Jules Verne

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Jules Verne
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Jules Verne photographié par Nadar.
Nom de naissance Jules Gabriel Verne
Naissance
Nantes ( France)
Décès (à 77 ans)
Amiens ( France)
Activité principale
Auteur
Langue d’écriture Français
Genres

Œuvres principales

Signature de Jules Verne

Jules Verne, ou Jules-Gabriel Verne sous son nom de naissance, né le à Nantes et mort le à Amiens, est un écrivain français dont l'œuvre est, pour la plus grande partie, constituée de romans d'aventures utilisant les progrès scientifiques propres au XIXe siècle.

En 1863 paraît chez l'éditeur Pierre-Jules Hetzel (1814-1886) son premier roman, Cinq semaines en ballon, qui connaît un très grand succès y compris à l'étranger. À partir des Aventures du capitaine Hatteras, ses romans entreront dans le cadre des Voyages extraordinaires, qui compteront 62 romans et 18 nouvelles et paraîtront pour une partie d'entre eux dans la revue destinée à la jeunesse : le Magasin d'éducation et de récréation. Les intrigues des romans de Jules Verne — toujours richement documentés — se déroulent généralement au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, prenant en compte les technologies disponibles à l'époque ( Les Enfants du capitaine Grant (1868), Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873), Michel Strogoff (1876), L'Étoile du sud (1884), etc.) mais aussi d'autres non encore maîtrisées ou plus fantaisistes ( De la Terre à la Lune (1865), Vingt mille lieues sous les mers (1870), Robur le conquérant (1886), etc.).

L’œuvre de Jules Verne est populaire dans le monde entier et, selon l’ Index Translationum, avec un total de 4 702 traductions, il vient au deuxième rang des auteurs les plus traduits en langue étrangère après Agatha Christie [1]. Il est ainsi en 2011 l'auteur de langue française le plus traduit dans le monde. L'année 2005 a été déclarée « année Jules Verne », à l'occasion du centenaire de la mort de l'écrivain [2].

Biographie de Jules Verne

Jeunes années

Plaque apposée sur la maison natale de Jules Verne cours Olivier de Clisson à Nantes.

Jules-Gabriel Verne [3] naît au 4 de la rue Olivier-de-Clisson (actuel Cours Olivier-de-Clisson) à l'angle de la rue Kervégan sur l' île Feydeau à Nantes, au domicile de sa grand-mère maternelle, Sophie Marie Adelaïde-Julienne Allotte de la Fuÿe (née Guillochet de La Perrière [4]) [5], [N 1]. Il est le fils de Pierre Verne, avoué [6], originaire de Provins, et de Sophie Allote de la Fuÿe, issue d'une famille nantaise de navigateurs et d'armateurs, d'ascendance écossaise [N 2]. Jules est l'aîné d'une famille de cinq enfants, comprenant son frère Paul (1829-1897), qui sera marin, mais aussi écrivain, ses trois sœurs : Anne dite Anna (épouse du Crest de Villeneuve), née en 1836, Mathilde (épouse Fleury), née en 1839, et Marie (épouse Guillon, mère de Claude Guillon-Verne), née en 1842. En 1829, les Verne s'installent au no 2 quai Jean-Bart (à une centaine de mètres du lieu de naissance de leur fils ainé) [5], où naissent Paul, Anna et Mathilde. En 1840, nouveau déménagement dans un immeuble imposant au 6 rue Jean-Jacques-Rousseau [5], proche du port, où naît Marie [N 3].

En 1834, à l'âge de six ans, il est mis en pension dans une école tenue par une certaine Mme Sambin, veuve d'un capitaine au long cours. L'année suivante, il entre avec son frère au collège Saint-Stanislas, un établissement religieux conforme à l'esprit très catholique de son père (d'une façon générale, le lycée Royal n'a pas bonne réputation dans la bourgeoisie nantaise). On y trouve quelques traces de ses premiers succès scolaires, dont voici le palmarès :

  • en septième : 1er accessit de mémoire, 2e accessit de géographie ;
  • en sixième : 1er accessit de thème grec, 2e accessit de version grecque, 3e accessit de géographie ;
  • en cinquième : 1er accessit de version latine.

De plus, plusieurs accessits de musique vocale montrent son goût pour cette matière, goût qu'il conservera toute sa vie [N 4].

En 1840, Jules Verne entre au petit séminaire de Saint-Donatien [N 5], où il accomplit la quatrième, la troisième et la seconde. Son frère le suit, en pension comme lui. Dans son roman inachevé Un prêtre en 1839 [7], Jules Verne a décrit ce petit séminaire de façon peu élogieuse [8].

La même année, Pierre Verne achète à Chantenay une villa pour les vacances, toujours existante au 29 bis rue des Réformes, face à l' église Saint-Martin de Chantenay [9], [5] (le musée Jules-Verne, situé également à Chantenay, est installé dans un bâtiment sans relation à la famille Verne). Toute la famille aime à se retrouver dans cette maison de campagne. Les vacances de Jules se passent également à Brains20 km au sud-ouest de Nantes), dans la propriété de son oncle Prudent Allotte de la Fuÿe, « La Guerche ». Ce dernier est un ancien armateur célibataire, qui a fait le tour du monde et est revenu s'installer au pays natal en 1827/1828. Il est maire de Brains de 1828 à 1837. Le jeune garçon aime à faire d'interminables parties de jeu de l'oie avec le vieux bourlingueur [N 6].

La légende affirme qu'en 1839, à l'âge de 11 ans, le petit Jules se serait embarqué sur un long-courrier en partance pour les Indes, en qualité de mousse. Son père l'aurait récupéré in extremis à Paimbœuf. Jules Verne aurait avoué être parti pour rapporter un collier de corail à sa cousine, Caroline Tronson, dont il était amoureux. Rudement tancé par son père, il aurait promis de ne plus voyager qu'en rêve. Ce n'est probablement qu'une légende enjolivée par l'imagination familiale [N 7] car, dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, il raconte qu'il est monté à bord d'un voilier, l'a exploré, a tourné le gouvernail, etc., ce en l'absence d'un gardien, ce qui lui vaudra la réprobation du capitaine.

Lycée Royal de Nantes (actuellement lycée Clemenceau) où Jules Verne étudia.

De 1844 à 1846, Jules et Paul entrent au lycée Royal de Nantes (actuellement lycée Clemenceau). Jules Verne fréquente en compagnie de ses camarades le Cercle des externes du collège Royal, qui se tient dans la librairie du Père Bodin, place du Pilori. Après avoir terminé les classes de rhétorique et philosophie, il passe les épreuves du baccalauréat à Rennes et reçoit la mention « assez bien », le 29 juillet 1846 [10].

