Suger

Suger
Suger d'après un vitrail de la basilique de Saint-Denis.
Suger d'après un vitrail de la basilique de Saint-Denis.

TitreAbbé de Saint-Denis
Autres fonctionsConseiller du roi
Biographie
Naissance
Chennevières-lès-Louvres
Décès
Saint-Denis

Suger, né selon certains auteurs à Chennevières-lès-Louvres[1] en 1080 ou 1081 et mort à Saint-Denis le , est un abbé et homme d'État français[2]. Principal ministre des rois Louis VI le Gros et Louis VII, il est connu surtout par ses ambitions théologiques et artistiques qui le conduisirent à reconstruire la basilique de Saint-Denis, première construction d'architecture ogivale, et à donner naissance à l'art gothique[3],[4].

Biographie

Années d'apprentissage

L'origine de Suger est disputée parmi les historiens : selon les médiévistes Régine Pernoud[5] et Jacques Heers[6], c'était un fils de serf, famille de paysans attachés à une terre.
Selon l'hypothèse d'un autre historien médiéviste qui s'est penché sur cette question, Jean Dufour (historien), Suger serait au contraire issu d'une famille assez aisée[1], probablement des minores milites possédant des terres à Chennevières-lès-Louvres situé à 18 km de Saint-Denis, sans en dépendre (peut-être y est-il né). Selon un autre historien, Rolf Grosse, la famille de Suger était probablement liée à la famille chevaleresque des « Orphelin » d'Annet-sur-Marne[7]. L'obituaire de l'abbaye[Laquelle ?] donne le nom de son père, Hélinand (Helinandus), un frère, Raoul (Radulphus), et une belle-sœur, Émeline (Emmelina). Ses recherches montrent que l'oncle de Suger, dont il porte probablement le nom, faisait partie des ministériaux de l'entourage de l'abbé de Saint-Denis (1072-1093/1094). La femme de cet oncle aurait été la maîtresse de l'abbé Yves Ier et la marraine de Suger. Cet abbé aurait été le parrain de Suger[8]. Cela expliquerait le choix qu'aurait fait le père de Suger, après la mort de sa femme, vers 1091, de placer son fils, vers neuf ans, comme oblat voué à saint Denis, plutôt que comme novice d'après l'historien Erwin Panofsky[9]. C'est pendant cette première période qu'il rencontre le prince Louis, le futur roi Louis VI, à l'abbaye de Saint-Denis pendant quelques mois vers 1091/1092 avant que ce dernier soit confié au pedagogus Hellouin de Paris[10].

Il a étudié pendant dix ans au prieuré d'Estrées pour devenir moine[1]. En 1106, il assiste au concile de Poitiers, puis l'année suivante, il se trouve à l'abbaye de La Charité-sur-Loire, où il défend devant le pape Pascal II l'abbaye de Saint-Denis contre les prétentions de l'évêque de Paris. En 1107, il assiste à la conférence de Châlons. Il administre à cette date la prévôté de Berneval, en Normandie.

