Paul Bourget

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Paul Bourget
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Portrait de Paul Bourget.
Nom de naissanceCharles Joseph Paul Bourget
Naissance
Flag of France.svg Amiens, France
Décès (à 83 ans)
Flag of France.svg Paris, France
Activité principale
Distinctions
Auteur
Langue d’écriturefrançais
Genres
Adjectifs dérivésbourgetien

Œuvres principales

Signature de Paul Bourget
La page (numérotée 1.) de papier jauni porte 26 lignes serrées, légèrement descendantes, rédigées à l’encre noire. De nombreuses ratures émaillent le texte dense dont l’écriture droite, non penchée, ne lie pas toujours entre elles les lettres des mots.
Le Roman à quatre mains, fragment du manuscrit original écrit en collaboration avec Gérard d'Houville, Henri Duvernois et Pierre Benoit (collection Le Plantier de Costebelle).
Portrait de trois quarts gauche de Paul Bourget, en costume et cravate, portant un monocle à l’œil droit.
Portrait de Paul Bourget par Paul Chabas, 1895, esquisse pour le tableau définitif commandé par Lemerre.

Paul Bourget, né à Amiens le et mort à Paris le , est un écrivain et essayiste catholique français, académicien, issu d’une famille originaire d’Ardèche.

Ayant donné le signal d’une réaction contre le naturalisme en littérature, Bourget est d’abord tenté par le roman d’analyse expérimental[1]. La finesse de ses études de mœurs et de caractères séduit le public mondain qu’il fréquente dans les salons parisiens de la Troisième République. Ses premiers romans – Cruelle énigme (1885), Un crime d'amour (1886) et Mensonges (1887) – ont ainsi un grand retentissement auprès d’une jeune génération en quête de rêve de modernité[E 1].

Le romancier change ensuite de direction et s’oriente à partir du roman Le Disciple (1889), considéré comme son œuvre majeure, vers le « roman à thèse », c’est-à-dire le roman d'idées. Il ne se contente plus de l’analyse des mœurs mais en dévoile les origines et les causes, soumises à des lois inéluctables et dont la transgression amène tous les désordres individuels et sociaux. Cette nouvelle voie conduit Paul Bourget à écrire des romans davantage psychologiques : L’Étape (1902), Un divorce (1904) et Le Démon de midi (1914). Il est alors influencé dans son engagement littéraire et dans son orientation romanesque par sa conversion au catholicisme et tente une synthèse entre la science et la foi. L’écrivain est amené à appliquer son talent de romancier psychologue et moraliste aux problèmes sociaux, politiques et religieux de son temps[2] de ce début de XXe siècle.

Son œuvre multiple comprend aussi des poèmes de jeunesse, des essais et quelques pièces de théâtre. L’engagement politique de Paul Bourget même s’il reste souvent cantonné à l’expression littéraire s’est cependant manifesté au sein de mouvements militants et les nombreuses prises de position du romancier traditionaliste, catholique et antidreyfusard en faveur de la monarchie brouillent la lecture de son œuvre, aujourd’hui incomprise voire méprisée et tombée dans l’oubli.

Biographie

Premières années

Extrait d'acte de naissance ancien écrit à l'encre.
Extrait d'acte de naissance, 1852.
trois jeunes lycéens posent pour une photographie.
Paul Bourget (centre), lycéen à Clermont-Ferrand en 1866.

Né à Amiens, Paul Bourget passe cependant son enfance et son adolescence à Clermont-Ferrand, de 1854 à 1867, où son père, Justin Bourget[Note 1], tient la chaire de mathématiques près la faculté de Clermont. Il est notamment inscrit dans cette ville au lycée Blaise-Pascal. Sa famille est originaire d’Ardèche (plus précisément de Savas[3] et de Peaugres[4]). Son grand-père, Claude Bourget, travaille sous les ordres du célèbre inventeur Marc Seguin[5]. Paul Bourget perd sa mère à l’âge de 6 ans. Son père se remarie après cinq mois de veuvage[A 1].

Paul Bourget, enfant, entretient des relations difficiles avec sa belle-mère. L’écrivain revient à Clermont fréquemment, en particulier le 12 octobre 1887 lors des obsèques de son père, devenu dans ses dernières années d’existence recteur de l’académie en 1882. Il garde de l’Auvergne des souvenirs de lieux qui serviront, plus tard, de cadre à certains de ses romans, le château de Cordès, par exemple, dans le roman Le Démon de midi. Il garde aussi un souvenir enthousiaste du château de son ami Eugène-Melchior de Vogüé, le château de Gourdan, situé à Saint-Clair[Note 2], près de Peaugres et de Savas ; les terres des Bourget voisinant celles des Vogüé. Certains de ses ouvrages sont imprégnés par l’atmosphère morale de l’Auvergne comme Le Disciple, Un drame dans le monde et plus particulièrement dans Le Démon de midi, écrit pour partie à Clermont en 1912.

Albert Cahen, cheveux roux, sourcils épais, moustache fournie et de même couleur, est peint de face, assis dans un fauteuil à accoudoirs garni d’une tapisserie à dessins bleus semblable à celle qui orne le mur de fond. Il est vêtu d’un costume bleu foncé qui laisse voir une chemise à col droit et de petits motifs bleus. Le bras gauche est appuyé sur l’accoudoir et la main dressée à hauteur de l’épaule tient entre l'index et le majeur un porte-cigarette muni d’une cigarette encore allumée. Le bras droit est posé sur une jambe.
Albert Cahen peint par Auguste Renoir en 1881.

Au collège Sainte-Barbe où il est pensionnaire, le jeune Paul Bourget fait la connaissance de son condisciple, Georges Hérelle, avec lequel il entretient une vaste correspondance conservée à la Bibliothèque municipale de Troyes, et qui devient son grand ami. Il y fréquente aussi Auguste Gérard. Bon élève, Bourget est admis au lycée Louis-le-Grand en qualité d’externe[A 2]. Cette double appartenance lui permet d’entrer en contact avec de nombreux autres camarades : Saint-René Taillandier, Henri Becquerel, Denys Cochin ou Ferdinand Brunetière. Une profonde amitié le lie surtout à Adrien Juvigny, avec qui il engage une correspondance suivie[7]. En 1867, il rencontre pour la première fois Albert Cahen, jeune musicien et élève de César Franck, grâce à qui il pourra avoir accès, plus tard, aux salons littéraires de la haute société juive[D 1], nouer des relations qui compteront dans son parcours d’homme de lettres (avec Louise de Morpurgo, les Ephrussi, les Bischoffsheim ou encore les Stern), croiser le chemin de jeunes femmes aussi séduisantes qu’intelligentes (Marie Kann et Loulia Warchawsky notamment) ou d’une grande piété (Minnie David, sa future épouse)[Note 3].