En 1847, Jules Verne est envoyé à Paris par son père, prioritairement pour suivre ses études, mais aussi peut-être parce qu'on voulait ainsi l'éloigner de Nantes. En effet, Caroline Tronson (1826-1902), la cousine de Jules, dont il est épris, doit se marier le 27 avril de la même année avec Émile Dezaunay, un homme de quarante ans originaire de Besançon. Jules Verne en conçut une amertume profonde au point d'écrire à sa mère, six ans plus tard, lorsque cette dernière lui demanda de les accueillir à Paris : « Je serai aussi aimable que le comporte mon caractère biscornu, avec les nommés Dezaunay ; enfin sa femme va donc entrevoir Paris ; il paraît qu'elle est un peu moins enceinte que d'habitude, puisqu'elle se permet cette excursion antigestative [11] ». Caroline Tronson, après son mariage avec Dezaunay, eut cinq enfants [12].

Après un court séjour à Paris, où il passe ses examens de première année de droit, il revient à Nantes pour préparer avec l'aide de son père la deuxième année [N 8]. C'est à cette époque qu'il fait la connaissance de Rose Herminie Arnaud Grossetière, née en 1827, pour laquelle il va éprouver une violente passion. Son premier cahier de poésie contient de nombreuses allusions à la jeune femme, notamment Acrostiche ou La Fille de l'air. L'amour de Jules semble avoir été partagé un moment, mais l'idylle est rompue. Les parents d'Herminie voient d'un mauvais œil leur fille se marier à un jeune étudiant dont l'avenir n'est pas encore assuré. Ils la destinent à Armand Terrien de la Haye, un riche propriétaire de dix ans son aîné. Le mariage aura lieu le 19 juillet 1848 [13]. Jules Verne est fou de rage. Il écrit de Paris à sa mère une lettre hallucinante, sans doute composée dans un état de semi-ébriété. Sous couvert d'un songe, il crie sa douleur du mariage d'Herminie en un récit de vengeance de noces maudites : « La mariée était vêtue de blanc, gracieux symbole de l'âme candide de son fiancé ; le marié était vêtu de noir, allusion mystique à la couleur de l'âme de sa fiancée ! » ou « La fiancée était froide, et comme une étrange idée d'anciens (sic) amours passait en elle » [14]. Cet amour avorté va marquer à jamais l'auteur et son œuvre, dans laquelle on trouvera un nombre important de jeunes filles mariées contre leur gré (Gérande dans Maître Zacharius ou l'Horloger qui avait perdu son âme, Sava dans Mathias Sandorf, Ellen dans Une ville flottante, etc.) au point que Christian Chelebourg peut parler à juste titre de « complexe d'Herminie » dans les Voyages extraordinaires [15]. Jules Verne gardera également toujours rancune à sa ville natale et à la société nantaise, qu'il pourfendra dans certaines poésies, notamment La sixième ville de France et Madame C…, une violente diatribe visant sans doute une des commères de la ville.

Étudiant à Paris

En juillet 1848, Jules Verne quitte définitivement Nantes pour Paris. Son père l'envoie poursuivre ses études de droit, en espérant qu'il lui succédera un jour. Dans ses bagages, le jeune homme emporte un roman inachevé, Un prêtre en 1839 [N 9], des pièces de théâtre dont deux tragédies en vers, Alexandre VI et La Conspiration des poudres, et ses poèmes. Alors qu'en 1847, il avait été accueilli par sa tante Charuel au no 2 de la rue Thérèse, près de la butte Saint-Roch, en 1848, il obtient de son père de pouvoir louer un appartement meublé, qu'il partage avec Édouard Bonamy, un autre étudiant originaire de Nantes, dans un immeuble situé au 24, rue de l'Ancienne-Comédie, donnant sur la place de l'Odéon [16].

Jules Verne arrive à Paris dans une période révolutionnaire. En février, le roi Louis-Philippe a été renversé et s'est enfui ; le 24 février, a été établi le gouvernement provisoire de la Deuxième République. Mais les manifestations se succèdent et le climat social est tendu. En juin, les barricades se dressent de nouveau dans Paris ; le gouvernement envoie le général Cavaignac écraser l'insurrection. Fin juin, quand le futur écrivain débarque dans la capitale, Cavaignac vient de former un gouvernement qui durera jusqu'à la fin de l'année. Verne écrit à ses parents : « Je vois que vous avez toujours des craintes en province ; vous avez beaucoup plus peur que nous n'avons à Paris... J'ai parcouru les divers points de l'émeute, rues Saint-Jacques, Saint-Martin, Saint-Antoine, le Petit Pont, la Belle Jardinière ; j'ai vu les maisons criblées de balles et trouées de boulets. Dans la longueur de ces rues, on peut suivre la trace des boulets qui brisaient et écorniflaient balcons, enseignes, corniches sur leur passage ; c'est un spectacle affreux, et qui néanmoins rend encore plus incompréhensibles ces assauts dans les rues [17] ! »

Le 3 août, Jules Verne passe avec succès son examen pour la deuxième année de droit. Lorsqu'Édouard Bonamy quitte Paris pour retourner à Nantes vers la fin de l'année, il obtient une chambre pour lui seul, dans la même maison. Il joue de ses relations pour fréquenter le grand monde. Son oncle Chateaubourg [N 10] l'introduit dans les salons littéraires. Il fréquente celui de Mme de Barrère, amie de sa mère, et de Mme Mariani. Tout en continuant ses études, il se passionne pour le théâtre et écrit de nombreuses pièces qui resteront pour la plupart inédites jusqu'en 2005. Il dévore les drames de Victor Hugo, d' Alexandre Dumas, d' Alfred de Vigny, les comédies d' Alfred de Musset [18], mais il avoue une préférence pour deux classiques : Molière et Shakespeare [N 11].

L'influence la plus forte à cette époque pour le jeune écrivain est celle de Victor Hugo. Verne raconte à Robert H. Sherard : « J'étais au plus haut point sous l'influence de Victor Hugo, très passionné par la lecture et la relecture de ses œuvres. À l'époque, je pouvais réciter par cœur des pages entières de Notre-Dame de Paris, mais c'étaient ses pièces de théâtre qui m'ont le plus influencé, et c'est sous cette influence qu'à l'âge de dix-sept ans, j'ai écrit un certain nombre de tragédies et de comédies, sans compter les romans. » [19], [N 12].

