Langage humain

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Peinture murale mexicaine (IIe siècle apr. J.-C.) montrant un phylactère ou « bulle » sortant de la bouche d'une personne pour symboliser ses paroles.
Inscription en cunéiforme.
Deux filles apprennent la langue des signes.
Livre en braille.

Le langage humain est un système qui regroupe le développement, l'acquisition, l'entretien et l'utilisation de systèmes complexes de communication, et désigne aussi la capacité humaine permettant ces processus. Une langue est un exemple spécifique d'un tel système de communication (par exemple, la langue française).

Le langage humain a des propriétés de productivité et de déplacement, et dépend entièrement des conventions sociales et de l'apprentissage. Sa structure complexe offre un éventail beaucoup plus large d'expressions que tout autre système connu dans la communication animale. Il est possible que le langage se soit développé quand les premiers homininés ont commencé à changer progressivement leurs systèmes de communication primitifs, à développer la capacité de former une théorie des autres esprits et à partager une intentionnalité commune, et que cette évolution ait coïncidé avec une augmentation de volume du cerveau.

L'étude scientifique du langage en tant que système de communication relève du domaine de la linguistique. Parmi les figures majeures de la linguistique se trouvent Ferdinand de Saussure et Noam Chomsky. D'autres disciplines s'intéressent au langage et à ses relations avec la pensée, comme la philosophie, la psychologie et les neurosciences, la philologie. Les bases physiologiques du langage dans le cerveau humain sont explorées par la neurolinguistique. L'articulation de la parole est étudiée par la phonétique.

La linguistique permet une description précise du langage et des langues. Toutes les langues s'appuient sur le processus de semiosis reliant des signes particuliers à des significations. Ainsi, les langues orales, gestuelles et tactiles contiennent un système phonologique, qui régit la façon dont les symboles sont utilisés pour former des séquences (porteuses de sens) comme des mots, des morphèmes, et un système syntaxique, qui régit la façon dont les mots et les morphèmes sont combinés pour former des phrases et expressions.

L'acquisition du langage commence chez l'humain dans la petite enfance à travers l'interaction sociale. L'utilisation de la langue est profondément enracinée dans la culture humaine où, outre sa fonction communicative, elle occupe diverses fonctions, comme l'identification au groupe, la stratification sociale, l'attachement à un contexte social et le divertissement.

Définition

Ferdinand de Saussure a développé l'approche structuraliste de l'étude du langage.

Le mot « langage » provient du proto-indo-européen *dn̥ǵʰwéh₂s, ou *dn̥g̑huhā, *dn̥ǵ(h)wā- et *dhn̥ǵ(h)wā-, signifiant « la langue (organe), la parole, et le langage »[1],[2],[3]. Il a donné le terme latin lingua (issu du vieux latin dingua), « la langue », puis a donné en ancien français le terme « language »[3],[2]. Le mot est parfois utilisé aussi pour désigner les codes, les chiffres en cryptologie, et d'autres types de systèmes de communication construits artificiellement comme les langages pour ordinateur utilisés en programmation informatique. Contrairement aux langues humaines, un langage formel est un système de signes pour l'encodage et le décodage de l'information. L'article présent porte spécifiquement sur les propriétés du langage humain naturel tel qu'étudié par les disciplines de la linguistique, psycholinguistique et neurolinguistique.

En tant qu'objet d'étude linguistique, le terme de « langage » a deux significations : un concept abstrait et un système linguistique, par exemple le français. Le linguiste suisse Ferdinand de Saussure, qui a défini la discipline moderne de la linguistique, a formulé explicitement la distinction entre trois termes : le langage (pour référer au concept), la langue (une instance spécifique du système langagier) et la parole (l'aspect concret de l'utilisation de la voix dans une langue particulière[4]).

