Langues en Suisse

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Langues en Suisse
Langues officielles Allemand, français, italien, romanche
Langues principales (%, 2015) [1] :
  64
  23
  8
Langues des signes
Disposition des touches de clavier
Inscription en suisse allemand sur un lampion lors du carnaval de Bâle : Friehner isch alles besser gsi! ( allemand : Früher war alles besser! ; français : « Tout était mieux auparavant ! »).

La question des langues en Suisse est une composante culturelle et politique centrale de la Suisse. L' allemand, le français, l' italien et le romanche sont les quatre langues nationales parlées en Suisse [4] ; les trois premières étant en usage officiel pour les rapports à la Confédération ou aux cantons. Historiquement, les langues pratiquées en Suisse ont connu des statuts divers. Le plurilinguisme affirmé du pays est à la fois le résultat historique de leurs rapports respectifs et celui de la volonté politique qui fonde la Confédération. Une cinquième langue nationale, sans territoire affilié, est le yéniche, reconnu lorsque la Suisse ratifia de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires en 1997 [5], bien qu'il ne soit utilisé dans aucun texte officiel.

Le territoire suisse est découpé en quatre zones linguistiques dont la langue majoritaire détermine la langue en usage. La Constitution fédérale fixe quatre principes : l'égalité des langues, la liberté des citoyens en matière de langue, la territorialité des langues et la protection des langues minoritaires.

En vertu du principe de territorialité, les frontières linguistiques sont fixées par les cantons, parmi lesquels plusieurs sont plurilingues. Le découpage linguistique actuel, apparu à la fin du e siècle, est demeuré presque inchangé depuis. Le Röstigraben est le nom donné à la frontière culturelle et linguistique entre l'allemand et le français, qui trouve ses racines dans l'histoire.

Fondée par les Waldstätten en 1291, la Confédération est totalement germanophone à l'origine, avec de nombreux dialectes suisses allemands, mais dès le e siècle, elle connaît une extension de son aire d'influence au sud des Alpes, dans une région italophone, puis à l'ouest, dans une région francophone. L'allemand reste dominant, mais le français est valorisé sous l' Ancien Régime par le prestige de la culture française et les liens entre la France et la Suisse. Au e siècle, alors que la République helvétique apporte la reconnaissance formelle de l'égalité des langues, l' État fédéral de 1848 adopte l'allemand, le français et l'italien comme langues nationales.

Aujourd'hui, selon le recensement de 2015, 64 % de la population est germanophone [6] et parle l'un des nombreux dialectes suisses allemands ou Schwyzerdütsch et 23 % francophone [7], le français étant parlé majoritairement à l'ouest du pays ; l'italien, qui représente 8 % de la population [8], est essentiellement parlé au sud des Alpes, et le romanche, 0,6 % [9], se parle essentiellement dans le canton des Grisons et compte moins de 40 000 locuteurs.

L'italien et le romanche, fortement minoritaires, sont soutenus par l'État fédéral. Enfin, en raison d'une forte immigration, environ 21 % de la population résidente parle une langue étrangère non nationale comme langue principale (les langues principales totalisent plus de 100 % car depuis 2010 les Suisses peuvent en indiquer plusieurs lors des recensements) [1].

Historique des langues en Suisse

Origines du clivage linguistique

Burgondes et Alamans avant l' an mil

Du Ier siècle Ier siècle av. J.-C. au e siècle, le territoire de l' Helvétie est sous domination de l' Empire romain. L'usage du latin se généralise. Tous les écrits (pour la plupart sur des tablettes enduites de cire) retrouvés sont en effet en latin, une indication que la langue s'est répandue non seulement dans l'administration, mais aussi dans la vie de tous les jours [10]. Mais dès la fin du e siècle, les premières incursions barbares repoussent la population romaine vers le sud, et le territoire est finalement occupé par deux peuples en guerre permanente l'un contre l'autre [11] : les Burgondes à l'ouest et, dès le e siècle, les Alamans (ou Alémans) à l'est [12].