Durant cette période, les lettres de Jules Verne à ses parents concernent surtout ses dépenses et l'argent dont il a besoin. Cependant, au mois de mars 1849, un autre événement inquiète le jeune étudiant : « Ma chère maman, le choléra est donc définitivement à Paris, et je ne sais quelles terreurs de malade imaginaire me poursuivent continuellement ! Ce monstre s'est grossi pour moi de toutes les inventions les plus chimériques d'une imagination fort étendue à cet endroit-là ! » [20], [N 13]. Au même moment, Jules Verne doit se soumettre à la conscription, mais est épargné par le tirage au sort. Il écrit à son père :

« Tu as toujours l'air attristé au sujet de mon tirage au sort, et du peu d'inquiétude qu'il m'aurait causé ! Tu dois pourtant savoir, mon cher papa, quel cas je fais de l'art militaire, ces domestiques en grande ou petite livrée, dont l'asservissement, les habitudes et les mots techniques qui les désignent les rabaissent au plus bas état de la servitude. Il faut parfois avoir fait abnégation complète de la dignité d'homme pour remplir de pareilles fonctions ; ces officiers et leur poste préposés à la garde de Napoléon, de Marrast, que sais-je ! - Quelle noble vie ! Quels grands et généreux sentiments doivent éclore dans ces cœurs abrutis pour la plupart ! - Prétendent-ils se relever par le courage, par la bravoure ! Mots en l'air que tout cela ! Il n'y a ni courage, ni bravoure à se battre quand on ne peut pas faire autrement ? Et me cite-t-on un haut fait d'armes accompli dans des circonstances, chacun sait qu'il y en a les 19/20 à mettre sur le compte de l'emportement, la folie, l'ivresse du moment ! Ce ne sont plus des hommes qui agissent, ce sont des bêtes furieuses, excitées par la fougue de leurs instincts. Et en tout cas, vînt-on me montrer le sang-froid le plus calme, la tranquillité la plus surprenante dans l'accomplissement de ces hauts faits que l'on paye d'une croix, je répondrai que l'on n'est généralement pas sur terre pour risquer sa vie ou arracher celle des autres, et qu'en fait de condition, j'en connais de plus honorables et de plus relevées [21]. »

Ce violent pamphlet contre l'armée n'est pas seulement une réaction de jeunesse. Toute sa vie, Jules Verne professera des idées antimilitaristes, non seulement dans ses lettres, mais aussi dans ses romans où il expose son dégoût de la guerre, à commencer par le premier Voyage extraordinaire, lorsque le Victoria survole deux peuplades aux prises au cours d'un combat sanguinaire :

« - Ce sont de vilains bonshommes ! dit Joe. Après cela, s'ils avaient un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde.
... Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant ! Si les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils finiraient peut-être par perdre le goût du sang et des conquêtes [22]! »

Afin de gagner un peu d'argent, le jeune étudiant donne des leçons, ce que Pierre Verne voit d'un mauvais œil, travaille chez un ami avocat, Paul Championnière. Dès cette époque, la santé de Jules Verne est déficiente. Pour n'avoir pas toujours mangé à sa faim, il souffre de maux de ventre et d'estomac. L'entéralgie vernienne provient peut-être de troubles gastriques héréditaires [N 14], mais surtout d'une précoce boulimie, sans doute pathologique. En 1851, il connaît sa première crise de paralysie faciale. Olivier Dumas précise ces attaques qui frapperont Verne quatre fois dans sa vie : « La paralysie faciale de Jules Verne n'est pas psychosomatique, mais due seulement à une inflammation de l'oreille moyenne dont l'œdème comprime le nerf facial correspondant. » Le médiocre chauffage du logement de l'étudiant explique la fréquence de ses refroidissements. Les causes de cette infirmité restent ignorées de l'écrivain ; « il vit dans la permanente inquiétude d'un dérèglement nerveux, aboutissant à la folie. » [23].

Entre-temps, Verne a réussi son examen de droit et peut devenir avocat, comme le souhaite son père. Depuis 1850, il a fondé, avec quelques amis, un club de célibataires, le groupe des « Onze-sans-femme », et va jusqu'à écrire des poèmes salaces pour ce cercle fermé [24]. À côté de Victor Massé, Léo Delibes, Auguste Lelarge, on trouve Fournier-Sarlovèze, Bazille, Bertall, Charles Béchenel. Il déménage et occupe une chambre garnie dans un hôtel proche de Notre-Dame de Lorette.

Débuts littéraires

Grâce à ses visites de salon, il est entré en contact avec Alexandre Dumas par l'intermédiaire d'un chiromancien célèbre de l'époque, le chevalier d'Arpentigny. Il se lie d'amitié avec le fils de l'écrivain et lui propose le manuscrit d'une comédie intitulée Les Pailles rompues. Les deux hommes corrigent la pièce et Dumas fils obtient de son père qu'elle soit jouée au Théâtre-Historique. Nous sommes le 12 juin 1850, Jules Verne a vingt-deux ans [25].

En 1851, il rencontre Pierre-Michel-François Chevalier dit Pitre-Chevalier (1812-1863). Celui-ci, breton et nantais comme Jules Verne, est rédacteur en chef de la revue Musée des familles. L'écrivain lui soumet une nouvelle, Les Premiers Navires de la marine mexicaine [26]. Pitre-Chevalier accepte de la publier. La même année paraît une seconde nouvelle, Un voyage en ballon, qui, en 1874, prendra comme titre Un drame dans les airs, chez Hetzel.

Pitre-Chevalier laisse Jules Verne libre de ses choix. La censure ne sévit pas au Musée des familles. L'écrivain peut glisser dans ses textes des allusions grivoises qui n'offusquent pas le moins du monde l'éditeur. Il en sera tout autrement avec Pierre-Jules Hetzel. Il suffit de comparer les versions des nouvelles parues dans le Musée avec celles reprises pour les Voyages extraordinaires pour s'en convaincre.

Alexandre Dumas fils met Verne en relation avec les frères Seveste qui viennent de reprendre le Théâtre-Historique après la faillite due aux prodigalités de Dumas père. La nouvelle salle devient le Théâtre-Lyrique. Jules Seveste, le nouveau directeur, engage Verne comme secrétaire. Un travail astreignant, car le jeune homme ne touche d'abord pas de salaire avant d'être rémunéré à hauteur de 100 F [27]. En revanche, il peut faire jouer ses pièces, la plupart écrites en collaboration avec Michel Carré [28].

En janvier 1852, il prend sa décision et refuse la charge d'avoué que son père lui propose. « […] Je me bornerai à voir si je ferais bien de prendre ta charge, au point de vue moral et matériel. […] D'un autre côté, je commence à bien me connaître ; ces coups de tête contre lesquels tu cherches à me prémunir, je les ferais, tôt ou tard ; j'en suis certain ; la carrière qui me conviendrait le plus, ce serait celle que je poursuis ; […] si je ne puis parvenir, non par manque de talent, mais par défaut de patience, par découragement, eh bien, ce qui me conviendra le plus au monde, ce sera le barreau qui me ramènerait à Paris. […] C'est parce que je sais ce que je suis, que je comprends ce que je serai un jour; comment donc me charger d'une étude que tu as faite si bonne, que ne pouvant gagner entre mes mains, elle ne pourrait qu'y dépérir. […] » [29] Un an plus tôt, il avait écrit à sa mère : « […] je puis faire un bon littérateur, et ne serais qu'un mauvais avocat, ne voyant dans toutes choses que le côté comique et la forme artistique et ne prenant pas la réalité sérieuse des objets. […] » [30].

