Hubert Lyautey

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Officier général francais 7 etoiles.svg Hubert Lyautey
image illustrative de l’article Hubert Lyautey

Nom de naissanceLouis Hubert Gonzalve Lyautey
Naissance
Nancy (Meurthe aujourd'hui Meurthe-et-Moselle)
Décès (à 79 ans)
Thorey (Meurthe-et-Moselle)
OrigineDrapeau de la France France
Dignité d'ÉtatMaréchal de France
Années de service1873-1925
Commandement10e corps d'armée, Rennes
ConflitsGuerres coloniales
Première Guerre mondiale
DistinctionsMaréchal de France
Grand-croix de la Légion d'honneur
Médaille militaire
HommagesInhumé aux Invalides depuis 1961.
Autres fonctionsMinistre de la Guerre
Élu à l'Académie française (fauteuil 14)

Hubert Lyautey, né le à Nancy (dans la Meurthe, aujourd'hui Meurthe-et-Moselle) et mort le à Thorey (Meurthe-et-Moselle), est un militaire français, officier pendant les guerres coloniales, premier résident général du protectorat français au Maroc en 1912, ministre de la Guerre lors de la Première Guerre mondiale, puis maréchal de France en 1921, académicien et président d'honneur des trois fédérations des Scouts de France. Il a épousé le Inès de Bourgoing à Paris.

Sa devise, empruntée au poète anglais Shelley[1], mais en fait tirée de Shakespeare[2], est restée célèbre : « La joie de l'âme est dans l'action ».

Biographie

Une éducation militaire

Hubert-Joseph Lyautey + 1867
Albert de Mun 1841-1914

Louis Hubert Gonzalve Lyautey est issu d'une famille d'origine franc-comtoise (commune de Vellefaux), qui s'était illustrée lors des campagnes du Premier Empire. Par sa mère, il descend des Grimoult de Villemotte, famille de la noblesse normande venue s'enraciner à Crévic (Meurthe-et-Moselle), en Lorraine. Il a hérité d'eux une grosse maison de maître connue sous le nom de château de Crévic où il a pris l'habitude d'entasser ses souvenirs. Son choc est d'autant plus grand d'apprendre que les Allemands, au début de la guerre, ont incendié sa maison pour se venger de son rôle au Maroc[3]. La famille Lyautey compte de nombreux militaires. Son arrière-grand-père, Pierre Lyautey, qui était ordonnateur en chef des armées de Napoléon, a eu quatre fils, Just, capitaine, mort au combat, Antoine Nicolas, général de brigade d'artillerie, Charles René, intendant général, et Hubert-Joseph Lyautey, général de division d'artillerie et sénateur du second Empire[4]. Ce dernier a eu pour fils Just Lyautey, polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées, une exception dans la famille mais qui marque son fils Hubert, car il a une vraie vocation de bâtisseur[5].

En mai 1856, à l'âge de dix-huit mois, il fait une chute du balcon du premier étage de l'hôtel de la Reine à Nancy, où habite alors sa famille maternelle[6]. La blessure qu'il s'était faite à la tête ayant détourné l'attention, on ne s'aperçoit hélas qu'en 1859 que la colonne vertébrale est atteinte[7]. Heureusement soigné par le chirurgien Velpeau[8], Hubert Lyautey doit cependant rester alité pendant deux ans, subir plusieurs interventions chirurgicales et porter des béquilles et un corset de fer garni de cuir pendant dix ans, ce qui l'oblige à rester fréquemment alité mais lui donne le goût des livres[9]. Cet accident - ou cette maladie, car l'hypothèse a été émise que l'atteinte de la colonne vertébrale n'était pas directement la conséquence de l'accident mais un mal de Pott[7] - a des conséquences à la fois sur son tempérament et sur sa psychologie. Immobilisé, il passe son temps à lire des livres d'histoire et est grisé par l'épopée napoléonienne mais aussi par les récits des explorateurs, des voyageurs et des missionnaires. Dans le même temps, il subit l'influence de sa tante Berthe, fervente catholique et royaliste[10]. Dès qu'il est débarrassé de son corset, il s'applique à fortifier son corps par des exercices tels que la course à pied, l'escalade et l'équitation. On le voit aussi jouer à construire des villes dans le sable, sans qu'on sache si cela lui vient de son père[11].