Lors de leur installation en Helvétie à l'ouest du territoire suisse actuel, vers 443, les Burgondes ont déjà connaissance du latin : nombre d'entre eux sont bilingues et peuvent s'exprimer en bas latin [13]. Abandonnant leur langue d'origine issue de la branche germanique orientale aujourd'hui éteinte, ils adoptent le latin local, qui évolue peu à peu pour donner le francoprovençal, qui depuis a été supplanté par le français, bien qu'on parle encore cette langue dans quelques communes de Romandie.

À l'est du territoire suisse actuel, les langues germaniques du royaume alaman donnent naissance aux dialectes alémaniques [14].

L'archéologie et la toponymie permettent de suivre la progression des colonies alamanes sur le plateau suisse à partir du e siècle. Alors que les langues romanes disparaissent lentement à l'est de l' Aar, les Alamans atteignent au cours du e siècle les terres au sud-est de l'Aar jusqu'aux lacs de Thoune et de Brienz. Ils remontent ensuite les vallées de l' Oberland bernois (vallées de la Simme et de la Kander). La limite linguistique dans la région centrale du plateau suisse se fixe ainsi peu à peu : elle longe le pied du jura, suit la ligne MoratFribourg ; l'espace compris entre l'Aar et la Sarine devenant dès le e siècle une zone de contact linguistique qui persiste jusqu'à ce jour [dhs 1], [dhs 2].

L'insertion du royaume de Bourgogne dans le Saint Empire en 1032 et la fondation de la ville de Fribourg par les Zähringen en 1157 favorisent l'allemand. Seuls quelques changements locaux interviennent les siècles suivants comme pendant les guerres de Bourgogne ou la Réforme [15]. La frontière des langues ainsi fixée à la fin du e siècle ne se modifie que peu et correspond au découpage linguistique actuel [16], [17].

En Valais, la partie amont de la vallée du Rhône est occupée vers l' an mil par un groupe d'Alamans venus de l'Oberland bernois, les Walser. Ainsi la limite des langues sépare le Haut-Valais germanophone du Bas-Valais francophone.

Immigrations en Rhétie. Influence romane et germanique

Les Rhètes, établis dans les Grisons actuels, au Tyrol et dans une partie de la Lombardie, sont soumis aux Romains entre 15 av. J.-C. et l'an 400. Au contact du latin, les langues rhétiques indigènes donnèrent naissance à une variante rhétique du latin vulgaire dite « rhéto-romane », les dialectes romanches [18]. L'aire de diffusion du romanche, à l'origine, s'étend au nord jusqu'au lac de Walenstadt et au lac de Constance. L'arrivée de peuples germaniques à partir du Moyen Âge vont repousser le romanche dans quelques vallées des Grisons [dhs 3].

Au Moyen Âge, la Rhétie est au centre de plusieurs mouvements d'immigration ; elle va voir sa population doubler entre les e siècle et e siècle. À partir du e siècle, sous Charlemagne, la Rhétie fait partie du Saint-Empire. Un comte germanique s'installe à Coire puis l'Évêché de Coire est rattaché à celui de Mayence ce qui renforce la présence des langues germaniques. Après l'incendie de Coire en 1464 et sa reconstruction par les artisans germanophones, la germanisation de la ville et région est complète [18]. Entre le e siècle et le e siècle, les Walser, en provenance du Haut-Valais, colonisent les hautes vallées peu peuplées du nord et du centre des Grisons amenant leur propre langue alémanique, le « walser ». Les habitants des vallées ouvertes au sud des Alpes comme le Val Poschiavo et le Val Mesolcina parlent des dialectes lombards [dhs 4].

Confédération suisse

La croissance de la Confédération (1291 - 1481)

Née à la fin du e siècle, la Suisse s'est formée lentement à partir des Waldstätten et de la Confédération des III cantons. Depuis 1291 jusqu'en 1481, la Confédération s'est développée uniquement dans des régions germanophones pour former la Confédération des VIII cantons (avec Lucerne, Zurich, Glaris, Zoug et Berne). Bien qu'également germanophone, la ville de Berne est située plus à l'ouest en territoire burgonde, entre la zone d'influence des Habsbourg et celle de la Maison de Savoie. Ville dominant l'ouest du plateau suisse, Berne dispose d'un système d'alliances avec Bienne, Soleure, Fribourg et Neuchâtel, et convoite les zones francophones du pays de Vaud afin d'assurer des limites naturelles à son territoire entre Jura et lac Léman [b 1].