En 1109, Suger, alors âgé de 28 ans, est nommé par l'abbé Adam prévôt de Toury. Cette prévôté de l'abbaye de Saint-Denis gouvernait ses possessions dans la Beauce. Face aux agressions de Hugues III du Puiset dont le château se trouve à proximité de Toury, Suger demande l'intervention du roi Louis VI lors de l'assemblée tenue à Melun à partir du . À cette réunion sont présents l'archevêque de Sens Daimbert, l'évêque Yves et le chapitre de la cathédrale Notre-Dame de Chartres, les abbés de Saint-Père et de Saint-Jean-en-Vallée, l'évêque d'Orléans Jean II (1096-1135), Étienne de Garlande en tant que prieur de l'église Saint-Aignan d'Orléans, l'abbé de Saint-Denis, Adam, et Suger. Hugues du Puiset ne s'est pas rendu à l'assemblée pour répondre, aussi aucune décision n'est prise. Louis VI demande à Suger d'assurer la mise en défense de Toury[11]. C'est à Compiègne, en juin 1111, qu'une assemblée formée en cour judiciaire — curia regis — prononce la confiscation des fiefs d'Hugues du Puiset. L'ost du roi prend le château de Toury. Par un acte fait en 1118, le roi demande à l'abbé de Saint-Denis d'organiser la défense de la place[12]. Cet acte permet de montrer que le roi s'appuie sur l'abbaye pour assurer la défense de son domaine en garantissant les droits de l'abbaye de Saint-Denis. En 1112, il est le témoin de la convention passée à Moissy-Cramayel entre le roi et Hugues du Puiset. Ce dernier se révolte de nouveau contre le roi et Suger réussit à résister à ses attaques contre Toury. Le roi réussit à reprendre le château avec l'aide des troupes réunies par Suger dans l'été 1112. Il fait alors détruire le château et remet Hugues du Puiset en prison. Il est présent au concile du Latran de 1112 convoqué par le pape Pascal II qui annule les droits d'investiture de l'empereur[13].

On retrouve Suger, signataire d'un acte de l'abbé Adam en 1114 comme sous-diacre et religieux à Saint-Denis. C'est à partir de 1118 que Suger devient un familier de l'entourage royal. Il semble que cette présence soit probablement due aux liens que sa famille devait avoir avec les Orphelins liés aux Garlande qui sont des proches du souverain[14].

Il rejoint, à la demande du roi Louis VI, l'ambassade conduite par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés Hugues IV de Saint-Denis (1116-1146) auprès du pape Calixte II à l'hiver 1121. Ils retrouvent le pape à Bitonto le [15],[16].

Élection de Suger comme abbé de Saint-Denis

C'est sur le chemin de retour qu'un moine de Saint-Denis retrouve Suger et lui annonce la mort de l'abbé Adam, le et sa propre élection comme abbé de Saint-Denis. Cette élection avait été faite sans demander l'avis du roi. Louis VI aurait d'abord mal pris cette élection quand les principaux dignitaires et les plus nobles vassaux ont soumis ce choix à son assentiment[17], mais il le choisira peu après comme principal conseiller et ministre, le chargeant de conduire le dauphin, futur Louis VII pour épouser Éléonore d'Aquitaine.

Cette élection sans l'accord préalable du roi ne faisait que reprendre les obligations de la réforme grégorienne d'où a résulté la querelle des Investitures entre la papauté et l'empereur, mais aussi avec les autres puissants.

Pour le roi, dont les évêchés et les abbayes sont des éléments importants de la stabilité de son pouvoir, il ne peut être question de laisser à des clercs la liberté de choix sans prendre un risque politique dans une période d'affrontements féodaux.

En France, Yves de Chartres avait proposé une solution pour essayer de régler les conflits que cette réforme avait entraînés entre les rois de France et l'Église catholique en séparant la part spirituelle des fonctions religieuses réservée aux hommes d'Église et la part matérielle concernant les biens et droits seigneuriaux pouvant être laissée à l'investiture laïque.

Suger va alors chercher à concilier cette opposition entre le respect du droit canonique de l'Église en envoyant un clerc romain auprès du pape, et l'accord nécessaire avec le roi en dépêchant deux émissaires vers lui. Fort heureusement, ceux qui l'ont élu connaissaient ses relations avec le roi et son entourage. À son arrivée, ses émissaires lui apprennent que le roi lui a accordé sa paix, que les prisonniers sont libres et que son élection a été acceptée. Le roi l'accueille avec d'autres dignitaires ecclésiastiques. Le lendemain de son arrivée, le , Suger est ordonné prêtre et le dimanche suivant consacré abbé de Saint-Denis dans l'abbatiale. À la mi-mars, le roi accorda la confirmation des biens et privilèges de l'abbaye octroyée pendant l'abbatiat d'Adam.