Just Lyautey, muté à Dijon, place en mars 1868 son fils Hubert au lycée de cette ville, où il passe le baccalauréat en 1872[12]. Après une nouvelle mutation à Versailles[12], son père l'inscrit au lycée Sainte Geneviève, tenu par des jésuites et situé alors à Paris dans le 5e arrondissement, pour qu'il y prépare le concours d'entrée à l'École polytechnique et qu'il devienne ingénieur[13]. Marqué, comme la plupart des jeunes gens de sa génération, par la défaite française de 1870 et l'invasion prussienne - qu'il avait vue de près à Dijon - et doué d'une volonté tenace, Lyautey réussit en octobre 1873 à intégrer l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, promotion archiduc Albert (1873-1875). Bien que ses résultats y soient excellents, Lyautey ne s'y plaît pas et nourrit sa réflexion de rêves de grandeur et d'une profonde recherche spirituelle[13].

C'est l'époque où il rencontre Prosper Keller, Olivier de Fremond, Antonin de Margerie et Albert de Mun. Sorti de l'école et menant à Paris la vie mondaine d'un jeune officier de son rang, mais en pleine quête spirituelle, Lyautey participe au catholicisme social d'Albert de Mun, qui s'oppose aux excès du libéralisme mais refuse les solutions révolutionnaires. Albert de Mun a créé en 1871 l'Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers pour éviter de nouveaux drames comme celui de la Commune et défendre les intérêts matériels et moraux des ouvriers. Il correspond jusqu'à sa mort avec Lyautey[14]. Monarchiste de raison, légitimiste par romantisme, ce dernier ne cache pas ses opinions catholiques et royalistes alors que la France est devenue républicaine et anticléricale[15]. D'après certains historiens, il se pose également sérieusement la question de la vocation religieuse ; aussi fait-il à deux reprises une retraite en montagne, au monastère de la Grande Chartreuse[16].

Débuts de carrière

Eugène-Melchior de Vogüé
Lyautey au Tonkin en 1896
Gallieni et son état-major à Madagascar (Lyautey debout à gauche)
Lyautey et Foucauld près de Beni Abbès (1905)

En 1875, classé 29e sur 281, il sort de Saint-Cyr et est admis en janvier 1876 à l'École d'application d'État-major, installée à Paris. Deux ans plus tard, il devient lieutenant et, à l'occasion d'un congé, il part deux mois en Algérie avec ses camarades de promotion Prosper Keller et Louis Silhol. Cette première découverte de l'Algérie le passionne. De retour en France, il est affecté au 2e régiment de hussards en juin 1880 et le suit quand il est transféré en Algérie à la fin de l'année. Il y passe deux ans, d'abord à Orléansville, puis à Alger. Il critique la politique coloniale française et prône un « système plus civilisé et plus humain ».

En 1882, promu capitaine, il est muté au 4e régiment de chasseurs à cheval à Bruyères, dans les Vosges. Envoyé en Italie pour rédiger un rapport sur la cavalerie de ce pays, il voyage vers Rome en faisant un détour par Göritz en Autriche, lieu de l'exil du comte de Chambord. Celui-ci, averti des rumeurs de prochain ralliement du Pape à la République, charge Lyautey d'une mission auprès de Léon XIII qui le reçoit en audience le 18 mars 1883. Lyautey en sort visiblement déçu, pressentant que l'opinion du pape est déjà faite.