Le premier territoire non germanophone est pourtant italophone. Le canton d'Uri, qui contrôle l'accès nord de la route du Gothard, souhaite également en contrôler l'accès sud. En 1403, Uri et le canton d'Obwald profitent d'une rébellion en Léventine contre le duché de Milan, propriétaire de la région, pour conquérir une première fois la Léventine, qui devient le premier pays sujet des Confédérés. Suivent le Vallemaggia, le Val Verzasca et Bellinzone. Le traité de 1403 avec Uri et Obwald [dhs 5] était rédigé en allemand [b 2].

À l'ouest, lors des guerres de Bourgogne en 1475, Bernois et Fribourgeois gagnent pour la première fois des territoires francophones en Pays vaudois ; les Haut-Valaisans (alliés des Confédérés) s'emparent du Bas-Valais [b 3].

En 1481, la Confédération s'est considérablement agrandie et est devenue plurilingue, avec des possessions italophones au sud du Gothard, des liens avec les trois Ligues romanches grisonnes et des possessions francophones avec le Pays de Vaud, le Bas-Valais, mais aussi des territoires dans le Jura détenus par Bienne et l' évêché de Bâle [b 4]. Fribourg devient alors le premier canton francophone à entrer dans la Confédération ; dans ce canton, l'allemand est toutefois la langue officielle des autorités dès 1543 et le reste jusqu'à la chute de l'Ancien Régime lorsque le bilinguisme est rétabli [19]. La conscience de constituer dorénavant une nation les incite à considérer le suisse allemand comme seule « langue nationale ». Ainsi toute la correspondance officielle est rédigée en suisse allemand [b 5].

L'influence française (1481 - 1798)

Pierre Victor de Besenval de Brünstatt, baron de Besenval, écrivain, courtisan et militaire suisse au service de la France, peinture de Henri-Pierre Danloux, 1791, huile sur toile, 46,5 × 37 cm, Londres, National Gallery.

De Louis XI à Louis XVI, les mercenaires suisses servent les rois de France. Si Louis XI n'employait que les mercenaires germanophones, par la suite, les Romands deviennent majoritaires. À partir du e siècle, le français s'impose en Europe et même les mercenaires alémaniques se mettent à parler français, ce qui contribue au développement de l'usage du français en Suisse [b 6].

Aux e siècle et e siècle, les liens entre la France et la Suisse étaient forts et le prestige de la culture française valorisa la Suisse romande [n 1]. Les villes situées sur la frontière linguistique cultivaient les relations avec le monde francophone : les bonnes familles bernoises étaient francophiles, on y parlait un mélange de français et de dialecte bernois, à Bâle le français est fréquent et à Fribourg, les bonnes familles parlent seulement le français. « Dans les villes de Berne, Fribourg et Soleure, parmi les gens d'un certain rang, la langue française est la plus usitée » raconte un voyageur en 1780. En Suisse centrale, l'influence est restreinte à l'usage de certains mots français tels que « adieu » ou « bonjour », qui remplacent les mots suisses allemands [b 7].

Au e siècle, les écoles privées, fréquentées par des Suisses germanophones qui cultivent l'art de vivre à la française, se développent à Genève, Lausanne et Neuchâtel. Au e siècle déjà s'étaient développés des échanges de jeunes entre familles alémaniques et romandes. Des centaines de « Schönfilles » [n 2] firent des « Welschlandjahr » [20] c'est-à-dire un séjour linguistique d'une année en Suisse romande. De nombreux Suisses alémaniques s'installent en Suisse romande [b 8].