Ses premières acquisitions intellectuelles le portent à avoir un goût très vif pour Victor Hugo, grâce à son professeur Eugène Despois, mais ses classiques préférés ont pour nom George Gordon Byron, Henri Heine et Honoré de Balzac[9]. L’agitation politique de 1870 ne le laisse pas indifférent et il est acquis aux idées démocratiques contre le régime impérial. Durant la Semaine sanglante de la Commune, il assiste à quelques exécutions sommaires et réprouve fermement l’attitude des Versaillais[Note 4],[A 3]. Cette sympathie pour les Fédérés transparaît dans l’un de ses premiers poèmes écrit pour la tragédienne Marie Léonide Charvin, dite « Agar »[C 1].

Premiers succès, poète, journaliste, essayiste

En 1872, les premiers dîners littéraires auxquels il participe permettent à Paul Bourget d’étoffer ses relations, avec Maurice Bouchor notamment. Il est en effet admis au dîner des « Vilains Bonshommes »[A 4]. Il y retrouve Paul Verlaine, Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé, Albert Mérat et le jeune Arthur Rimbaud qui se signale, lors de ces banquets, par sa grossièreté[10].

Tableau de Béraud représentant Bourget dans la salle de rédaction du Journal des débats, parmi un groupe de médecins. Certains débattent alors que d'autres lisent le journal.
La Salle de rédaction du Journal des débats, peinture de Jean Béraud, 1889. Paul Bourget est le deuxième, assis, en partant de la droite, de face, bras droit replié sur le dossier de la chaise (musée d’Orsay).

Proche de Paul Bourget, André Gill est également présent[Note 5]. Il fréquente donc les milieux d’avant-garde et devient un ami proche de François Coppée. C’est durant cette période qu’il entre dans le mouvement littéraire du Parnasse pour s’en éloigner ensuite vers 1876 en se rapprochant du « Groupe des Vivants » de ses amis Jean Richepin et Raoul Ponchon qui se réunissent avec le peintre Tanzi à la brasserie du Sherry-Cobbler[11]. Paul Bourget écrit alors ses premières poésies dont certaines sont publiées brièvement dans l'Album Zutique[12],[13]. Bourget fréquente aussi le club littéraire des hydropathes. Il devient correspondant à la revue Renaissance littéraire et artistique et à la Revue des deux Mondes, puis critique dramatique au Globe en 1879, puis au journal Parlement. Il publie ainsi le 28 décembre 1872, à 20 ans, dans Renaissance littéraire et artistique, son premier article intitulé « Le Roman d’amour de Spinoza »[14]. Dans les années qui suivent il publie aussi des vers dans diverses revues, dont ses plus célèbres : La Vie inquiète (1875) et Aveux (1882). À partir de l'année 1880 et jusque vers 1889, Paul Bourget est aussi un collaborateur notable d'une revue fondée par Octave Uzanne, Le Livre, dans laquelle il propose plusieurs chroniques et quelques critiques d'ouvrages fraîchement imprimés sous les initiales P.B.

Journaliste à ses débuts, Bourget devient chroniqueur à la Nouvelle revue en publiant des essais[15]. Entrevoyant une nouvelle approche critique de la littérature contemporaine, fondée sur la psychologie, Bourget commence par publier une série d’articles portant sur des auteurs, de 1883 à 1885, dans diverses revues. La série, compilée, donne en 1885 les Essais de psychologie contemporaine. Bourget y propose une « théorie de la décadence » qu’il attribue à Baudelaire en rapprochant l’esprit décadent de la fin du XIXe siècle du déclin de l’Empire romain[16]. Certains critiques littéraires voient en lui, durant cette période, un dandy dont l’élégance rappelle Baudelaire ou Alfred de Musset et qui est certainement influencé par sa rencontre avec le célèbre dandy Jules Barbey d'Aurevilly[17],[18].

Vers la célébrité

En 1884, il rédige ses premières nouvelles, dont L’Irréparable[19]. Son éditeur est Alphonse Lemerre, à qui il intente un procès, qu’il gagne, en 1896[Note 6]. Ce litige qui concerne le roman Cosmopolis est porté devant le tribunal de commerce. L'instance est minutieusement contée par Émile Zola[20] et engendre des conséquences juridiques non négligeables à l’époque : un contrat d’édition est bien un contrat de participation qui donne à l’auteur un droit de contrôle absolu.

Paul Bourget en tenue d'académicien, habit, manteau et bicorne, moustache, tient un document dans la main gauche, peut-être le discours de réception d'Émile Boutroux. Il marche en regardant le sol pavé de la cour d'honneur de l'Institut de France, quai de Conti. Une automobile est garée à gauche de la photographie sur verre. Un homme, au second plan, chapeau et manteau, adossé à la façade du bâtiment, près de deux fenêtres avec barreaux, observe l'académicien en portant sa main gauche au visage et en tenant un sac dans sa main droite. Une hampe en bois (?) disparaît dans l'angle droit du négatif sur verre.
Arrivée de Paul Bourget en académicien, quai de Conti, le 22 janvier 1914, pour la réception d'Émile Boutroux.

Paul Bourget transfère alors ses droits à la maison Plon-Nourrit. Il demande souvent au peintre Paul Chabas d’illustrer ses productions littéraires. Ce dernier immortalise Paul Bourget dans la vaste composition peinte représentant les poètes du Parnasse, intitulée Chez Alphonse Lemerre, à Ville-d’Avray et présentée lors du salon de 1895. Le tableau, bien connu du commerce de l’art nord-américain, documenté et souvent publié, a pour cadre la propriété de l’éditeur du passage Choiseul, à Ville-d’Avray. Achetée par Lemerre en 1875, elle avait appartenu à Louis-Jacques Corot, père de Camille Corot. Sont portraiturés aux côtés de Paul Bourget : Leconte de Lisle, François Coppée, Marcel Prévost, Auguste Dorchain, Léon Dierx, Henri Cazalis, Jeanne Loiseau (dite Daniel-Lesueur), Alphonse Daudet, Sully-Prudhomme, Jules Breton, Paul Arène, André Theuriet, Jules Clarétie, José-Maria de Heredia, Paul Hervieu, Henry Roujon, Georges Lafenestre ou M. et Mme Lemerre avec leur fils Désiré[21].

Après la publication de Cruelle énigme, Paul Bourget devient « célèbre en une nuit », selon le mot d’Albert Feuillerat[C 2], beau-frère de Paul Bourget (il a épousé une demi-sœur de l’écrivain, Fanny) et l’essayiste vient de faire place au romancier. Le peintre Jean Béraud le représente aux côtés d’Hippolyte Taine dans une grande peinture réalisée en 1889 : La Salle de rédaction du « Journal des débats »[Note 7]. Paul Bourget est alors l’un des grands romanciers de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Le critique littéraire Pierre de Boisdeffre remarque : « qui voudra évoquer nos mœurs entre 1889 et 1914 devra recourir à des documents comme les romans de Paul Bourget »[23]. Parrainé par François Coppée et par le comte Paul-Gabriel d'Haussonville, il est élu le à l’Académie française (à l’âge de 43 ans), au 33e fauteuil[24]. Il y est reçu le par le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé[25] et lui-même reçoit André Theuriet et Émile Boutroux.