Il fréquente la Bibliothèque nationale, se passionnant pour la science et ses découvertes les plus récentes, mais c'est surtout la géographie qui l'attire. Vers cette époque, Verne fait la connaissance d'un personnage étonnant, géographe illustre et infatigable voyageur, l'explorateur Jacques Arago, qui continue à parcourir le monde malgré sa cécité [N 15]. Il publie même le récit de ses voyages autour du monde sous le titre Souvenirs d'un aveugle. Le jeune écrivain retrouve près de lui toutes les sensations de ses premières lectures. Jacques Arago lui ouvre des horizons et l'entraîne vers un genre nouveau de littérature, alors en pleine expansion, le récit de voyage [31].

En 1852, deux autres textes de Verne paraissent dans le Musée des familles : Martin Paz, une longue nouvelle [N 16] et une comédie-proverbe en un acte, Les Châteaux en Californie, qui regorge de sous-entendus grivois.

Portrait d' Aristide Hignard en 1880.

En août 1853, il s'éloigne un moment de Paris pour se rendre à La Guerche, où son oncle Prudent offre un grand repas afin de fêter le retour de Paul Verne, le frère de Jules, aspirant auxiliaire dans la marine. La même année, il quitte le quartier de Notre-Dame de Lorette pour s'installer sur les Grands Boulevards, d'abord au 11 boulevard Bonne Nouvelle, puis au 18. Sur le même palier, s'est installé un jeune compositeur originaire de Nantes, Aristide Hignard. Les deux jeunes gens vont très vite sympathiser. Ils fréquentent le salon du musicien Talexy. Ils se lancent dans l' opérette, ou plutôt l' opéra-comique, au moment où Jacques Offenbach crée un véritable engouement pour ce genre de spectacle. Le 28 avril 1853, est représenté Le Colin-maillard au Théâtre-Lyrique. C'est une période où Jules Verne ne cesse d'écrire. Des nouvelles de cette époque, on peut citer Pierre-Jean et Le siège de Rome. Il travaille aussi sur Monna Lisa commencé dès 1851 et qu'il ne finira qu'en 1855.

Au cours de son séjour à Nantes, l'écrivain s'est amouraché de Laurence Janmar. Fin 1853, à la suite d'une lettre de Pierre Verne, Jules Seveste donne un congé de deux mois à son secrétaire. En effet, Jules suit les conseils de sa mère, qui tient à le marier, et Sophie Verne a sans doute pensé à Laurence. En janvier 1854, le président Janvier de la Motte donne un grand bal travesti. Le jeune écrivain y retrouve celle qu'il convoite. Laurence Janmar, habillée en gitane, se plaint à son amie que son corset, trop riche en baleines, lui meurtrit les côtes. Verne, toujours à l'affût d'un bon mot, soupire alors : « Ah ! que ne puis-je pêcher la baleine sur ces côtes ? » [32]. En fait, Laurence veut épouser Charles Duverger, mariage qui a lieu le 2 août 1854.

En juillet 1854, Jules Seveste meurt du choléra. Son successeur, Émile Perrin, tente de retenir Jules Verne, mais ce dernier tient à garder sa liberté. Perrin va jusqu'à lui proposer la direction du Théâtre-Lyrique. « J'ai refusé. Il m'a même offert de diriger le théâtre, moi seul, tout en restant directeur en nom et ayant une part dans les bénéfices ; j'ai refusé encore ; je veux être libre et prouver ce que j'ai fait [33]. » Dans le Musée, un nouveau texte de l'écrivain : Maître Zacharius ou l'Horloger qui avait perdu son âme. C'est un conte fantastique profondément imprégné de l'influence d' Hoffmann. Zacharius, maître-horloger de Genève, a rendu ses horloges si régulières qu'elles sont devenues parfaites… Mais un jour, elles se dérèglent une à une. Pour la première fois dans l'œuvre de Jules Verne apparaît le thème du Temps, qui aura de nombreux dérivés, le plus célèbre étant celui que l'on retrouve dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours.

Malgré son refus de devenir directeur du Théâtre-Lyrique, Verne y conserve son poste de secrétaire jusqu'à fin 1855, ce qui lui permet de représenter, le 6 juin de cette année, un second opéra-comique écrit sur une musique d'Hignard, Les Compagnons de la Marjolaine. Il écrit à son père : « J'étudie encore plus que je ne travaille ; car j'aperçois des systèmes nouveaux, j'aspire avec ardeur au moment où j'aurai quitté ce Théâtre-Lyrique qui m'assomme. » [34] Puis plus tard, à sa mère : « Cela ne m'empêche pas de travailler toute la journée chez moi, en ne sortant que dans les circonstances nécessaires. » Dans cette même lettre, on notera l'endroit où l'écrivain parle de l'incendie de la Manutention [N 17] qui témoigne de l'esprit anarchiste de Jules Verne : « J'ai assisté au bel incendie de la Manutention ; j'étais aussi près que possible et vis-à-vis ; c'est le plus magnifique spectacle que j'aie jamais vu ; je regrette même qu'il n'ait pas brûlé deux ou trois bâtiments de plus ; c'est au gouvernement, qu'est-ce que ça fait ? » [35].

C'est une période d'intense activité créatrice. Les pièces de théâtre s'accumulent. Il peaufine notamment l'une d'entre elles, Les Heureux du jour, qui semble lui tenir particulièrement à cœur. Il écrit plusieurs nouvelles, dont Le mariage de M. Anselme des Tilleuls et Un hivernage dans les glaces. Cette dernière paraît en 1855 dans le Musée. De tous les manuscrits de Verne avant sa rencontre avec Hetzel, c'est celui qui se rapproche le plus des Voyages extraordinaires, véritable prélude aux Aventures du capitaine Hatteras. À cette époque, il est atteint d'une deuxième crise de paralysie faciale. Son ami et médecin Victor Marcé le soigne à l'aide de l'électricité. Il déménage et s'installe au cinquième étage d'un immeuble au 18 boulevard Poissonnière.

Illustration de Lorenz Frølich pour Un hivernage dans les glaces, paru dans le Musée des familles en 1855.

Depuis que Jules Verne a fondé le dîner des Onze-sans-femme, plusieurs de ses membres se sont tout de même mariés. Influencé par eux, Jules Verne parle de mariage dans presque toutes les lettres à sa mère ; il lui demande de lui trouver une épouse, parfois sur le ton de la plaisanterie : « J'épouse la femme que tu me trouveras ; j'épouse les yeux fermés et la bourse ouverte ; choisis, ma chère mère, c'est sérieux ! » [36] ou « Trouvez-moi une femme bossue et qui ait des rentes — et tu verras. » [37]. Mais on sent bien que l'angoisse de l'avenir le tiraille : « Toutes les jeunes filles que j'honore de mes bontés se marient toutes invariablement dans un temps rapproché ! Voire ! Mme Dezaunay, Mme Papin, Mme Terrien de la Haye, Mme Duverger et enfin Mlle Louise François. » [38] Après le mariage de Laurence Janmar avec Duverger, Verne, amoureux éconduit, s'interroge. Pour le consoler, sa mère l'envoie en avril 1854 à Mortagne pour y connaître un bon parti. Il lui répond dans une lettre où il invente une rencontre avec le père de sa future, d'un humour scatologique et agressif, où l'on retrouve le ton des nouvelles de Maupassant, un des écrivains français que Verne place au plus haut [39]. Le style n'est pas sans rappeler celui du Mariage de M. Anselme des Tilleuls.