Entre égalité des langues et prédominance de l'allemand (1798 - 1848)

Jusqu'à la fin du e siècle, l'allemand est considéré comme l'unique langue de la Confédération. La République helvétique entre 1798 et 1803, apporte la reconnaissance formelle de l'égalité des langues ainsi que l'égalité des citoyens. Les sujets vaudois et tessinois voulant rester liés à la Suisse, ils intègrent la République helvétique. Le , les conseils législatifs publient les lois et décrets en français et en allemand. En juillet 1798, les cantons italophones de Lugano et de Bellinzone rejoignent la république ; l'italien est également reconnu comme langue nationale [b 9].

Avec l' Acte de médiation, entre 1803 et 1813, la Suisse est soumise à la France et organisée selon un modèle fédéral attribuant plus d'autorité aux cantons. Dix-neuf cantons composent le pays ; seuls Vaud et Tessin ne sont pas germanophones. Lors des Diètes, l'allemand domine clairement, les Grisons et les Fribourgeois utilisant cette langue majoritaire [b 10].

Entre 1815 et 1830, la « Restauration » voit les 22 cantons souverains liés par un pacte. Bien que cette nouvelle Confédération comprenne quelques cantons latins ou multilingues (Genève, Vaud, Neuchâtel, Fribourg, Berne, Valais, Tessin et Grisons), l'allemand reste la langue privilégiée du pays, en réaction à la prépondérance du français sous l'ancienne République helvétique. À la Diète, chacun fait usage de la langue de son choix mais les décisions sont publiées uniquement en allemand « le texte allemand faisant foi » [b 11].

La création d'institutions militaires fédérales, comme l' École militaire de Thoune, ainsi que la création de nombreuses sociétés d'étudiants contribuent à l'émergence d'un sentiment national et permettent à des personnes provenant des diverses régions linguistiques de se côtoyer. En outre, les élites de confession protestante des cantons de Genève, Vaud, Neuchâtel et Jura bernois s'intéressent à la culture allemande. Le français est introduit dans les programmes scolaires de Suisse allemande, à Bâle à partir de 1817. La Suisse romande occupe désormais une place dans la vie économique et culturelle créant un certain équilibre entre Alémaniques et Romands [b 12].

L'État fédéral de 1848 plurilingue

En 1847, la guerre civile du Sonderbund oppose cantons catholiques ( Tessin excepté) et protestants. Les cantons romands se répartissent dans les deux camps selon leur confession et non leur appartenance linguistique ; ainsi les soldats de tout le pays se côtoient pour la même cause, ce qui préserve la paix des langues. La rapide victoire des forces fédérales permet la création d'un État démocratique et progressiste [b 13].

Le problème des langues n'est pas un thème central du nouvel État. Selon l'article 109 (adopté de justesse) de la constitution de 1848, « Les trois principales langues parlées en Suisse, l'allemand, le français et l'italien sont les langues nationales de la Confédération ». Ces trois langues deviennent également langues officielles. Il n'y a donc pas coïncidence entre langue et nation en Suisse puisque l'allemand, majoritaire, n'est pas la seule langue nationale. C'est une originalité dans le contexte européen des États-nations [dü 1].

Le premier conseil fédéral tient compte des langues car il est composé de cinq Alémaniques, d'un Romand et d'un Tessinois. Toutefois, de par sa structure même, l' État fédéral de 1848 a rendu les trois langues latines minoritaires : la tendance est à la centralisation des affaires publiques sur le plan national [b 14].

Il faut attendre les années 1990 pour voir la question de la sauvegarde de la diversité linguistique et culturelle s'inscrire dans les textes fondamentaux. Le peuple accepte, en 1996, un nouvel article constitutionnel sur les langues [dü 2]; la révision de la constitution fédérale d'avril 1999 contient plusieurs nouveaux articles sur les langues, dont les apports principaux sont : le romanche, langue nationale depuis 1938 [dhs 6] est inscrit en tant que langue nationale (article 4), les cantons déterminent leurs langues officielles en prenant en considération les minorités autochtones (article 70.2), la Confédération et les cantons encouragent la compréhension et les échanges entre communautés linguistiques (article 70.3), la Confédération soutient les cantons plurilingues dans leurs tâches particulières (article 70.4) et soutient les mesures pour promouvoir et sauvegarder l'italien et le romanche (article 70.5) [b 15].