La famille de Minnie Bourget (David-Meticke-Gopcevich)
Le père de Minnie Bourget, John David, armateur d'Anvers, compte parmi ses ascendants maternels (sa mère est née Pauline Verbiest), le prêtre jésuite Ferdinand Verbiest ainsi que le prêtre diocésain belge Théophile Verbist. Par son père, John David est apparenté à Jean David, jésuite belge en 1582. La mère de Minnie Bourget, née Emma Meticke, est issue d'une famille de négociants de Trieste, liée à l'essor de l'Empire austro-hongrois et aux pays des Balkans[26].
Une villa italienne avec de nombreuses arcades en rez-de-chaussée.
La Villa Meticke.
Le père d'Emma, Ernest Meticke, armateur d'origine serbe gère la vaste propriété Meticke à Cona, près de Trieste où Minnie passe de nombreux étés. Minnie est la cousine germaine de Milosch Fesch, petit-fils d'Ernest Meticke, qui a embrassé une carrière politique. La mère d'Emma Meticke, née Catherine Gopcevich, grand-mère de Minnie Bourget, est la sœur de Spiridione Gopcevich (en) et la tante de Spiridon Gopčević (en), l'astronome et historien autrichien. Catherine Gopcevich est aussi une cousine germaine de Darinka Kvekić (en), princesse du Monténégro. La princesse Darinka se retire à Venise à la fin de sa vie avec sa fille Olga et sa sœur Aspasie, que Minnie fréquente lorsqu'elle séjourne en Vénétie[D 2].

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Jeune femme dans un parc avec allée et ombrelle en guise de canne, chapeau, robe longue ancienne.
Minnie Bourget en 1890.

Bourget se marie le en l’église Saint-François-de-Sales avec Minnie David[27], fille de John David, armateur à Anvers[28]. Leurs témoins de mariage sont : François Coppée, de l'Académie française, Albert Cahen compositeur, Jules Ephrussi et Eugène Beyens, conseiller de la légation Belge. Dès 1894, ils s’installent 20, rue Barbet-de-Jouy[E 2], où ils vivent toute leur vie[Note 8]. En 1898, Minnie Bourget traduit Paese di Cuccagna, le chef-d'œuvre de la romancière italienne Matilde Serao, grande amie de Paul Bourget. Il semble que ce soit une des rares incursions de Minnie dans le domaine de la littérature. Comme toute la famille David, elle parle couramment l'italien et son mari admire l'aisance avec laquelle, à table, on passe sans transition d'une langue à l'autre. Dans l’hôtel particulier (ils habitent au deuxième étage)[D 3], Bourget pratique presque tous les matins la boxe ou l’escrime avec le même professeur ou son prévôt et, entre deux assauts, il se livre à des réflexions littéraires avec, entre autres, Henry de Cardonne.

L'article « Marius Daille » aborde la collaboration littéraire en Minnie et Paul Bourget.

Paul Bourget est d’un caractère pessimiste ; Henry Bordeaux, auquel le lie une sincère amitié, fait remonter la cause de ce pessimisme à la perte de sa mère ainsi qu’au fait d’avoir vécu la défaite et l’humiliation lors de la guerre de 1870. Bordeaux souligne également qu’il « a manqué à Paul Bourget de parler à des paysans et à des pauvres : il n’a pas d’humanité. Il se montre un peu indifférent à la vision de son pays qu’il glorifie dans le passé, et l’on voit trop bien qu’il n’a pas d’enfant »[E 3],[29]. Un autre ami de longue date de l’auteur du Disciple, le vicomte (puis comte) Florimond de Basterot[Note 9] résume dans son journal les traits de caractère de Paul Bourget lorsque ce dernier s’emporte contre une amie, Marie Kann : « Paul Bourget manque de chevalerie. Cela décèle son origine. Il n’est pas né, comme on disait autrefois. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres, mais il y a certaines choses de ce genre, mises dans notre sang par une longue série de générations courtoises »[A 5]. Florimond de Basterot rajoute que Bourget fait « un tantinet paysan de l’Ardèche ». Lors d’un dîner en octobre 1888, la comtesse de la Tour, une amie de Gobineau, remarque « un petit je ne sais quoi de commun en lui »[A 6]. Léon Bloy l’avait également surnommé « l’eunuque des dames » et le méprisait cordialement (« Heureux garçon, tu fus reçu dans d’aristocratiques salons que tes ancêtres auraient pu frotter [sic] »[30]).

Salons littéraires et relations mondaines

Tableau représentant une dame assise, bras posés sur les appui-coudes d'un fauteuil.
Louise Cahen d'Anvers en 1870 par Carolus-Duran.
Portrait de Marie Kann, visage de face avec épingle à cheveux en forme de croissant et deux boucles d'oreilles.
Marie Kann en 1882.

Paul Bourget est reçu dans les milieux littéraires de l’aristocratie parisienne ou de la bourgeoisie liée à la noblesse d'Empire. Il fréquente les dîners, notamment celui fondé par Jacques Alexandre Bixio en 1856, duquel Bourget est membre en 1924 et dont le doyen d'alors est Raymond Poincaré. Les salons du faubourg Saint-Germain sous la Troisième République l'accueillent[31] : celui de la princesse Mathilde[Note 10], de la comtesse Potocka, de Juliette Adam (qui avait lancé Paul Bourget au début de sa carrière puisqu'il devient correspondant dans sa Nouvelle Revue) ou encore ceux de Geneviève Halévy-Straus ou de la marquise d'Argenson[Note 11]. On le croise chez Rosalie von Gutmann, comtesse de Fitz-James, rue d'Artois, chez qui Bourget dispute à Paul Hervieu la primauté des faveurs de la maîtresse de maison. Il est aussi un habitué du salon tenu par Ernesta Stern qui publie des contes vénitiens sous le pseudonyme de « Maria Star » et il apparaît de temps à autre dans le Grenier des Goncourt, rue de Montmorency à Auteuil. Bourget se rend également au 33, de la rue de Monceau, chez madame Kann, née Marie Warchawsky, parente de Louise Cahen d'Anvers[Note 12]. Elle n'hésite pas à voyager avec son mari, Édouard Kann, épousé en janvier 1882, mais accompagnée aussi de Paul Bourget qui a honte de « bafouer un mari si sympathique ». Marie Kann devient la maîtresse de Paul Bourget, une maîtresse fantasque qui a recours aux stupéfiants[D 4], parfois, pour oublier le vide de son existence. Elle n'hésite pas à mener de front plusieurs liaisons et est aussi la maîtresse, entre autres, de Maupassant[D 5],[A 7]. Leur liaison s'étale de 1881 à 1888 et Marie inspire à l'écrivain Un crime d'amour.