En mars 1856, Auguste Lelarge, ami de Jules Verne et membre des Onze-sans-femme va se marier avec Aimée de Viane. Il demande à l'écrivain d'être son témoin. Celui-ci accepte. Le mariage doit se dérouler le 20 mai à Amiens, ville de la fiancée. À l'occasion de son séjour, Verne y fait la connaissance de la sœur de la mariée, Honorine, veuve à 26 ans d'Auguste Hébé-Morel et mère de deux filles, Valentine et Suzanne.

Mariage et Bourse

Honorine du Fraysne de Viane (1830-1910) séduit assez vite Jules Verne. Dans une lettre enthousiaste à sa mère, il lui fait remarquer : « Je ne sais pas, ma chère mère, si tu ne trouveras pas quelque différence entre le style de cette page et celle qui la précède, tu n'es pas habituée à me voir faire ainsi un éloge général de toute une famille, et ta perspicacité naturelle va te faire croire qu'il y a quelque chose là-dessous ! Je crois bien que je suis amoureux de la jeune veuve de vingt-six ans ! Ah ! pourquoi a-t-elle deux enfants ! Je n'ai pas de chance ! » [40]. En quelques jours, il se décide : il se mariera. La famille d'Honorine semble lui avoir fait bon accueil et le retient quelques jours à Amiens. Verne s'engage à devenir sérieux et à oublier les aléas de sa vie de bohème. Mais il doit trouver une situation stable. La littérature ne lui rapporte que de maigres revenus et il se doute bien que, pour nourrir une femme et deux enfants, cela sera insuffisant.

Avec l'aide de son futur beau-frère, Ferdinand de Viane, il envisage des plans d'investissement en Bourse et de se lancer dans une activité d'agent de change, comme son ami Dumas fils. Or, s'il suffit d'obtenir une charge, il faut de l'argent pour l'acquérir. Il demande 50 000 francs à son père pour acheter cette charge. Son père s'inquiète de cette nouvelle lubie. Jules Verne lui répond : « Je vois bien que tu me prends encore pour un garçon irréfléchi, se montant la tête pour une idée nouvelle, tournant à tous les vents de la fantaisie et ne voulant m'occuper de change que par amour du changement. […] Il est moins question que jamais d'abandonner la littérature ; c'est un art avec lequel je me suis identifié et que je n'abandonnerai jamais ; […] mais tout en m'occupant de mon art, je me sens parfaitement la force, le temps et l'activité de mener une autre affaire. […] Il me faut une position, et une position offrable, même aux gens qui n'admettent pas les gens de lettres ; la première occasion de me marier, je la saisis d'ailleurs ; j'ai par-dessus la tête de la vie de garçon, qui m'est à charge […] cela peut paraître drôle, mais j'ai besoin d'être heureux, ni plus ni moins. » [41] Et quelques semaines plus tard : « […] Je n'accepterais d'avoir atteint l'âge de plusieurs de mes amis et d'être à courir comme eux après une pièce de cent sols. Non, certes, cela peut être drôle et faisable à vingt ans, mais pas au-dessus de trente ans. » [42].

Pierre Verne finit par céder. Jules se retrouve placier en Bourse à l'enseigne de l'agent suisse Fernand Eggly, originaire de Genève, au 72 rue de Provence, à Paris [31].

Auguste Morel n'est décédé que depuis dix mois. À l'époque, le deuil se portait longtemps [N 18]. Pourtant, les événements se précipitent. Aimée De Viane, par son mariage avec Auguste Lelarge, est devenue la belle-sœur d' Henri Garcet, cousin de Jules Verne. C'est sans doute son ami Charles Maisonneuve [N 19] qui lui permet d'entrer chez Eggly, étant lui-même remisier chez un confrère. D'ailleurs, il n'est pas certain que Jules Verne ait acheté la part que l'on dit, le remisier étant appointé et non associé. Le futur marié est pris de frénésie, au point de s'occuper de tout durant le mois de décembre 1856. Il ne veut personne de la famille : « Je me charge, mon cher père, de voir ma tante Charuel [N 20] à cet égard et de la mettre au courant de nos affaires. Quant à l'inviter, je tiens essentiellement à n'en rien faire ! Je dirai que le mariage se célèbre à Amiens ; rien ne me serait plus désagréable que cette invitation. » [43].

Le 2 janvier 1857, Pierre Verne fait établir un acte notarié donnant une procuration de sa femme pour léguer à son fils les quarante mille francs de dot, « en avancement d'hoirie et à imputer sur la succession du premier mourant des donateurs ». Le 8 janvier, ils se rendent à Essome, chez Auguste Lelarge, notaire, et signent le contrat de mariage. Et le mariage a lieu le 10 janvier. Le matin, ils se retrouvent à la mairie du 3e arrondissement (actuellement mairie du 2e [N 21]). Puis le groupe de treize personnes prend la direction de l'église Saint-Eugène qui venait d'être édifiée dans la nouvelle rue Sainte-Cécile, à l'emplacement de l'ancien conservatoire de musique. Après la cérémonie religieuse, c'est le déjeuner, treize couverts « à tant par tête », comme l'avait voulu et annoncé Jules Verne lui-même : « J'étais le marié. J'avais un habit blanc, des gants noirs. Je n'y comprenais rien ; je payais tout le monde : employés de la mairie, bedeaux, sacristain, marmiton. On appelait : Monsieur le marié ! C'était moi ! Dieu merci, il n'y avait que douze spectateurs ! » [44].

Le couple et les deux enfants demeurent jusqu'au 15 avril dans l'appartement du boulevard Poissonnière, tandis que Jules en cherche un plus conséquent. À la fin du mois, ils sont en grand déménagement. La jeune femme a fait venir ses meubles et objets d'Amiens et le ménage s'installe rue Saint-Martin, dans le quartier du Temple. Mais le couple vit chichement. La vocation boursière de Jules Verne est médiocre. Il fait un piètre coulissier et, d'après Félix Duquesnel, son ami, il « réussissait plus de bons mots que d'affaires » [45]. Si Honorine avait cru pouvoir trouver l'aisance à Paris, elle dut vite déchanter. Ce mariage, tant désiré par Verne, lui laisse bientôt un goût amer. Honorine, qui l'avait fait rire, finit par l'ennuyer. Il est un mauvais mari, semble avoir eu des maîtresses [46]. Il est également un père lointain, négligeant l’éducation de ses enfants, et un mondain déçu [47].