Lorsque le langage est envisagé en tant que concept général, les définitions utilisées mettent l'accent sur différents aspects du phénomène[5]. Ces définitions reflètent différentes approches et compréhensions du langage, et elles informent sur des théories linguistiques différentes et parfois incompatibles[6]. Les débats sur la nature et l'origine du langage remontent à l'Antiquité. Des philosophes grecs, tels que Gorgias et Platon, ont débattu de la relation entre mots, concepts et réalité. Gorgias estime que la langue ne peut représenter ni l'expérience objective, ni l'expérience humaine ; ainsi, communication et vérité sont impossibles. Platon, quant à lui, soutient que la communication est possible, parce que le langage représente des idées et des concepts qui existent indépendamment du langage, lui préexistent[7],[8],[9].

Pendant le siècle des Lumières et ses débats sur l'origine humaine, les théorisations sur l'origine du langage deviennent courantes. Des penseurs comme Rousseau et Herder proposent l'idée que le langage prenne ses origines dans l'expression instinctive des émotions, et qu'il ait été, à l'origine, plus proche de la musique et de la poésie que de l'expression logique de la pensée rationnelle, tandis que les philosophes rationalistes comme Kant et Descartes sont d'avis contraire. Au tournant du XXe siècle, les penseurs commencent à s'interroger sur le rôle du langage dans la construction de notre expérience du monde. Ils se demandent si le langage reflète simplement la structure objective du monde, ou s'il crée des concepts qui influencent notre expérience du monde objectif. Ces réflexions ont conduit à la question de savoir si les problèmes philosophiques ne sont pas spécifiquement des problèmes linguistiques. Cette résurgence de l'idée que le langage joue un rôle important dans la création et la circulation des concepts, et que l'étude de la philosophie est essentiellement une étude du langage, est associée à ce qui a été appelé le tournant linguistique et aux philosophes qui l'incarnent, notamment Wittgenstein. Ces débats sur le langage en relation avec la signification et la référence, la cognition et la conscience, se poursuivent[10].

Faculté mentale, organe ou instinct

Une des définitions du langage le qualifie de faculté mentale qui permet à l'humain d'apprendre des langues, et de produire et comprendre des énoncés. Cette définition met l'accent sur la présence du langage chez tous les êtres humains, et souligne les bases biologiques de cette habileté chez l'humain, issue d'un développement unique du cerveau humain. Les philosophes et chercheurs qui envisagent un accès inné au langage des humains s'appuient sur le fait que tout enfant au développement cognitif normal, élevé dans un environnement où le langage est accessible, fait l'acquisition de la langue sans enseignement formel. Les langues peuvent même se développer spontanément dans des environnements où les gens vivent ou grandissent ensemble, sans un langage commun ; c'est le cas des langues créoles et des langues des signes qui se sont développées spontanément comme la langue des signes nicaraguayenne. Ce point de vue, qui remonte à la philosophie de Kant et Descartes, considère le langage comme largement inné. Chomsky, qui a développé la théorie d'une grammaire universelle, partage cette conception, de même que le philosophe Jerry Fodor qui a développé une théorie innéiste extrême. Ces types de définitions sont souvent utilisées dans le domaine des sciences cognitives et de la neurolinguistique[11],[12].

Système symbolique formel

Noam Chomsky est l'un des plus importants théoriciens de la linguistique au XXe siècle.

Une autre définition du langage le considère sous l'angle d'un système formel de signes régis par une combinaison de règles de grammaire qui véhiculent de la signification. Cette définition met l'accent sur le fait que les langues humaines peuvent être décrites comme des systèmes structuraux fermés consistant en règles liant des signes particuliers à des significations[13]. Cette approche structuraliste a été d'abord introduite par Ferdinand de Saussure[14] et son structuralisme demeure le fondement de nombreuses approches contemporaines des langues[15].