L'article « Un crime d'amour » aborde ce thème de façon détaillée.

Il fréquente aussi assidûment le salon littéraire de la courtisane Laure Hayman (1851 - 1932)[32] qu'il admire et qu'il prend pour modèle dans une nouvelle sous le nom de Gladys Harvey. En octobre 1888, Laure en donne un exemplaire à Marcel Proust, relié avec la soie d'un de ses jupons et dédicacé d’une mise en garde : « Ne rencontrez jamais une Gladys Harvey ». Elle est le modèle supposé d’Odette de Crécy dans À la recherche du temps perdu[33], comme Paul Bourget peut avoir inspiré le personnage de Bergotte (on cite plus volontiers Anatole France comme source inspiratrice de ce personnage, que Bourget rencontre parfois chez son égérie Mme Arman de Caillavet).

Portrait de Laure Hayman, assise de trois quarts sur un fauteuil, les deux mains reposant sur accoudoir de droite et les pieds gainés de bas rouges et chaussés de même couleur reposent sur un gros coussin bicolore, jaune paille au-dessus, rouge en-dessous. Le bleu, le rose et le rouge dominent dans cette œuvre, donnant une impression de légèreté, de jeunesse, de luminosité. Le rouge se retrouve dans le nœud qui surmonte des cheveux bouclés serrés en chignon, dans celui qui enserre le cou, dans celui qui orne la pointe du décolleté bordé d’un volant de la robe bleue et jaune dont les manches arrêtées à hauteur des coudes se terminent elles aussi par un volant, et dont la jupe, ouverte sur le devant, s’achève en traîne. Du rouge encore pour la jupe de fond recouverte de cinq volants de tulle ou de mousseline qui donnent par transparence un effet rose incarnat rappelant celui des lèvres et des joues fardées. Un bleu et un rose plus légers forment aussi la trame de la draperie en arrière fond.
Laure Hayman, modèle supposé de Gladys Harvey, nouvelle de Paul Bourget, peinte par Julius LeBlanc Stewart en 1882.

L’auteur du Disciple côtoie enfin de grands collectionneurs de peinture impressionniste, dont les Louis Cahen d'Anvers (qui ont passé commande à Auguste Renoir pour le portrait de leur fille Irène) et Charles Ephrussi, critique d’art et spécialiste d'Edgar Degas mais également propriétaire de la Gazette des Beaux-Arts à laquelle collabore Paul Bourget[Note 13]. C’est par l’entremise de Bourget que Jules Laforgue devient secrétaire de Charles Ephrussi. D’autres amis de Paul Bourget ont constitué des collections de peinture : Charles Deudon[34], qui a assemblé une collection fameuse où l'on découvre des toiles d’Edouard Manet, d’Alfred Sisley ou de Claude Monet mais également Henri Cernuschi et Jules Ephrussi, témoin de Minnie à son mariage[D 6] ; Paul Bourget rencontre parfois les Ephrussi dans leur chalet de Meggen sur les rives du lac des Quatre-Cantons[35]. Marie et Édouard Kann, eux, ont préféré s’attacher les talents du portraitiste des milieux officiels de la Troisième République, Léon Bonnat, pour immortaliser leurs proches. Mais Paul Bourget ne semble pas sensible à cette peinture contemporaine de l’époque. Il a des goûts plus classiques comme une autre de ses relations, Gustave Dreyfus, qui est spécialiste de la Renaissance italienne. On l’aperçoit alors chez l’artiste Madeleine Lemaire, peintre de fleurs, qui tient salon dans son atelier, rue de Monceau.

Cosmopolitisme européen et voyage outre-mer

Croquis de profil, de l’auteur en tenue de montagnard et espadrilles, tenant un bâton à la main. Chacun des éléments, calotte, chemise, accessoires, etc. est sommairement annoté de part et d’autre de la silhouette.
Autoportrait de Paul Bourget, lors de son voyage en Grèce (croquis).

Cosmopolitisme européen

L’académicien et romancier est également un grand voyageur qui fréquente les capitales européennes, telles que Rome, durant une période qui voit l’apogée du rayonnement culturel européen[36]. Dans la ville éternelle, il rencontre Joseph Primoli, accompagné par Guy de Maupassant qui fréquente les maisons closes de la capitale italienne[37]. Il visite par ailleurs plusieurs fois l'Italie[38], et tire de ces voyages Sensations d’Italie. Dans ses Lettres à madame Cahen d’Anvers, son enthousiasme pour Sienne apparaît et sa prédilection pour cette ville se manifeste surtout dans Voyageuses : « En Toscane, autour de Pise, de Florence, de Sienne, il est des coins dont le seul nom gravé sur une carte fait battre mon cœur. Beyle [l'écrivain Stendhal] a ordonné que l’on mît sur son tombeau Milanese. Je suis parfois tenté de demander que l’on écrive sur celui où je reposerai Senese et ce ne serait pas trahir mon vrai pays »[B 1].

Entre avril et juin 1887, le romancier s’établit dans la Cité des Doges, sur le Grand Canal, près de La Salute, où il loue le Palais Dario 400 lires la saison, gondolier compris[Note 14]. Il revient ensuite souvent à Venise, notamment avec Henry James, Bernard Berenson et John Singer Sargent, au Palazzi Barbaro[39]. Le séjour romain de Paul Bourget (de décembre 1891 à avril 1892) illustre bien les avantages que lui procurent ses nombreuses et prestigieuses relations. Il est reçu dans le palais du comte Giuseppe Primoli, habitué à Paris du salon de la princesse Mathilde, sa tante[40], et grâce auquel l’écrivain français est accueilli dans les plus célèbres salons romains, chez les Minghetti, les Gravina, ou les Pasolini. Le pape Léon Léon XIII le reçoit à sa table[41]. De ce séjour naît Cosmopolis (1893), qui comporte une description détaillée du Saint-Père à la fin de l’ouvrage.

Bourget part aussi en Angleterre (Cruelle énigme a été écrit à Londres en 1884 et L’Irréparable à Oxford) ; il y rencontre Walter Pater[42] et Vernon Lee[43].

Bourget découvre l'Irlande en 1881. Il rend visite au comte Florimond de Basterot qui est propriétaire d'un cottage, Parkmore (maintenant Duras House). Ce voyage est relaté dans le second volume de Études et portraits (1889) ; il donne l'occasion à l'écrivain de rencontrer William Butler Yeats et d'écrire Neptune vale, une nouvelle influencée par l'occultisme, incluse dans Voyageuses[44]. Le romancier y retourne en août 1896.

Bourget voyage encore en Grèce, à Corfou, en Espagne, en Écosse, en Allemagne, en Suisse, au Maroc ou en Terre sainte, voyage brusquement interrompu par son départ pour l’Amérique d’où il rapporte Outre-mer.

