blanc du Festival de Cannes.
L'équipe du film au festival de Cannes en 2001, avec de gauche à droite : Naomi Watts, David Lynch, Laura Harring et Justin Theroux.

Lynch dépeint l'attractivité qu'exerce l'idée d'un pilote, malgré la connaissance des contraintes du médium télévisuel :

« Je suis toujours partant pour une histoire qui se poursuit […] Théoriquement, on peut obtenir une histoire très profonde, et on peut aller si profond et ouvrir le monde d'une façon tellement belle, mais cela prend du temps[6]. »

Le scénario comprend des éléments profondément ancrés dans le monde réel et d'autres appartenant au genre fantastique, c'était déjà le cas dans la précédente série de Lynch, Twin Peaks. Un travail préparatoire est finalement lancé pour l'élaboration d'arcs narratifs comme le mystère de l'identité de Rita, la carrière de Betty et le projet de film d'Adam Kesher[7].

L'actrice Sherilyn Fenn a déclaré dans un entretien que l'idée originale était venue au cours du tournage du film Twin Peaks, le spin-off de la série dédié à son personnage d'Audrey Horne[8].

Distribution

Lynch sélectionne Naomi Watts et Laura Harring grâce à des photographies d'elles. Il les invite séparément à venir effectuer des entretiens d'une demi-heure et leur explique qu'il n'a vu aucun de leurs précédents travaux au cinéma ou à la télévision[9]. Alors qu'elle se rend à cet entretien, Harring est impliquée dans un accident sans conséquence, elle y voit un caractère fatidique en apprenant plus tard que son personnage lui-même serait impliqué dans un accident de voiture dans le film[10]. Lors du premier entretien, Watts portait un jean et était arrivée par avion de New York : Lynch lui demande de revenir le lendemain en « se faisant belle ». Deux semaines plus tard, il lui propose le rôle. Lynch a expliqué le choix de cette actrice :

« J'ai vu quelqu'un dont je ressentais le formidable talent, et j'ai vu quelqu'un qui avait une belle âme, une capacité d'interpréter beaucoup de rôles différents, il s'agissait donc d'un joli ensemble complet[11]. »

Justin Theroux rencontre également Lynch à sa descente d'avion. Après un long vol et sans avoir beaucoup dormi, Theroux se présente vêtu de noir et avec les cheveux en désordre. Lynch apprécie cette apparence et décide de conserver des vêtements similaires et la même coiffure pour le personnage d'Adam[12]. Le jeune acteur refuse un rôle dans la série télévisée Wasteland et choisit plutôt le projet de Lynch[13]. Au total, la directrice de casting Johanna Ray avait attribué cinquante rôles parlants rien que pour le pilote[14].

Tournage

Le tournage pour le pilote s'effectue à Los Angeles et dure six semaines à partir de février 1999. Mais les producteurs ne sont finalement pas satisfaits du résultat obtenu et décident de ne pas programmer sa diffusion[15],[16]. Parmi les objections figurent le scénario non-linéaire, Naomi Watts et Laura Harring sont considérées trop vieilles, le fait que le personnage d'Ann Miller fume n'est pas apprécié, enfin des excréments de chien filmés en gros plan achèvent la décision des producteurs de refuser le projet. Lynch se rappelle : « Tout ce que je sais c'est que j'ai apprécié réaliser cela, ABC a détesté, et je n'ai pas aimé les coupures que j'ai faites. J'étais d'accord avec ABC que la version longue était trop lente, mais je fus obligé de la massacrer parce que nous avions un impératif de temps trop contraignant pour permettre de tout peaufiner. La structure s'est dissipée, des scènes importantes et des pans de l'intrigue, et 300 copies de la mauvaise version ont été diffusées. Beaucoup de personnes l'ont vue, et c'est embarrassant parce que la pellicule est également de mauvaise qualité. Je ne veux pas y penser. »[17].