Certains partisans des idées de Saussure sur le langage ont défendu une approche formelle qui étudie la structure du langage en commençant par l'identification de ses éléments de base et qui ensuite tente une description des règles selon lesquelles les éléments se combinent pour former des mots et des phrases. Le principal promoteur de cette théorie est Noam Chomsky, l'auteur de la théorie de la grammaire générative et transformationnelle, qui a défini la langue comme la construction de phrases générées à l'aide de grammaires transformationnelles[16]. Chomsky considère que ces règles sont une caractéristique innée de l'esprit humain et constituent les rudiments de ce qu'est le langage[17]. En revanche, de telles grammaires transformationnelles sont également communément utilisées pour fournir des définitions formelles du langage couramment utilisées dans la logique formelle, dans les théories formelles de la grammaire et dans la linguistique computationnelle appliquée[18],[19]. Dans la philosophie du langage, des philosophes comme Alfred Tarski, Bertrand Russell et d'autres logiciens formels conçoivent la signification linguistique comme résidant dans les relations logiques entre les propositions et la réalité.

Outil de communication

Une autre définition du langage se centre sur le langage comme un système de communication qui permet aux humains l'échange verbal ou symbolique d'énoncés. Cette définition met l'accent sur les fonctions sociales de la langue et le fait que les humains l'utilisent pour s'exprimer et manipuler des objets dans leur environnement. Les théories fonctionnelles de la grammaire expliquent les structures grammaticales par leurs fonctions de communication. Elles comprennent les structures grammaticales de la langue comme étant le résultat d'un processus d'adaptation par lequel la grammaire a été développée « sur-mesure » pour servir les besoins de communication de ses utilisateurs[20],[21].

Ce point de vue est associé à l'étude de la langue dans les domaines de la pragmatique, de la cognition, de la sociolinguistique et de l'anthropologie linguistique. Les théories fonctionnalistes ont tendance à étudier la grammaire comme un phénomène dynamique, puisque les structures évoluent continuellement selon l'usage des locuteurs. Ce point de vue accorde donc une place importante à l'étude de la typologie linguistique, c'est-à-dire à la classification des langues en fonction de leurs caractéristiques structurelles, car les processus de grammaticalisation ont tendance à suivre des trajectoires qui sont en partie dépendantes de la typologie[19]. Dans la philosophie du langage, l'idée que la pragmatique est au cœur du langage et du sens est souvent associée aux œuvres tardives de Wittgenstein, et aux philosophes tels que J. L. Austin, Paul Grice, John Searle, et W. O. Quine[22].

Statut unique du langage humain

Le pomatostome à calotte marron.

Le langage humain possède des caractéristiques uniques quand on le compare à d'autres formes de communication animale. Les systèmes de communication utilisés par d'autres animaux comme les abeilles ou les singes sont des systèmes fermés qui se composent d'un nombre fini, généralement très limité, d'idées pouvant être exprimées[23],[24].

Le langage humain est ouvert et productif, en ce sens qu'il permet aux humains de produire une vaste gamme d'énoncés à partir d'un ensemble fini d'éléments et de créer de nouveaux mots et phrases. Ce phénomène est rendu possible par le fait que le langage humain est basé sur un double code, dans lequel des éléments tels que des sons, des lettres ou des gestes, peuvent être combinés pour former de nouvelles unités de sens comme des mots et des phrases[25]. En 1961, André Martinet a le premier relevé ce qu'il appelle la double articulation du langage[26], qui singularise le langage humain, en mettant en évidence la grande souplesse de sa combinatoire. Pour André Martinet, « la première articulation est la façon dont s'ordonne l'expérience commune à tous les membres d'une communauté linguistique déterminée », la deuxième articulation étant la « forme vocale », et peut être analysée comme « une succession d'unités » phoniques[26].

Cependant, une étude a démontré qu'un oiseau australien, le Pomatostome à calotte marron (Pomatostomus ruficeps), est capable d'utiliser des éléments acoustiques semblables dans différents arrangements pour créer deux vocalisations fonctionnellement distinctes[27]. En outre, la capacité du Cratérope bicolore (Turdoides bicolor) à générer deux vocalisations distinctes composées du même type de son, qui ne peuvent être distinguées que par le nombre d'éléments répétés, a été relevée[28].