Voyage en Amérique

Le séjour américain de Paul Bourget l’occupe durant huit mois. Sur la côte Est où il arrive sur un paquebot transatlantique, « lévrier des mers » de la Cunard, le romancier français s'installe avec son épouse à Leyrot cottage et rencontre pour la première fois Edith Wharton dans sa nouvelle propriété de Newport, Land's End[45]. Il est ensuite reçu par Isabella Stewart Gardner, épouse du propriétaire de la compagnie « The Chicago, Burlington and Quincy Railroad », magnat du rail[C 3]. Il loge à Boston, à Greenhill, 135 Warren Street, la mythique propriété de Brookline achetée par le père de son hôte en 1846, puis dans le Massachusetts, toujours chez les Gardner, dans leur résidence de Beach Hill. Il s’est en effet embarqué à Liverpool avec une lettre de recommandation signée de l'écrivain Henry James qui lui ouvre toutes les portes du Nouveau Monde[46]. Paul Bourget est également recommandé par le député Paul Deschanel. À Chicago, il a le loisir de visiter les usines de John Lowell « Jack » Gardner et découvre un jeune romancier américain, Richard Harding Davis dont Minnie Bourget traduit une nouvelle, Gallegher : scène de la vie de journal aux États-Unis. Il découvre aussi New York, la Floride et la ville de Salem lui laisse une impression profonde.

Ce voyage en Amérique est l'occasion pour le romancier de populariser un anglicisme, « building », qui fait alors son apparition dans la langue française : le Dictionnaire étymologique et historique des anglicismes d'Édouard Bonnaffé cite en effet à l'entrée « building » une phrase d'Outre-mer (1895)[47]. Le Petit Robert, en 2009 encore, donne la date de 1895, celle de la publication du livre de Bourget, pour l'apparition de ce mot dans un texte français.

Lettre manuscrite avec en-tête d'un hôtel et illustration d'un soldat avec chapeau et fusil.
lettre manuscrite avec signature de Paul Bourget ; écriture souvent illisible.

Paul Bourget, en voyage plusieurs mois aux États-Unis, remercie Félix Jeantet, directeur de La Revue hebdomadaire et lui fait part de son enthousiasme pour un jeune écrivain américain :

« Mon cher Ami, Merci d'abord pour l'envoi de la Revue. Talmeyr y a écrit un excellent article sur le malheur. Dites-lui de ma part, si mon opinion peut avoir quelque prix, qu'il devrait écrire (...)

Madame Bourget a traduit une nouvelle d'un jeune romancier américain que je considère comme un chef-d'œuvre. C'est un récit sensationnel comme on dit ici. Mais il met en scène un type extraordinaire, le boy des bureaux de journaux américains, espèce de Gavroche Yankee d'un relief admirable. Voulez-vous cette nouvelle pour la Revue. Nous ne mettrons pas le nom de la traductrice, bien entendu, mais j'écrirai une petite préface de cent ou deux cent lignes, indiquant le sujet et l'intérêt du sujet. L'auteur est M. [Richard Harding] Davis, dont la Revue des deux Mondes a publié une traduction. Cette nouvelle a été son début comme autrefois Boule de suif Maupassant. Je lui ai demandé son autorisation. Comme il est convenu avec lui qu'il aura la moitié du prix que je vendrai sa nouvelle, voyez ce que ces messieurs voudront donner (...)

Chaque jour, hélas ! m'apporte l'évidence que notre pauvre vieille Europe est la terre du passé et bien que je dise avec le poète Anglais : la sirène aime la mer, et moi j'aime le passé. Je crois que cette passion des choses mortes n'a pas de raison et qu'il faudrait accepter l'avenir, c'est-à-dire les scories et la démocratie, plus courageusement (...) »

Lettre autographe signée du 29 septembre 1893, Chicago, Hôtel Lexington, à son ami Félix Jeantet, directeur de La Revue hebdomadaire. Les talents de traductrice de Minnie Bourget y sont mentionnés explicitement.

Conversion au catholicisme

Paul Bourget dans son bureau, rue Barbet – de – Jouy, debout devant un pupitre.
Paul Bourget examinant, rue Barbet-de-Jouy, une carte du continent nord-américain, en 1893, alors qu'il s'apprête à partir 8 mois outre – Atlantique.

En 1890, lorsqu'il a épousé Minnie David qui était comme la pupille de Louise Cahen[48], Bourget croit bon de prendre ses distances à l'égard de son ancienne muse (« sa muse alpha » selon ses propres termes) ; de cette manière, il compte assurer la tranquillité de son ménage. Mais les Cahen ne dissimulent pas leur mécontentement au romancier. D'où un refroidissement de leurs relations qui n'est pas sans donner corps à un certain antisémitisme chez Bourget, antisémitisme que, du reste, l'écrivain se garde toujours de manifester publiquement[A 8]. Cette relative modération permet à Paul Bourget d'atténuer le ressentiment de ses anciennes relations dans la haute société juive lors de l'Affaire Dreyfus. Ernesta Stern[Note 15], qui reçoit souvent l'écrivain chez elle, 68 Faubourg Saint-Honoré, où elle tient salon, ne perd de vue le romancier anti-dreyfusard qu'un moment au plus fort de l'Affaire.

On distingue traditionnellement deux périodes dans l'œuvre littéraire de Paul Bourget, avant et après son retour au catholicisme (il se convertit en 1901)[E 4],[49], ce retour s'effectuant progressivement dans les années 1890. Les transformations intérieures de l'écrivain sont perceptibles dans ses lettres et son Journal intime ou l'inquiétude morale et religieuse est visible à tout instant. Il adopte sincèrement « les opinions conservatrices de Taine et de Balzac, dont il s'était fait l'écho sans véritable conviction »[50]. Il avait abandonné le catholicisme en 1867[Note 16], avant d’y revenir à partir de 1889 et d’une façon toujours approfondie jusqu’à sa mort. Un roman significatif de sa conversion définitive au catholicisme, « peut-être son chef-d'œuvre » selon Henry Bordeaux[E 5], est L'Échéance, paru en 1900. L'écrivain y expose un des dogmes catholiques les plus mystérieux, la réversibilité des mérites, en mettant en scène un jeune médecin qui apprend que son éducation est le fruit d'un vol de la part de ses parents qui ont jadis détourné un héritage. Le jeune homme va alors se dévouer aux autres hommes, il méritera son destin pour ses parents indélicats. Sous le pseudonyme de Junius, il s'attaque au prêtre moderniste Alfred Loisy, qu'il déteste, dans L'Écho de Paris notamment le 27 avril 1908[51].