Réformateur de l'abbaye de Saint-Denis

Il en devient l'abbé de 1122 à 1151. Esprit pondéré, répugnant aux excès d'ascétisme, il s'oppose à Bernard de Clairvaux. On sait par une lettre LXXVIII de Bernard de Clairvaux (1090-1153) à Suger (1081-1151) qu'une réforme de l'abbaye a eu lieu en 1127. Le goût des ornements dont Suger veut doter son église s'oppose à l'exigence de dépouillement, le refus de tout ornement et de tout luxe ou de sujets figuratifs détournant les moines de la prière que prône saint Bernard dans ses écrits et dans l'Exordium Magnum Ordinis Cisterciensis. Bernard de Clairvaux écrit dans l'Apologie à Guillaume de Saint-Thierry :

« L'Église resplendit dans ses murs et elle n'a rien pour ses pauvres. Elle revêt d'or ses pierres et abandonne ses fils tout nus. Aux dépens des miséreux, on régale les yeux des riches. Les curieux trouvent de quoi s'amuser, mais pas les malheureux pour se sustenter ».
« Mais que font dans les cloîtres, devant les frères en train de lire, ces grotesques qui prêtent à rire, ces beautés d'une étonnante monstruosité ou ces monstres d'une étonnante beauté ? »

et dans sa critique de l'ordre de Cluny :

« Il m'est arrivé de voir, c'est la pure vérité, un abbé se faisant accompagner de soixante chevaux et plus. Lorsqu'on voit passer cette sorte d'abbé, on dirait non pas des gardiens paternels de monastère, mais des seigneurs châtelains, non des hommes ayant charge d'âme, mais des princes gouvernant des provinces ».

Suger répond à cet appel à la simplicité dans le livre De la consécration :

« Que chacun suive sa propre opinion. Pour moi, je le déclare, ce qui m'a paru juste avant tout, c'est que tout ce qu'il y a de plus précieux doit servir d'abord à la célébration de la sainte eucharistie. Si, selon la parole de Dieu, selon l'ordonnance des prophètes, les coupes d'or, les fioles d'or, les petits mortiers d'or devaient servir à recueillir le sang des boucs, des veaux et d'une génisse rouge, combien davantage, pour recevoir le sang de Jésus-Christ, convient-il de disposer les vases d'or, les pierres précieuses, et tout ce que l'on tient pour précieux dans la création. Ceux qui nous critiquent objectent qu'il suffit, pour cette célébration, d'une âme sainte, d'un esprit pur, d'une intention de foi. Je l'admets : c'est bien cela qui importe avant tout. Mais j'affirme aussi que l'on doit servir par les ornements extérieurs des vases sacrés, et plus qu'en toute autre chose dans le saint sacrifice, en toute pureté intérieure, en toute noblesse extérieure ».

Dès sa nomination comme abbé, Suger va entreprendre de faire respecter les droits de l'abbaye, puis commencer à rassembler les fonds nécessaires pour la reconstruction de l'abbatiale. On ne sait pas en quoi a consisté cette réforme. On peut citer le jugement d'Abélard, sur l'abbé Adam, prédécesseur de Suger :

« Un homme dont les habitudes étaient d'autant plus corrompues et l'infamie d'autant plus notoire que sa dignité de prélat en faisait le supérieur de tous les autres ».