Après l'abandon du projet par ABC, Pierre Edelman de la société française Studiocanal rencontre Lynch et lui demande s'il peut visionner la cassette du pilote. Celui-ci est d'abord réticent mais accepte finalement. Edelman revient voir Lynch et se dit prêt à en faire un long-métrage. Après de nombreuses tractations étalées sur une année et « des tonnes de fax », les droits sont obtenus par Studiocanal[13]. Le studio français finance alors le film à hauteur de sept millions de dollars[9],[18]. Ce choix d'une production française à travers Studiocanal et Alain Sarde pourrait également refléter la volonté du réalisateur de s'éloigner du système hollywoodien[19]. Le script est réécrit et détaillé afin de se conformer aux exigences d'un long-métrage. Du passage d'un pilote à fin ouverte vers un film demandant la résolution des trames, Lynch dit : « Une nuit, je me suis assis, les idées vinrent, et ce fut une expérience des plus belles. Tout était approché d'un angle différent [...] Rétrospectivement, je vois maintenant que [le film] avait toujours voulu prendre cette forme. Il a juste débuté étrangement pour engendrer ce qu'il est maintenant. »[20]. Le résultat consiste en dix-huit nouvelles pages de script qui comprennent la relation amoureuse entre Betty et Rita ainsi que les événements se déroulant après l'ouverture de la boîte bleue. Watts a exprimé son soulagement de l'abandon du projet par ABC : elle trouvait le personnage de Betty unidimensionnel sans la partie plus sombre du film qui fut ajoutée par la suite[21]. Le réalisateur considère lui aussi qu'ABC a eu un rôle majeur en refusant le pilote, il s'agissait selon lui d'une étape nécessaire[22]. La reprise du tournage est difficile : beaucoup de décors, de costumes et d'accessoires ont été égarés, Lynch doit également faire face à une panne d'inspiration. Cependant, les problèmes rencontrés entraînent l'apparition d'idées inédites qui n'auraient peut-être jamais vu le jour autrement[18]. Les nouvelles scènes, d'une longueur cumulée de 50 minutes, sont tournées en octobre 2000[9],[19].

Theroux a déclaré avoir abordé le tournage sans comprendre entièrement de quoi retournait l'intrigue : « On te donne le script dans son ensemble, mais il pourrait aussi bien tenir à l'écart les scènes dans lesquelles tu ne joues pas car l'ensemble s'avère plus mystérieux que les éléments séparés. David accepte les questions, mais il ne répond à aucune d'entre elles [...] C'est comme si tu travaillais les yeux à moitié bandés. S'il était réalisateur sur son premier film et qu'il n'avait pas démontré le succès de cette méthode, j'aurais probablement eu des réserves. Mais, avec lui, ça fonctionne. »[23] Theroux affirme que la seule réponse que Lynch lui a donné concernant le personnage de réalisateur hollywoodien est qu'il n'entretenait pas de lien autobiographique avec Lynch. Watts a déclaré qu'elle avait essayé de flouer Lynch en lui faisant croire qu'elle avait résolu l'intrigue, et que lui-même se délectait de la frustration des acteurs[9].

Bande originale

Mulholland Drive

Bande originale de Angelo Badalamenti
Sortie 2001
Langue anglais
Compositeur Angelo Badalamenti
Label Milan Records
Critique

La bande originale de Mulholland Drive est supervisée par Angelo Badalamenti qui avait déjà travaillé avec Lynch à plusieurs reprises : au cinéma, ils ont collaboré sur les films Blue Velvet, Sailor et Lula, Twin Peaks, Lost Highway et Une histoire vraie ; Badalamenti a également réalisé la bande originale de plusieurs projets télévisuels de Lynch[25]. La collaboration entre Lynch et Badalamenti a été qualifiée de « tandem » comparable à ceux formés par Nino Rota et Federico Fellini, Bernard Herrmann et Alfred Hitchcock, ou bien Sergueï Prokofiev et Sergueï Eisenstein[26]. Sur AllMusic, la critique Heather Phares considère que cette bande originale est meilleure que celle de Lost Highway[24]. Grâce à son travail sur Mulholland Drive, Badalamenti est nommé pour différents prix. L'American Film Institute, lors de sa remise de prix, le place parmi les quatre compositeurs de l'année[27] ; son nom est également présent lors de la cérémonie des BAFTA[28]. Badalamenti effectue par ailleurs un caméo au cours du film dans le rôle de Luigi Castigliane, gangster aux goûts très affirmés en matière d'expresso.