Le bonobo Kanzi communique avec la scientifique Sue Savage-Rumbaugh en utilisant des symboles écrits (yerkish).

Plusieurs espèces d'animaux ont ainsi démontré qu'elles pouvaient acquérir des formes de communication par le biais de l'apprentissage social : par exemple, le bonobo Kanzi a appris à s'exprimer à l'aide d'un ensemble de lexigrammes symboliques. De même, de nombreuses espèces d'oiseaux et de baleines apprennent leurs chansons, en imitant les autres membres de leur espèce. Toutefois, bien que certains animaux puissent apprendre un grand nombre de mots et de symboles, aucun n'a une faculté d'apprentissage de signes comparable à celle d'un enfant de 4 ans, ni n'a appris une grammaire complexe comme celle du langage humain[24],[29].

Les langues humaines diffèrent également des systèmes de communication animale en ce qu'elles utilisent des catégories grammaticales et sémantiques telles que les noms et les verbes, les temps présent et passé, qui sont utilisées pour exprimer des significations d'une complexité croissante[24]. La propriété de récursivité du langage humain est également unique : ainsi, un groupe nominal peut contenir un autre syntagme nominal (comme dans « [la bouche [du chimpanzé] ») ou une proposition peut contenir une autre proposition (comme dans « [je vois [le chien qui court] »)[30],[29]. Le langage humain est aussi le seul système de communication naturel connu dont l'adaptabilité peut être désignée comme indépendante de la modalité. Cela signifie qu'il peut être utilisé non seulement pour la communication par le biais d'un canal ou d'un médium, mais aussi par plusieurs. Par exemple, la langue parlée utilise la modalité auditive, alors que les langues des signes et l'écriture utilisent la modalité visuelle, et le braille, la modalité tactile[31].

Le langage humain est unique également du fait qu'il peut référer à des concepts abstraits, des événements imaginaires ou hypothétiques, ainsi que les événements qui ont eu lieu dans le passé ou peuvent se produire dans l'avenir. Cette capacité à faire référence à des événements qui ne sont pas dans le même temps ou à la même place que ceux du moment de l'énoncé est appelée déplacement. Bien que certains animaux puissent utiliser le déplacement dans leur communication (comme les abeilles qui peuvent communiquer l'emplacement des sources de nectar qui sont hors de vue), le déplacement est utilisé dans le langage humain d'une manière également considérée comme unique par sa complexité[32],[29].

Fonctions du langage

Articles détaillés : Fonctions du langage et Schéma de Jakobson.
Schéma de communication générale de Jakobson.

Selon certains linguistes, il est important de comprendre la fonction fondamentale du langage, c'est-à-dire le côté actif du langage. La Grammaire de Port-Royal, publiée en 1660, décrit le langage comme servant aux hommes à communiquer entre eux leurs pensées, et ajoute que le langage a aussi une fonction de représentation car il doit constituer une image de la pensée pour permettre cette communication[33]. Le philosophe allemand Wilhelm von Humboldt considère que la fonction fondamentale de la langue n'est pas la communication, mais la représentation de la pensée. En s'appuyant sur ses travaux, le psychologue et théoricien du langage Karl Bühler approfondit les aspects actifs du langage et tente de les concilier avec la linguistique de Saussure qui se développe au début du XXe siècle. L'activité de parole engage un locuteur, un message et un destinataire. Dans ce modèle, le langage remplit trois fonctions : la fonction de représentation (le contenu communiqué), la fonction d'appel (envers le destinataire) et la fonction d'expression (du locuteur qui exprime ses attitudes, psychologiques ou morales)[34]. Ce schéma est complété par le linguiste Roman Jakobson, qui reprend les trois fonctions décrites par Bülher (en les rebaptisant fonction référentielle, conative et expressive) en leur ajoutant trois autres fonctions : métalinguistique (référence au code du langage lors de l'énoncé), poétique (énoncé considéré comme une fin en soi) et phatique (l'effort fait pour maintenir le contact avec le locuteur)[35].

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