Suger parle de fissures qui s'ouvrent dans les murs, de tours qui menacent de s'effondrer, de vases d'autel perdus, de possessions de l'abbaye laissées en friche…

Dans sa lettre, saint Bernard félicite Suger pour sa réforme après avoir critiqué les relations particulières entre l'abbaye et la monarchie en se faisant l'écho d'Abélard :

« Ce lieu avait été ennobli et porté à la dignité royale dès les temps très anciens. Il abritait d'ordinaire les jugements de la cour et les armées du roi ; on y rendait à César ce qui lui appartenait, mais on n'y mettait pas la même loyauté à rendre à Dieu ce qui est à Dieu … Le cloître même du monastère était souvent rempli de soldats, bruissant de mille affaires, retentissant de querelles, et s'ouvrait parfois aux femmes[18],[19]
C'est à vos erreurs, non à celles de vos moines que le zèle des saintes personnes adressait ses critiques. Ce sont vos erreurs et non les leurs qui les ont suscitées. C'est contre vous seul et non contre l'abbaye que se sont élevés les murmures de vos frères : vous seul enfin étiez l'objet de leurs accusations. Que vous amendiez vos mœurs et il ne resterait rien qui donnât prise à la calomnie. Que vous changiez enfin, et tout le tumulte cesserait bientôt, toutes les clameurs se tairaient. La seule et unique raison qui nous inspirait, c'est que, si vous aviez continué, votre pompe et votre faste auraient paru un peu trop insolents… Finalement vous avez donné satisfaction à vos critiques, et vous avez même ajouté ce qui vous vaut notre juste éloge. Car n’y a-t-il rien qui, dans les affaires humaines, paraîtra mériter l'éloge si l'on ne juge pas cela digne de la louange et de l'admiration les plus hautes — encore qu'il s'agisse en vérité d'une œuvre divine et non humaine —, à savoir un changement simultané et si soudain de tant de personnes ? Grande est au ciel la joie que suscite la conversion d'un seul pécheur : que sera-t-elle devant la conversion de toute une congrégation ? »

mais il continue en critiquant l'entourage du roi Louis VI, et en particulier du rôle particulier d'Étienne de Garlande qui était un ami — et peut-être un parent — de Suger et qui avait le tort à ses yeux d'être sénéchal du roi et clerc. La conjonction de la volonté du roi d'avoir le contrôle de ses affaires et la condamnation de saint Bernard va amener en 1128 la disgrâce d'Étienne de Garlande. Cette disgrâce va permettre à saint Bernard d'entrer en relation directe avec le roi le . Cet accord entre Suger et saint Bernard, le conseiller du roi de France et celui du pape, le riche abbé et le pauvre abbé, va durer jusqu'à la mort de Suger[20].

Conseiller du roi

Accord passé entre Suger, abbé de Saint-Denis, et le comte de Roucy en présence des évêques délégués du Saint-Siège au sujet des exactions exercées par les gens du comte sur les terres de Saint-Denis à Concevreux. Soissons, 1145. Archives nationales.

Ayant toute la confiance de Louis VI, il joue un rôle proche de celui, aujourd'hui, d'un Premier ministre. Chargé de missions diplomatiques à l'étranger, conseiller, notamment pour les opérations militaires, c’est lui qui conduit Louis, fils du roi et futur roi lui-même, à sa future épouse, Aliénor d'Aquitaine, en 1137.

Il devient régent de la France de 1147 à 1149 lors du départ de Louis VII pour la deuxième croisade. À son retour, le roi le proclame « Père de la Patrie »[21]. Lorsque Louis VII évoque l'idée de faire annuler son mariage avec Aliénor, Suger comprend le danger et la portée d'un tel acte. Il tente d'en dissuader le roi. Ce n'est qu'après la mort de Suger que Louis VII met son idée à exécution.

Other Languages
беларуская: Сугерый
български: Сугерий
català: Suger
čeština: Suger
English: Suger
español: Suger
euskara: Suger
فارسی: ابوت سوژه
עברית: סוגריוס
hrvatski: Opat Suger
magyar: Suger apát
Bahasa Indonesia: Kepala Biara Suger
Latina: Sugerius
polski: Suger
русский: Сугерий
srpskohrvatski / српскохрватски: Suger od Saint-Denisa
Simple English: Abbot Suger
slovenčina: Suger
slovenščina: Suger
svenska: Abbot Suger
українська: Абат Сюжер