Lyautey rencontre bientôt, à l'occasion d'une revue militaire, le général L'Hotte, inspecteur de la cavalerie en résidence à Tours et ancien écuyer en chef du Cadre noir, qui, séduit par la personnalité du jeune officier, le choisit comme aide de camp. Pendant les quatre années passées auprès du général L'Hotte, Lyautey voyage beaucoup à travers la France et ses villes de garnison et s'initie à la tactique militaire, alors en complet renouvellement, au prix d'un travail harassant.

Si à cette époque Lyautey se laisse gagner peu à peu par le scepticisme religieux, ses années passées en garnison et son retour au contact de la troupe, avec son affectation en 1887 au 4e régiment de chasseurs à cheval, alors à Saint-Germain-en-Laye, ont suffisamment nourri son esprit qui mûrit des idées novatrices sur la fonction de l'armée. Au 1er escadron qu'il commande, il bouleverse les habitudes et, avec l'accord de son chef de corps, le colonel Donop, il décide de créer :

  • un réfectoire, alors que jusque-là les soldats n'avaient aucun endroit pour manger,
  • un foyer pour les soldats avec bibliothèque, billard et jeux,
  • des cours pour illettrés,
  • une commission consultative pour permettre aux soldats de donner leur avis.

Autant de nouveautés qui transforment son 1er escadron en escadron modèle. Comme il est proche de Paris, cela permet à Lyautey des contacts faciles avec le milieu intellectuel. Un homme joue à l'époque un rôle clé auprès de lui, il s'agit du diplomate et écrivain Eugène-Melchior de Vogüé, comme Albert de Mun partisan du catholicisme social. Chez lui, il rencontre François Coppée, José-Maria de Heredia, Henri de Régnier, Ferdinand Brunetière, Paul Desjardins, Paul-Gabriel d'Haussonville[17]... Séduit par sa conception de l'armée nouvelle et les réformes qu'il a engagées, Vogüé lui demande en 1891 d'écrire un article pour la célèbre Revue des deux Mondes qui est intitulé Du rôle social de l'officier dans le service militaire universel, réédité par la suite sous le titre Le rôle social de l'officier. Les règlements en vigueur imposent une autorisation qu'il n'a pas réclamée. Le texte, non signé, mais dont l'auteur est vite connu, crée un important débat parce qu'il défend l'action éducatrice de l'armée au-delà de sa fonction purement militaire. Lyautey, qui veut dépasser les rapports de classes, voit en effet le service militaire universel comme l'unique moyen de former la jeunesse sur une base égalitaire[18]. Le battage fait autour de cet article fondateur est tel que les lettres d'encouragement et les dons affluent de toute la France. André Le Révérend note qu'avec les sommes reçues, Lyautey peut financer l'achat de 133 000 livres pour les bibliothèques de soldats qui se créent dans les régiments[19]. Les amis de Vogüé décident la même année de créer une association pour promouvoir leurs idées, l'Union pour l'action morale fondée le 11 janvier 1892, présidée par Desjardins avec Lyautey parmi les quinze membres fondateurs[20]. C'est l'occasion pour Lyautey de faire la connaissance de jeunes gens de son âge qui font des carrières brillantes et deviennent ses amis : outre Desjardins, Henry Bérenger, Max Leclerc, l'éditeur, Victor Bérard, helléniste, Arthur Fontaine, Henri Lorain, l'homme des Semaines sociales, Jean, André et Max Lazard[21].