Quand il n'est pas à la Bourse, il s'enferme dès le matin dans son cabinet de travail pour écrire toute la journée [48]. Vers cette époque, il écrit une nouvelle, San Carlos, qui conte comment des contrebandiers espagnols se jouent des douaniers français. En 1857, paraît le premier recueil de chansons Rimes et mélodies, sur une musique d'Hignard, chez Heu éditeur. En 1858, Verne connaît sa troisième crise de paralysie faciale. Le 17 février, aux Bouffes-Parisiens, se joue la première de Monsieur de Chimpanzé, opérette en un acte, toujours avec Hignard. Le sujet est curieux, lorsqu'on sait que l'auteur est tout nouveau marié : Isidore, le héros, est obligé de faire le singe pour pouvoir épouser sa belle. Cette année-là, il revient faire quelques visites à Nantes. Le 15 juillet 1859, Jules Verne écrit à son père : « Alfred Hignard m'offre, ainsi qu'à son frère, un passage gratuit d'aller et retour en Écosse. Je me hâte de saisir aux cheveux ce charmant voyage… » [49]. Le port de départ du bateau se fait de manière impromptue depuis Bordeaux, ce qui lui permet de découvrir les charmes et autres attractions de cette ville [50].

Voyages et paternité

En 1859, il entreprend donc un voyage en Angleterre et en Écosse en compagnie d'Aristide Hignard. Il prend des notes et, dès son retour, couche ses impressions sur le papier. En 1862, il présente un manuscrit à Hetzel, qui le refuse. Verne s'en inspirera alors pour la rédaction de ses romans écossais.

Entre 1860 et 1861, le couple déménage trois fois : de la rue Saint-Martin au 54 boulevard Montmartre, puis au 45 boulevard Magenta, enfin au 18 passage Saulnier [51].

Le 2 juillet 1861, de nouveau grâce à Alfred Hignard, les deux amis, ainsi qu' Émile Lorois, s'embarquent pour la Norvège. L'écrivain ne rentrera que cinq jours après qu'Honorine a accouché d'un garçon, Michel, le 4 août. L'arrivée de cet enfant bouleverse la vie de Jules Verne. Il ne s'est pas préparé à ces nouvelles responsabilités. Il doit concilier son projet littéraire et l'obligation de subvenir aux besoins d'une famille qui s'élargit. Il continue donc son métier à la Bourse, où il côtoie ses anciens amis ou de nouveaux comme Hector Malot.

Un aspect particulier de la vie de Jules Verne concerne sa relation avec Estelle Hénin, dont il fait la connaissance en 1859 [52]. Marguerite Allotte de la Fuÿe évoque cette femme dans sa biographie de 1928 : « [...] une mortelle, une seule, captiva durant quelques saisons ce cœur extrêmement secret. La sirène, l'unique sirène, est ensevelie dans le cimetière de corail. » [53]. D'après elle, Estelle serait morte en 1885, date reprise par Jean-Jules Verne, qui note qu'elle habitait Asnières [54]. Dans sa thèse sur Jules Verne (1980), Charles-Noël Martin confirme l'existence d'Estelle Duchesne, mais pense qu'elle est morte le 13 décembre 1865 [55]. Estelle Hénin épouse Charles Duchesne, clerc de notaire à Cœuvres, le 30 août 1859. En 1863, Estelle s'installe à Asnières, cependant que son mari continue de travailler à Cœuvres. Les visites de Jules Verne à la maison des Duchesne à Asnières se situent de 1863 à février 1865. Estelle meurt après la naissance de sa fille Marie [56]. Pour certains verniens, Marie Duchesne pourrait être la fille de l'écrivain.

Rencontre avec Pierre-Jules Hetzel

Marguerite Allotte de La Fuÿe invente de toutes pièces l'introduction de Verne chez l'éditeur. L'écrivain, découragé, aurait jeté au feu le manuscrit de Cinq semaines en ballon, que sa femme aurait retiré des flammes [57]. Vingt-cinq ans plus tard, elle se contredit lors d'une émission radiophonique en créant la légende de l'introduction de Verne chez Hetzel grâce à Nadar [58]. Bernard Frank, dans sa biographie copiée d'Allotte, nous gratifie, lui, d'un dialogue dramatique dans la chambre de l'éditeur [59].

Parménie et Bonnier de la Chapelle pensent, quant à eux, que l’écriture de Cinq semaines en ballon, est due aux expériences du Géant de Nadar [60], ce qui s'avère un anachronisme, l'expérience ayant eu lieu six mois après l'écriture du roman (janvier 1863) et Verne ne participant à un vol du Géant que le 4 octobre 1863.

Comme l'écrit Volker Dehs [61], il est possible qu' Hetzel ait rencontré Verne dès 1852 ou 1858 [62], comme en témoignent deux invitations écrites par Philippe Gille, datées des mardi 4 mai et mardi 6 juillet, aux dîners des Onze-sans-femmes, retrouvées dans les archives Hetzel à la Bibliothèque nationale de France [63].

D'une manière certaine, c'est par une lettre de Verne à Henri d'Alméras qui préparait un article sur l'écrivain pour son Avant la gloire, leurs débuts, que l'on apprend que la rencontre eut lieu en 1861 : « C'est Bréhat qui pour la première fois m'a présenté chez Hetzel en 1861. » [64]. Il s'agit du romancier Alfred de Bréhat.

Les Voyages extraordinaires

En 1861, après avoir proposé le Voyage en Angleterre et en Écosse qui est refusé par Pierre-Jules Hetzel [65], Jules Verne lui soumet son roman Cinq semaines en ballon, qui paraît en 1863 et connaît un immense succès, même au-delà des frontières françaises. Il signe alors avec Pierre-Jules Hetzel un contrat qui le lie pour vingt ans avec cet éditeur ; il s'y engage à fournir des romans notamment pour le Magasin d'éducation et de récréation, revue destinée à la jeunesse. En fait, Jules Verne va travailler pendant quarante ans à ses Voyages extraordinaires qui compteront 62 romans et 18 nouvelles [66]. En 1863, toujours, Jules Verne écrit Paris au Paris au e siècle, qui ne paraîtra qu'en 1994.

Le 27 février 1863, il est admis comme membre de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques.

Le 4 octobre 1863, son ami Nadar l'invite au lancement du ballon Géant, lancé depuis le Champ-de-Mars à Paris [67].

Le 26 décembre 1863, Verne fait paraître dans le Musée des familles un article relatant l'expérience de Nadar à bord d'un ballon gigantesque, le Géant. Le photographe crée la Société d'encouragement pour la locomotion aérienne au moyen d'appareils plus lourds que l'air, dont Jules Verne est le censeur.

Vers cette époque, il découvre l'univers d' Edgar Poe au travers des traductions de Charles Baudelaire. L'écrivain américain le fascine, au point qu'il lui consacre la seule étude littéraire qu'il ait écrite, parue en 1864 dans le Musée des familles : Edgar Poe et ses œuvres [68].

En 1864 encore, Jules Verne publie les romans Les Aventures du capitaine Hatteras, ouvrage qui paraît d'abord dans le Magasin avant d'être publié en volume, et Voyage au centre de la Terre.