Sont représentatifs du « premier » Paul Bourget et de son talent à étudier la psychologie humaine : Cruelle énigme, Cosmopolis, André Cornélis[Note 17], Mensonges — inspiré du calvaire amoureux d'Octave Mirbeau — et du « second » Paul Bourget : L'Étape, Le Démon de midi, Nos actes nous suivent. Le Disciple (1889) est considéré comme le roman faisant la transition entre ces deux périodes.

Paul Bourget, conservateur du domaine de Chantilly

Homme avec chapeau et veste, nœud papillon devant une porte vitrée ouverte.
Paul Bourget à la maison Sylvie (Chantilly) en 1924.
Groupe de personnages discutant sur le pas d'une porte.
P.Bourget, Gustave Macon, Francis Carco et Tristan Derême en août 1924 à la maison Sylvie.

L'auteur du Disciple est reçu dans la propriété du duc d'Aumale lors de grands dîners dans la Galerie des Cerfs en compagnie d'Émile Zola, Edmond de Goncourt, Ernest Renan ou Pierre Loti. Sa qualité d’homme de lettres réputé permet à Paul Bourget de rendre un hommage au conservateur du domaine de Chantilly, Élie Berger, pour son attitude courageuse lors du passage des troupes allemandes au château, durant la Première Guerre mondiale[52],[53]. Il y exerce la charge de président du collège des conservateurs[Note 18] du domaine de Chantilly de 1922 à sa mort, en 1935 en tant que membre de l’Académie française où il avait été élu en 1894. Nommé commandeur dans l'Ordre de la Légion d'honneur par décret du 31 juillet 1925, Pierre de Nolhac en reçoit les insignes, le 8 octobre suivant au château de Chantilly, des mains de Paul Bourget. En 1926, le musée Condé subit un important vol avec l'enlèvement du diamant rose, le « Grand Condé », d'un poignard et d'une boucle de ceinture, sertis de pierres précieuses et d'autres bijoux, ayant appartenu à Abd el-Kader. Paul Bourget relate ce malheureux événement dans le rapport annuel du musée[54]. Il travaille avec Gustave Macon, premier conservateur-adjoint, désigné par le duc d'Aumale et s'investit dans les projets de réhabilitation du château, du parc, des canaux et des étangs[55]. Il dispose d'un appartement de fonction dans le bâtiment XVIIIe siècle situé sur la terrasse du château et appelé « château d’Enghien » ou « pavillon des conservateurs »[56]. Cet appartement a ensuite été occupé par Alain Decaux jusqu’en juin 2009.

À partir du Démon de midi (1914), Paul Bourget écrit la plupart de ses œuvres dans sa propriété du « Plantier », à Costebelle (domaine qu'il a acheté en 1896 à la famille Husson de Prailly), près d'Hyères, propriété où il passe tous ses hivers. Il y reçoit notamment le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé qui y écrit Jean d’Agrève, ainsi qu’Edith Wharton, la disciple d’Henry James, qui y est très souvent reçue en compagnie de son époux Teddy Wharton. Les Bourget ont fait sa connaissance en 1893, en Amérique, à Newport[57] et la voient souvent à Paris, Faubourg Saint-Germain[58]. À cette époque, les ambitions littéraires d'Edith Wharton sont encore modestes, elle écrit essentiellement pour échapper à la monotonie de sa vie de femme mariée. « Ce premier séjour parisien est l'occasion pour elle de traduire en français sa nouvelle The Muse’s Tragedy avec son amie Minnie Bourget, épouse de l’homme de lettres. Pendant qu’elles traduisent à quatre mains, les deux femmes deviennent des amies intimes[59]. » Dans sa biographie d’Edith Wharton, R. W. B. Lewis (en) rapporte que la traduction était « plutôt grossière »[60]. Elle paraît néanmoins en juillet 1900 dans la Revue hebdomadaire, avec une préface enthousiaste de Paul Bourget, dans laquelle il félicite les traductrices[61].

Le Plantier de Costebelle

L'article « Le Plantier de Costebelle » est un complément historique sur ce sujet

L’installation de Paul Bourget à Hyères[Note 19] date de l'achat, à Costebelle, le 29 janvier 1896, d'un domaine qui s'appelle alors « La Villa des Palmiers », et qui appartient à madame Berthe de Guichen, veuve du comte du Bouëxic de Guichen et fille de Hortense Husson, baronne de Prailly[62]. Cette maison a été construite en 1857 sur les instructions de la baronne de Prailly, par l'architecte hyérois Victor Trotobas suivant les plans d'une villa italienne de type palladien.

Les photographes toulonnais Marius Bar et Marcellin Solia ont immortalisé l'écrivain dans sa vie quotidienne au Plantier vers 1923 : devant la chapelle en compagnie de Minnie, de l'abbé, du jardinier et du maître d'hôtel. Le personnel domestique occupe tout le rez-de-chaussée de la maison et un escalier de service en excroissance sur la façade nord, destiné à permettre l'accès à l'étage noble, a été ajouté par l'architecte Pierre Chapoulard sur les ordres de l'académicien en 1896. La ferme du Plantier, où se trouvent les écuries, est une grande bâtisse, plus ancienne où a vécu quelque temps madame de Prailly pour superviser les travaux de construction de la maison en 1857. C'est dans cette annexe que logent les invités du romancier. Jean d'Agrève y fut achevé et Henry James y enflamma par mégarde les rideaux de sa chambre.

Les sites hyérois, proches du Plantier de Costebelle, ont servi de décor à quatre romans : Lazarine (1917), Laurence Albani (1919), Le Danseur Mondain (1926) et à une partie du roman Le Fantôme (1901). De plus, le Roman des quatre (1923), écrit en collaboration avec Henri Duvernois, Pierre Benoit et Gérard d'Houville (Marie de Heredia, fille de José-Maria de Heredia), se déroule à Hyères, à Giens plus précisément. Plusieurs nouvelles ont également pour cadre les environs du Plantier : Voyageuses, Les Pas dans les pas, L'Eau Profonde ou Le Justicier. L'écrivain se mettait au travail dès sept heures le matin et jusqu'à l'heure du déjeuner. L'après-midi était consacré aux visites, aux réceptions et souvent aux promenades à cheval durant lesquelles madame Bourget se révèle une amazone confirmée. Dans un des derniers articles de sa vie, Edith Wharton, la romancière américaine, évoque les promenades des Bourget : « C'était toujours le même ! Le sentier qui longe la plage et qui conduit à travers les pins vers la Capte »[63]. À côté de la ferme, les écuries abritent deux ou trois chevaux et même un poney du Pays de Galles qu'affectionne Paul Bourget. Il a écrit et préfacé, en collaboration avec E. Molier, l'ouvrage L’Équitation et Le Cheval (1913)[64].

En raison sans doute de l'abondance des végétaux exotiques et précieux (palmiers, cactées, arbousiers de Chypre (Arbutus andrachne) ou encore bulbes de tulipes des Indes offertes par la reine Victoria lors de son séjour à Costebelle et au Plantier en 1892), Paul Bourget rebaptise son domaine hyérois « Le Plantier de Costebelle »[65].