Nommé chef d'escadrons au printemps 1893, il est affecté au 12e hussards, à Gray, dans la Haute-Saône, puis, à l'automne, à l'état-major de la 7e division de cavalerie. En août 1894, sur instruction du général de Boisdeffre qui veut le faire changer d'air après les remous causés par son article, il part pour l'Indochine[22]. Il est désabusé, car il s'attend à trouver une garnison de plus, l'exotisme en prime. Dès les escales de Suez et de Singapour, il remarque l'activité que déploient les troupes anglaises et l'état d'esprit de leurs officiers[23]. À Saïgon, il est reçu par le gouverneur général Lanessan et le courant passe tout de suite. Ce dernier lui explique qu'il ne faut pas détruire les cadres du pays conquis mais ici gouverner avec le mandarin, non contre le mandarin, qu'il faut respecter les traditions et s'efforcer de se rallier les élites[24]. Il esquisse pour Lyautey tout un pan de la doctrine que ce dernier appliquera plus tard au Maroc. Il rejoint l'état-major du corps d'occupation à Hanoï, au Tonkin. C'est là qu'il fait une deuxième rencontre décisive, celle de Gallieni. Fort de ses vingt ans de colonies, Gallieni lui expose sa doctrine : «la conquête civilisatrice». Pour lui, le succès militaire est nécessaire, mais il n'est rien si on ne lui unit un travail simultané d'organisation : routes, télégraphe, marchés, cultures, de sorte qu'avec la pacification avance, comme une tache d'huile, une grande bande de civilisation[25]. Lyautey le suit en campagne, le voit pacifier des régions frontalières et construire des villes. Gallieni doit partir pour Madagascar où la situation est mauvaise. Le gouvernement l'a nommé Gouverneur général.

Il ne tarde pas à faire appel à Lyautey qui arrive à Tananarive en mars 1897. Sa première mission est de pacifier la zone dissidente du nord. Une fois les paysans rassurés et remis au travail, il lui faut organiser le pays où tout manque. Il a carte blanche de Gallieni et en profite pour construire des routes ou créer des villes (sa passion d'enfance) comme Ankazobe. Un chef rebelle dont il a épargné la vie lui offre une sagaie d'honneur dans laquelle est incrusté un thaler à l'effigie de Marie-Thérèse, avec la devise des Habsbourg[26]. Cinq ans de proconsulat le comblent, surtout quand il compare avec la situation qu'il retrouve en France à chaque permission, alors que le scandale de l'affaire Dreyfus ne fait que s'étendre. En décembre 1899, à l'occasion d'une de ces permissions, il tient une conférence sur le thème de la politique coloniale, qui paraît aussi dans la Revue des Deux-Mondes sous le titre « Du rôle colonial de l'armée », où il insiste sur l'importance d'une bonne administration des territoires conquis. En 1900, Lyautey est nommé colonel et Gallieni lui confie le commandement de la province du sud, avec pour mission de la pacifier. Le voilà de nouveau en campagne pendant deux ans. Sa tâche accomplie, il rentre en France début 1902 pour prendre le commandement du 14e hussards, basé à Alençon.

On lui a aimablement conseillé de se faire oublier. Il ronge donc son frein quand, à l'été 1903, invité chez son ami Jules Charles-Roux, il y rencontre le gouverneur général de l'Algérie, Charles Jonnart. Ce dernier lui parle longuement de l'insécurité qui règne à la frontière algéro-marocaine, avec des tribus dissidentes qui lancent des razzias en Algérie et retournent se mettre à l'abri au Maroc. À sa demande, Lyautey lui expose les méthodes qu'il a utilisées à Madagascar. Jonnart approuve. Peu après, de nouvelles attaques meurtrières ont lieu et le poste d'Aïn Sefra est menacé. Lyautey est informé en septembre qu'il est nommé en Algérie, réclamé par le gouverneur général. La longue amitié qui le lie avec Eugène Étienne, député d'Oran, franc-maçon et plusieurs fois ministre a dû jouer[27]. À peine installé à Aïn Sefra, il apprend qu'il est promu général de brigade. Il constate que de nombreux services lui échappent : artillerie, convois, intendance. Il réclame de les avoir tous sous ses ordres et le droit de correspondre directement avec le ministre en cas d'urgence, sans passer par la hiérarchie[28]. Il obtient satisfaction. Au cours de l'hiver 1903-1904, il fait connaissance avec les traditions berbères et les décors du bled, à Figuig et ailleurs. Ce qu'il découvre l'enchante[29] mais l'immobilisme lui pèse. Décidé à crever l'abcès, il installe un camp à Berguent (Aïn Beni Mathar) et quand Paris, qui n'admet pas qu'il ait franchi la frontière, lui donne, le 30 juillet 1904, l'ordre de se replier, il demande un sursis à exécution, le temps de s'expliquer car il a donné sa parole aux tribus locales qu'il les protégerait. Il met sa démission dans la balance. Sur fond de crise ministérielle (car les Affaires étrangères sont vent debout), Jonnart finit par faire admettre la solution proposée par Lyautey : ajouter à ses forces un détachement marocain pour sauver la face vis-à-vis des grandes puissances[30].