Les critiques remarquent que la partition inquiétante de Badalamenti, qualifiée comme « la plus sombre [qu'il ait composée] jusqu'alors », contribue à l'impression de mystère, alors que s'ouvre le film sur la limousine de la femme aux cheveux noirs[29]. Cela contraste avec les sonorités éclatantes et pleines d'espoir jouées lors de l'arrivée de Betty à Los Angeles[25] : la composition « agit comme un guide émotionnel pour le spectateur »[30]. Daniel Schweiger, journaliste spécialiste des musiques de film, observe que la participation de Badalamenti à la bande originale alterne entre « la crainte que provoquent des cordes presque immobiles jusqu'au jazz de film noir et au retour audio », où « les rythmes s'élaborent pour atteindre une explosion d'une noirceur infinie. »[31] Badalamenti décrit un procédé particulier de design sonore appliqué à ce film : il fournit à Lynch des pistes à tempo lent de dix à douze minutes de long qu'ils appellent « bois à brûler »[31] ; Lynch « en retire des fragments et les utilise pour faire des essais, il obtient ainsi un grand nombre d'environnements sonores sinistres. »[30]. Dans Télérama, Louis Guichard compare la bande originale à une « envoûtante marche funèbre »[32].

Lynch fait figurer deux chansons des années 1960 l'une après l'autre ; elles sont jouées alors que deux actrices auditionnent en effectuant du playback. Selon Mark Mazullo qui a analysé la musique employée dans les films de Lynch, les personnages féminins de ses différentes œuvres sont souvent incapables de communiquer à travers les canaux habituels et sont réduits au playback ou bien sont étouffés dans leur communication[33]. Le titre Sixteen Reasons de Connie Stevens est joué alors que la caméra effectue un plan panoramique vers l'arrière et révèle ainsi plusieurs illusions ; la reprise de la chanson I've Told Ev'ry Little Star par Linda Scott est entendue lors de l'audition de la première Camilla Rhodes ; le spécialiste du cinéma Eric Gans considère que cette chanson symbolise la prise d'autonomie de la jeune actrice[34]. À l'origine composé par Jerome Kern pour être chanté en duo, ce second morceau interprété par Linda Scott prend une connotation homosexuelle dans le film selon Gans[34]. Contrairement à Sixteen Reasons, des parties de I've Told Ev'ry Little Star sont déformées pour suggérer « l'identité sonore brisée » de Camilla[33].

Au cours de la scène qui se déroule en pleine nuit dans l'étrange théâtre Club Silencio, un acteur déclare : « No hay banda et pourtant on entend un orchestre. » ; l'acteur parle tour à tour anglais, espagnol et français dans la version originale mais seulement en espagnol et en français dans la version française. L'interprétation a cappella et en espagnol de Crying (qui devient Llorando) par Rebekah del Rio est qualifiée de « scène la plus originale et la plus stupéfiante d'un film original et stupéfiant »[35] ; cette interprétation est « un spectacle qui vaut l'arrêt... sauf qu'il n'y a pas de spectacle pour lequel s'arrêter »[36]. Lynch avait souhaité utiliser la version de Crying par Roy Orbison pour Blue Velvet, il avait cependant changé d'avis après avoir écouté le titre In Dreams du même artiste[20]. Del Rio, qui a popularisé la reprise en espagnol et qui a reçu son premier contrat d’enregistrement grâce à cette chanson, explique que Lynch s'est déplacé à Nashville où elle vivait ; elle a chanté ce morceau pour lui sans savoir qu'il l'enregistrait. Lynch lui crée alors un rôle dans le film et emprunte la version qu'elle avait chantée à Nashville[37]. La chanson est utilisée lors de la scène du club, Betty et Rita l'écoutent envoûtées et en larmes, peu avant que leur idylle ne prenne fin et soit remplacée par la relation difficile entre Diane et Camilla.

L'album CD sort en octobre 2001 sur le label américain Milan Records[38].

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