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C'est sans doute l'endroit où il a le plus et le mieux travaillé. Il réside au premier étage du bâtiment où son bureau avait été autrefois la chambre de Monseigneur Dupanloup (évêque d'Orléans et habitué des lieux)[67]. Latiniste distingué, le romancier disait de cette maison : « Parva sed apta mihi »[trad 1] reprenant le début d'un célèbre distique[68] gravé sur le frontispice de la maison de l'Arioste à Ferrare. Paul Bourget reçoit au Plantier nombre de personnalités (littéraires, politiques, médicales, militaires)[69] : Edith Wharton[70], Maurice Barrès, Edmond Jaloux, le professeur Grasset, Pierre Benoit, Jean-Louis Vaudoyer, Henry Bordeaux, Charles Maurras, Francis Carco qui relate dans Bohème d'artiste le cambriolage que subit son hôte au plantier[71], Matilde Serao, André Beaunier, le compositeur Paul de Richard d'Ivry, Gabriel Hanotaux, alors ministre des Affaires étrangères, le professeur Charles Richet, Émile Ripert, William James, en 1900, José-Maria de Heredia, André Gide, le maréchal Joffre[72], le général Nivelle, Henry James[73], Gérard Bauër[74], Gaston Jollivet ou même Lady Randolph Churchill[75]. Très proche des milieux aristocratiques parisiens qu'il fréquente au travers des salons (notamment celui d'Isabelle d'Harcourt, marquise d'Argenson), il poursuit ces relations mondaines en hiver à Costebelle en rendant souvent visite aux voisins immédiats du Plantier : le comte et la comtesse de Léautaud Donine qui habitent la Villa Léautaud[76].

Deux persommages assis avec chapeaux et une dame debout derrière les deux hommes.
Paul Bourget, Teddy Wharton[Note 20] et Minnie Bourget (cercle) au Plantier de Costebelle en janvier 1904.

Charles Maurras décrit l'univers de la propriété hyéroise dans lequel Bourget se retire du monde pour se livrer à de profondes réflexions[77] :

« (...) Encore n’est-ce pas Hyères que Bourget a choisie, c’est Costebelle. Costebelle est un admirable pli d’une montagne couverte de pins, qui interdit aux hôtels et aux casinos la vue des îles et de la mer. On a laissé à Costebelle presque toute la sauvagerie primitive. Son enceinte de vieux bois résineux n’a souffert d’aucune impiété. Quelques jardins y sont enclavés avec discrétion et prudence. La maison de M. Bourget s’appuie à cette molle pente que la nature a chargée de bois. Elle est entourée de parterres faits de main d’homme. Là, vingt essences, étrangères ou indigènes fraternisent. J’ai remarqué qu’elles se mélangent sans se heurter et cependant sans se confondre. Quelqu’un a senti qu’il ne fallait rien outrer, et ménager les transitions. Aloès et palmiers accueillent les yuccas et raccordent l’étrangeté de ces Africains avec les arbustes naturels au pays. De grands cèdres tournoient paresseusement vers le ciel. Enfin, au milieu des aubépines presque géantes, de vastes champs de roses font une nappe de parfum. Parmi ces roses de toutes sortes et de toutes nuances, le soufre et le feu jusqu’au blanc pur et au rouge vif, M. Bourget me montre, dans un calice qui s’effeuille, de grandes cétoisnes bronzées, mortes de plaisir dans la nuit : « Voilà, dis-je, des roses, prises du jardin d’Épicure » (...) et voilà Paul Bourget qui me conduit au détour d’une allée devant un petit monument novo-gothique en pierre du pays : c’est la chapelle du jardin. La messe y est dite chaque dimanche et, tous les jours de la semaine, l’auteur du Disciple mesure le degré de ses analyses à l’ombre austère de cette croix. (...) »

— M.Paul Bourget dans son jardin, Charles Maurras, « La Chronique des livres », tome I, juin - décembre 1900, pages 35 - 38.

Paul Bourget ne désespère pas de recevoir à Costebelle son ami Jules Claretie. Lorsque le romancier offre à ce dernier ses Œuvres complètes, il y joint un envoi autographe avec un dessin original à la plume avec la légende suivante : « Caricature de ma maison de Costebelle, Le Plantier, pour prier mon ami Claretie d'y venir voir son dévoué. Paul Bourget[78]. »

Paul Bourget, collectionneur d'art

Tableau sur panneau de bois en plusieurs parties.
Bartolo di Fredi, Retable de la Trinité (1397), collection Paul Bourget.

La chapelle du Plantier, construite en 1857 mais d'un style néo-gothique bien différent de l'architecture italienne de la maison est bénie pour la première fois par le père Lacordaire, directeur de conscience de la baronne de Prailly. Cinq statues religieuses sont à remarquer à l'intérieur : saint Joseph, saint Dominique, saint Vincent de Paul, la Vierge et sainte Catherine d'Alexandrie. Cet édifice ogival sert d'écrin à plusieurs tableaux primitifs italiens de l'école siennoise, acquis par l'écrivain lors de ses voyages en Italie. Paul Bourget est en effet un amateur d'art et un expert en histoire de l'art. Ainsi, par exemple dans une de ses nouvelles les plus connues, La Pia, il relate sa découverte d'une œuvre siennoise dans une église de la région de Castelfiorentino (le couvent San Sébastiano de Montajone). Bourget, en parfait professionnel date cette tablette de Biccherna de 1471 et propose des noms d'artistes de l'époque pour l'attribuer[D 7]. Il agit par conséquent en historien d'art plus qu'en amateur. C'est avant tout un collectionneur[79]. Paul et Minnie fréquentent les antiquaires de Pérouse et de Rome, et sont de grands admirateurs de la collection de Victor Martin Le Roy.

Le Retable de la Trinité (1397) de Bartolo di Fredi, panneau provenant de la Basilique San Domenico de Sienne[80], est la pièce majeure de sa collection[81]. Cette œuvre a été offerte en dation au musée des beaux-arts de Chambéry par le descendant par alliance de Paul Bourget, le général Marius Daille, inhumé dans cette même chapelle[D 8].

Personnages habillés à l'antique devant un port avec grappes de fruits.
Peinture de 1900, Camille Bourget.