Après la conférence d'Algésiras qui n'accorde à la France que des droits limités au Maroc, Lyautey est nommé à la tête de la division d'Oran en 1907. Sur ordre de Paris, il occupe Oudjda, puis réprime un soulèvement des Beni Snassen et parvient à pacifier la zone frontière. Début 1908, les tribus se sont soulevées au Maroc à l'instigation de Moulay Hafid. Le général d'Amade fait face avec difficulté, bloqué à Casablanca. Clemenceau, dont l'opinion à l'égard de Lyautey a changé, l'envoie en mission sur place. À son retour, ce dernier plaide la cause de d'Amade devant Clemenceau. Il dit au chef du gouvernement qu'il lui a conseillé d'attendre avant de procéder à l'évacuation de Settat qui lui avait été prescrite. Lyautey explique au chef du gouvernement l'importance de cette position et Clemenceau, subjugué, cède et annule l'ordre[31]. Il est rappelé fin 1910, pour prendre le commandement du corps d'armée de Rennes.

En Algérie il a rencontré à plusieurs reprises Charles de Foucauld[16] et Isabelle Eberhardt. Il appréciait cette dernière pour son non-conformisme et sa liberté d'esprit. Il fait en sorte que sa dépouille et ses manuscrits soient cherchés et retrouvés dans la maison d'Aïn Sefra, où elle avait trouvé la mort le 21 octobre 1904 à la suite d'une crue[32]. Quant à Charles de Foucauld, qu'il avait connu jeune officier lors de son premier séjour en Algérie, il l'a reçu à Aïn Sefra et été le voir à Beni Abbès. Ce fut un choc pour lui de retrouver en ermite détaché de toutes les contingences celui qu'il avait connu en joyeux fêtard, on peut même dire débauché. Ils avaient naturellement beaucoup de choses à se dire en raison de la parfaite connaissance du terrain et des hommes acquise par Charles de Foucauld lors de son exploration clandestine du Maroc dans les années 1880. C'est surtout l'aboutissement de la quête spirituelle du père de Foucauld qui le renvoyait à ses propres interrogations, au point qu'au soir de sa vie, il se demandait s'il n'aurait pas dû suivre la même voie ; mais pour cela, il lui aurait fallu plusieurs vies[33]! Il a également en Algérie fait la connaissance d'Henry de Castries, explorateur et géographe, qui avait eu des expériences voisines de celles du père de Foucauld, la sainteté en moins : il avait en effet cartographié les confins du Maroc et commencé à écrire sur l'histoire du pays. Lyautey l'a fait nommer colonel dans la territoriale, affecté en 1910 à Tanger, avec mission de continuer ses recherches.