Par ailleurs, il quitte son emploi d'agent de change et déménage à Auteuil.

En 1865, il devient membre de la Société de géographie.

Le , en compagnie de son frère Paul, il embarque sur le Great Eastern à Liverpool pour les États-Unis. Il tirera de sa traversée le roman Une ville flottante ( 1870). Jules Verne achète son bateau le Saint-Michel en 1868, chaloupe de pêche aménagée pour la plaisance.

Son père, Pierre Verne, meurt le 3 novembre 1871, à Nantes.

Jules s'installe à Amiens, ville natale de son épouse, en 1872 :

« Sur le désir de ma femme, je me fixe à Amiens, ville sage, policée, d’humeur égale, la société y est cordiale et lettrée. On est près de Paris, assez pour en avoir le reflet, sans le bruit insupportable et l’agitation stérile. Et pour tout dire, mon Saint-Michel reste amarré au Crotoy. »

— Lettre de Jules Verne à son ami Charles Wallut

À cette époque, Amiens abrite plusieurs sociétés savantes : c'est ainsi qu'on voit fréquemment Jules Verne à la bibliothèque de la Société industrielle, qui est abonnée à de nombreuses revues scientifiques. Le 8 mars 1872, il devient membre titulaire de l' Académie des sciences, des lettres et des arts d'Amiens, dont il est élu directeur en 1875 et en 1881 et, à cette occasion, il prononce plusieurs discours de bienvenue, notamment pour un de ses amis, le caricaturiste Gédéon Baril, qui signa les illustrations de Dix heures en chasse chez Hetzel. En revanche, il ne réussit pas à entrer à l'Académie française.

Dès juin 1867, l' Académie française couronne le Magasin d'Éducation et de Récréation, où Jules Verne a déjà fait paraître quelques romans, puis, lors de la séance du 8 août 1872, ce sont les Voyages extraordinaires dans leur ensemble qui obtiennent le même honneur. À cette occasion, M. Patin, secrétaire perpétuel de l'Académie, fait l'éloge de Jules Verne : « Les merveilles usées de la féerie y sont remplacées par un merveilleux nouveau, dont les notions récentes de la science font les frais. » Jules Verne, très content de ce prix, se met alors en tête de briguer un fauteuil dans l'honorable assemblée. Il s'en ouvre à Hetzel en mars 1876 : « Je vous rappelle, pour mémoire, que voilà deux places vacantes à l'Académie. Vous m'avez un peu mis l'eau à la bouche. Vous avez beaucoup d'amis dans l'illustre corps. Suis-je arrivé à la situation voulue pour resupporter… un échec honorable. » [69]. Ayant échoué cette année-là, il réessaye en 1877, fort de l'appui d' Alexandre Dumas fils. Nouvelle déconvenue : c'est Victorien Sardou qui est élu. Verne ne renonce pas et tente à nouveau sa chance en 1883. Cette fois, c'est l'échec de la pièce qu'il a tirée de Kéraban-le-Têtu et qu'il a écrite sans collaboration qui lui barre la route. Verne se retire à Amiens, mais, en 1884, il pose de nouveau sa candidature et presse Dumas fils de l'aider [70]. C'est un nouvel échec, qui le dégoûte à jamais [71].

En 1874, il publie Le Tour du monde en quatre-vingts jours et fait l'acquisition du Saint-Michel II (basé au port du Crotoy, dans la Somme). La même année, il obtient pour son bateau la concession du Yacht-Club de France, dont il est nommé membre honoraire [72]. En 1876, Honorine Verne est victime d'abondantes métrorragies qui manquent la faire mourir. Elle est sauvée par une transfusion de sang, cas rarissime à l'époque. Un an plus tard, Verne donne un fastueux bal costumé à Amiens, avec la participation de son ami Nadar, le modèle de Michel Ardan, héros de ses romans De la Terre à la Lune et Autour de la Lune. Malheureusement, sa femme a rechuté quelques jours plus tôt. « Je suis — écrit Jules Verne à Hetzel — non inquiet, mais horriblement embêté. » [73]. L'éditeur désapprouve manifestement ce bal, que l'auteur donne pourtant pour asseoir la position de sa femme et de ses enfants à Amiens [74].

En 1876, il obtient de la justice que son fils mineur Michel, au comportement rebelle, soit placé pour six mois dans une maison de redressement, la colonie pénitentiaire de Mettray : cette mesure de correction paternelle vise à le « dresser ». En février 1878, il le fait embarquer pour les Indes [47].

De juin à août 1878, Jules Verne navigue de Lisbonne à Alger sur le Saint-Michel III, puis, en juillet 1879, en Écosse et en Irlande. Troisième croisière en juin 1881, avec son frère, son neveu Gaston et Robert Godefroy : il visite la mer du Nord, la Hollande, l' Allemagne, puis, par le canal de l'Eider, Kiel et la Baltique jusqu'à Copenhague. Nous avons de nombreux renseignements sur ce voyage, puisque Paul Verne en a écrit le récit, paru chez Hetzel [75]. En 1882, il quitte le 44 boulevard Longueville, où il réside depuis 1873, pour emménager au 2 rue Charles Dubois, la fameuse maison à la tour surmontée d'un belvédère, qui présente des similitudes frappantes avec les maisons à tour dans deux de ses romans posthumes, Le Secret de Wilhelm Storitz et La Chasse au météore [76]. Le 8 mars 1885, il donnera un second bal dans sa nouvelle demeure, bal auquel sa femme peut, cette fois, assister [77].

En 1884, Jules Verne décide de faire une grande croisière autour de la Méditerranée. Le Saint-Michel III quitte Nantes le 13 mai. À son bord, se trouvent Paul Verne, Robert Godefroy, Michel Verne et Louis-Jules Hetzel. Il compte retrouver sa femme, en visite chez sa fille Valentine et son gendre, en Algérie. Le navire arrive à Vigo le 18, à Lisbonne le 23. Verne passe à Gibraltar le 25 mai. À son arrivée à Oran, il retrouve Honorine et est reçu par la Société de géographie de la ville. Les journaux lui consacrent de nombreux articles. Le 10 juin, il est à Bône où le bey de Tunis met à sa disposition un wagon spécial. Retrouvant son navire, il essuie une tempête près de Malte, visite la Sicile, Syracuse, puis Naples et Pompéi. À Anzio, le groupe prend le train pour Rome. Le 7 juillet, Verne est reçu en audience privée par Léon XIII. Curieusement, le lendemain, il rend visite à la loge maçonnique de la ville [78]. Puis il rencontre Louis-Salvador de Habsbourg-Lorraine, avec lequel il établit une relation épistolaire qui durera jusqu'à la mort de l'écrivain. Deux mois après le départ du navire, Verne est de retour à Amiens [79].

Son bateau le Saint Michel III avait son port d'attache au Tréport, Seine-Inférieure. L'écrivain a été photographié sur la plage de Mers-les-Bains dans la Somme [80].