Tout au long de sa production littéraire, le romancier évoque cet attrait de la « collection », notamment de tableaux anciens italiens : dans Une idylle tragique (1896), les héros visitent la collection d'antiques du prince Fregoso alors que dans la nouvelle L'Adoration des mages (1897), Bourget met en scène un pittoresque collectionneur de primitifs italiens. Dans Le Fantôme (1901) il évoque un vieux célibataire entouré d'une collection d'objets italiens du XVe siècle. Ce sont encore des collectionneurs que l'on croise en lisant Monique (1902) ou L'Émigré (1907), dans le cadre du château des Claviers-Grandchamps ou un expert, croyant reconnaître un Da Vinci, dans la nouvelle La Dame qui a perdu son peintre (1910). La Seconde Mort des Broggi-Mezzastris, nouvelle parue en 1904, semble prédire de façon prémonitoire et inconsciente l'avenir de la collection de tableaux de Paul Bourget lorsque l'écrivain évoque l'histoire d'une collection privée léguée à la ville de Bologne[82]. Enfin, le hall d'entrée du Plantier est orné de peintures de Camille Bourget[Note 21], demi-frère de Paul. Le romancier a déjà eu recours au talent de Camille Bourget lorsqu'il lui commande un portrait de Jules Barbey d'Aurevilly en 1889[A 9].

Dernières années

Assassinat de Gaston Calmette en 1914 dans le bureau du directeur du journal. Dessin de presse d'une scène de crime.
Le 16 mars 1914, Paul Bourget est témoin de l'assassinat du directeur du Figaro, Gaston Calmette par Henriette Caillaux[89].
 Paul Bourget dans ses dernières années, de face, moustache, portrait.
Paul Bourget dans ses dernières années.

Paul Bourget est le témoin involontaire de l'assassinat du journaliste Gaston Calmette, dans les bureaux du Figaro, en mars 1914, tué par Henriette Caillaux, ulcérée par la campagne de dénigrement lancée contre son mari, le ministre des Finances du gouvernement Doumergue, Joseph Caillaux[Note 22].

Masque en plâtre d'une personne morte, le visage est moulé avec tous les détails de la peau, les yeux sont clos.
Masque mortuaire de Paul Bourget au Plantier de Costebelle.

Bourget ne quitte plus son appartement de la rue Barbet-de-Jouy à Paris durant ses dernières années, appartement décrit par Henry Bordeaux qui explique que « Le fond du cabinet de travail, au-dessus de la cheminée, était occupé par une copie, par son frère Camille, de la fresque de Luini qui représente l'Adoration des rois mages et qui est au musée du Louvre. Sur la cheminée s'entassaient des photographies de ses amis. Contre les fenêtres, les parois étaient consacrées aux lettres : une belle copie de la George Sand de Eugène Delacroix, un portrait d'Hippolyte Taine, un Melchior de Vogüé, qu'il avait eu en grande amitié, le masque mortuaire de Tolstoï »[E 6]. Il ajoute : « Les livres avaient mangé tout le reste : un Balzac complet, un Taine, un Walter Scott, et les chefs de file préférés, Bonald, Joseph de Maistre, Le Play, Fustel de Coulanges. La littérature contemporaine s'entassait comme elle pouvait sur les meubles : elle n'avait pas ses préférences, elle n'avait pas servi à la formation du cerveau »[90]. Eugène Marsan remarque lui des tableaux anciens de Pietro Longhi, représentant des personnages de carnaval. Il s'agit en fait de fixés sous verre vénitiens du XVIIIe siècle.

Le 28 juin 1920, aux côtés du sénateur Raymond Poincaré, l'écrivain inaugure le buste de Stendhal et prononce à cette occasion un discours. Le 14 octobre 1923, il préside l'inauguration d'une plaque commémorative à la gloire de Jules Barbey d'Aurevilly, un de ses maîtres, rue Rousselet à Paris. Le 15 décembre 1923, le théoricien du roman psychologique réunit amis et admirateurs à la Maison de Balzac[C 4]. Il y prononce un discours à l'occasion de son jubilé littéraire : « Cinquante années dévouées au service des Lettres »[B 2]. C'est encore à Paul Bourget que l'on fait appel pour inaugurer au Jardin du Luxembourg un monument à la mémoire de Gabriel Vicaire. En 1924, il parraine l'abbé Henri Bremond lors de sa réception à l'Académie française. Le 19 novembre 1925, Paul Bourget et le maréchal Lyautey parrainent Louis Bertrand, reçu à l'Académie française au fauteuil de Maurice Barrès. En novembre 1926, il est sacré « Maréchal des Lettres françaises » par la société des Amis de Pascal. Le 28 juin 1931, il inaugure une stèle commémorative à la gloire d'Hippolyte Taine dans le petit square des Invalides (devenu depuis le square d'Ajaccio) sous la forme d'un médaillon de bronze dû à Oscar Roty (1928). C’est sa dernière apparition en public.

Une tombe avec croix et inscription des personnes mortes.
La tombe de John, Emma et Betti David au cimetière du Montparnasse, 26e division.

Durant l'hiver 1925, Minnie Bourget se casse le col du fémur en descendant de voiture sur l'esplanade du Plantier. Les Bourget y sont immobilisés pendant une grande partie de l'année 1926. Bourget y écrit Le Danseur mondain. À cette chute succède une dégénérescence mentale[D 9]. Paul Bourget, pour se rapprocher de la clinique du Vésinet où Minnie est hospitalisée[Note 23], ne revient plus à Hyères. Il écrit son dernier roman, Le Diamant de la Reine, à dimension autobiographique. Minnie Bourget meurt en octobre 1932. C'est l'année ou le sculpteur Paul Roussel lui offre pour ses 80 ans une médaille de bronze représentant le romancier de profil[91].

Très gravement malade à partir de septembre 1934, à Chantilly, Paul Bourget vit ses derniers mois à la maison de santé des Frères de Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, à Paris. Il meurt chez lui, dans le 7e arrondissement de Paris, le matin de Noël 1935[92]. Le 27 décembre 1935 ont lieu ses obsèques. La cérémonie religieuse se déroule en l'église Saint-François-Xavier où la messe est célébrée par l'abbé Pellerin et présidée par le cardinal Jean Verdier, en présence du garde des Sceaux, Léon Bérard[C 5]. Le cortège funèbre passe devant l'Hôtel des Invalides ; les professeurs Maurice Chevassu (en) et Charles Fiessinger qui l'avaient soigné, Lucien Corpechot, René Doumic, Henry Bordeaux, le maréchal Pétain, et Saint-René Taillandier tiennent les cordons du poêle[Note 24]. Bourget est inhumé au cimetière du Montparnasse à Paris[93], aux côtés de son épouse[94].

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Décorations

Paul Bourget est nommé chevalier de la Légion d'honneur par décret du 11 juillet 1889 rendu sur rapport du ministre de l'Instruction publique. Il est nommé officier de Légion d'honneur, parrainé par François Coppée, le 10 octobre 1895. Il est promu commandeur de la Légion d'honneur et reçu en cette qualité par le maréchal de France Joseph Joffre le 10 août 1923. Paul Bourget est élevé à la dignité de Grand-officier de la Légion d'honneur le 2 septembre 1931, parrainé par le maréchal de France Philippe Pétain et à celle de Grand-croix, le 27 août 1935[95].

Collection Archives nationales

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