Dernières années

Jules Verne en 1892, avec la revue du groupe espérantophone d’Amiens

1886 est une année cruciale dans la vie de Jules Verne. Le 15 février, il se décide à vendre le Saint-Michel III. L'entretien du yacht devient dispendieux, son fils s'endette et lui coûte cher [81]. Il le cède, à moitié prix, à Martial Noë. Le 9 mars, rentrant du Cercle de l'Union vers cinq heures, il trouve, après avoir ouvert sa porte de fer, son neveu Gaston armé d'un revolver. Celui-ci tire sur l'écrivain qu'il atteint à la jambe. Gaston, arrêté, est suspecté de folie. Son père, Paul Verne, déclarera que son fils a tiré sur Jules Verne pour attirer l'attention sur celui-ci afin de le faire entrer à l'Académie française. Gaston Verne restera interné jusqu'à sa mort, le 13 février 1938 [82]. Robert Godefroy envoie un télégramme à la maison Hetzel. Mais Louis-Jules Hetzel est à Monaco, au chevet de son père qui s'éteint le 17 mars. La blessure de Jules Verne lui laissera une claudication définitive.

Le 15 février 1887, sa mère, Sophie Verne, meurt, il ne peut se rendre aux obsèques, car il marche difficilement et sa guérison n'avance pas [83]. Il revient cependant une dernière fois à Nantes dans le courant de cette même année, afin de régler les problèmes de succession et vendre la maison de campagne de ses parents sise rue des Réformes à Chantenay [84].

Contraint à se sédentariser, il reporte son intérêt vers la vie de la cité. En 1888, Jules Verne est élu au conseil municipal d' Amiens sur la liste républicaine (gauche modérée) conduite par Frédéric Petit. Il écrit à un ami, sans doute Charles Wallut : « Mon unique intention est de me rendre utile et de faire aboutir certaines réformes urbaines. » [85]. Il y siégera quinze ans. Notons au passage que Jules Verne n'était en aucun cas un républicain de grande conviction ; il est toute sa vie resté monarchiste, mais de tendance orléaniste [86]. Au sein de la municipalité, il est chargé des spectacles, du cirque, des expositions [87]. Le dossier sur le projet de cirque municipal, déjà proposé durant le précédent mandat du maire, lui prend beaucoup de temps. Il s'y investit fortement, malgré les critiques sur la construction en dur d'un tel édifice. Il fait aboutir son projet et, le 23 juin 1889, prononce le discours d'inauguration [88].

Le cirque municipal d'Amiens au début du siècle, que Jules Verne inaugura par un discours en 1889.

Chevalier de la Légion d'honneur depuis août 1870, Jules Verne est promu au grade d'officier le 24 juillet 1892. Il est décoré le 11 octobre suivant par le préfet de la Somme [89].

Le 27 août 1897, son frère Paul meurt des suites de troubles cardiaques dont il souffrait depuis longtemps. Verne reste prostré et refuse tout déplacement. Il écrit une lettre choquante à son neveu Maurice, qu'il termine ainsi : « Huit heures du soir. Je crains bien qu'il me soit impossible d'aller à Paris. » [90].

En 1900, Verne quitte l'hôtel particulier de la rue Charles Dubois et réintègre la maison qu'il avait louée au 44 boulevard de Longueville. L'appartement, moins spacieux, lui permet d'y vivre plus facilement. Il y garde ses habitudes : un cabinet de travail et sa bibliothèque attenante. Toujours la même table sur laquelle il écrit depuis trente ans [91]. L'écrivain avoue à un visiteur, Robert Sherard : « La cataracte a eu mon œil droit, mais l'autre est encore assez bon. » [92]. Il refuse donc de se faire opérer.

Maison de Jules Verne, boulevard Longueville à Amiens, avec la tour en brique surmontée d'une sphère armillaire, sculpture métallique de François Schuiten réalisée en 2005 [93].

En 1902, il sent ses forces intellectuelles diminuer. À une demande du directeur de l'Académie d'Amiens, il répond : « Vous me demandez d'écrire quelque chose pour l'Académie. Oubliez-vous donc qu'à mon âge les mots s'en vont et les idées ne viennent plus. » [94].

1903. L'écrivain n'écrit guère, mais il confie à Robert H. Sherard qu'il a beaucoup d'avance et que ce n'est pas si grave qu'il doive travailler lentement [95]. En effet, dès 1892, Verne tient une liste des romans écrits et les corrige au fur et à mesure de leur parution [96]. Malgré tout, il accepte la présidence du Groupe espérantophone d' Amiens. Ardent défenseur de cette toute jeune langue internationale, il promet à ses amis d'écrire un roman où il décrira les mérites de l' espéranto. Il commence la rédaction de Voyage d'études vers la fin de l'année. Mais, épuisé, Verne pose sa plume au bout de six chapitres : lorsqu'il entama la rédaction de ce roman en juillet 1903 sur la base d'une trame détaillée, Jules Verne avait en effet situé l'action au Congo. La presse, à la suite d' Edmund Dene Morel, se faisant l'écho en juillet et août 1903 de graves exactions contre les populations indigènes, Jules Verne suspend sa rédaction. Le brouillon sera repris par son fils Michel, mais l'œuvre finale ( L'Étonnante Aventure de la mission Barsac) ne fera pas allusion à l'espéranto.

Jules Verne sur son lit de mort (1905).

Le diabète, qui attaque son acuité visuelle, l'anéantit petit à petit. Après une sévère atteinte vers la fin de 1904, une nouvelle crise le terrasse, le 16 mars de l'année suivante. Jules Verne s'éteint le à Amiens, dans sa maison du 44 boulevard Longueville (aujourd'hui boulevard Jules Verne). Ses obsèques, célébrées à l' église Saint-Martin d'Amiens, attirent une foule de plus de cinq mille personnes. Plusieurs discours sont prononcés, notamment celui de Charles Lemire pour la Société de géographie. L'empereur Guillaume II envoie le chargé d'affaires de l'ambassade d'Allemagne présenter ses condoléances à la famille et suivre le cortège. Ce jour-là, aucun délégué du gouvernement français n'était présent aux funérailles [97]. L'écrivain est inhumé au cimetière de la Madeleine à Amiens [98]. Sa tombe en marbre est réalisée en 1907 par le sculpteur Albert Roze. Intitulée « Vers l'Immortalité et l'Éternelle Jeunesse », elle représente l'écrivain (ou l'allégorie de son œuvre) soulevant la pierre brisée de sa sépulture en écartant le linceul qui le drape, le bras tendu vers le ciel. Honorine Verne rejoint son mari, cinq ans après, le 29 janvier 1910 [99].

Sept romans de Jules Verne et un recueil de nouvelles paraîtront après sa mort, publiés par son fils Michel Verne, qui prendra la responsabilité de remanier les manuscrits. En 1907, un huitième roman, L'Agence Thompson and Co., sera entièrement écrit par Michel, mais paraîtra sous le nom de Jules Verne.

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