Résident général au Maroc (1912-1916)

Lyautey décore les frères Glaoui (octobre 1912)
Mangin décoré par Lyautey en 1912
Le sultan Moulay Youssef, père de Mohammed V
La Poste de Rabat
La cathédrale de Rabat
Le Palais de Justice de Casablanca
Une kasbah de l'Atlas, aquarelle de Tranchant de Lunel (collection privée)
Médersa Bou Inania, Fès (époque mérinide)
La foire de Casablanca, 1915, affiche de Joseph de La Nézière

Lyautey reste moins de deux ans à Rennes, le temps de suivre les cours du Centre des hautes études militaires, et de participer à des manœuvres avec Joffre, qui envisage de lui confier de hautes responsabilités. En novembre 1911, suite au coup d'Agadir, Joseph Caillaux et Jules Cambon négocient un accord avec l'Allemagne pour avoir les mains libres au Maroc. Cet accord est ratifié en janvier 1912. On ne doit plus traîner pour établir le protectorat car les tribus se sont soulevées quand le sultan Moulay Hafid a confié le poste de grand vizir au Glaoui[34]. Ce dernier a bien été destitué en 1911 mais la révolte continue et les troupes françaises ont bien du mal à la contenir. En mars 1912, le ministre de France à Tanger, Eugène Regnault, que l'on destinait à être le premier Résident, fait signer au sultan Moulay Hafid un traité de protectorat, en échange d'un appui de la France contre les dangers qui pourraient le menacer. Ce traité reconnaît implicitement la souveraineté du Sultan, mais il n'a pas l'initiative des lois, seulement le droit de s'y opposer en refusant de signer les dahirs. En outre, le maintien de l'ordre, la défense, les finances, les relations extérieures lui échappent[35]. En avril de la même année, une révolte des troupes marocaines à Fès oblige le gouvernement français à changer ses plans et à envisager un Résident militaire plutôt qu'un civil. Le choix se porte sur Lyautey qui, par un décret du [36], devient le premier résident général de France au Maroc.

Il débarque le 13 mai à Casablanca en compagnie de sa nouvelle recrue, Henry de Castries, et est accueilli par le colonel Gouraud. Direction Fès, où il doit se présenter au sultan. En cours de route, il rencontre l'architecte Maurice Tranchant de Lunel, aquarelliste de talent, qu'il embauche sur le champ pour en faire son directeur des Antiquités, Beaux-Arts et Monuments historiques du Maroc. À Fès, il trouve une ville en révolution et s'attendant au pire, car une attaque des tribus est imminente. Ses officiers réussissent à desserrer l'étau et à mettre en fuite les tribus. Le Sultan veut quitter la ville où il s'est senti prisonnier pour Rabat et Lyautey acquiesce. Le sort en est jeté : la nouvelle capitale du Maroc, le siège de la Résidence, devient Rabat, une ville ouverte sur l'océan, verdoyante et disposant de larges espaces, rien à voir avec Fès, minérale, resserrée dans ses remparts et enserrée dans les montagnes. Ce transfert n'a pas calmé Moulay Hafid, qui traverse une crise de dépression et finit par démissionner. Il est remplacé par son demi-frère, Moulay Youssef. La continuité de l'administration du Sultan est assurée par le grand vizir El Mokri, nommé en 1911, qui sert toute la dynastie alaouite jusqu'en 1955.

Les premiers problèmes que Lyautey doit affronter sont territoriaux : trois zones de dissidence échappent à son contrôle et menacent la stabilité du pays : à l'est, la poche de Taza, qui bloque l'accès à l'Algérie et finira par lui coûter son poste ; au centre, une autre rébellion, celle des Zaïans, autour de Khenifra ; au sud, le prétendant El Hiba, qui vient d'entrer dans Marrakech et de prendre des otages français. Après avoir reçu des assurances du Glaoui, Lyautey envoie le colonel Mangin affronter les dix mille guerriers d'El Hiba le 6 septembre. Il parvient avec l'aide de l'artillerie à les mettre en déroute. Le 1er octobre, Lyautey fait son entrée triomphale à Marrakech et découvre les délices de ses palais et de ses jardins. Cependant le Glaoui, autoproclamé grand ami de la France mais personnage retors, deviendra un allié encombrant pendant près d'un demi-siècle.

Pour Lyautey, il y avait urgence à intervenir, car le prétendant El Hiba, en contestant la nomination du Sultan, remettait en cause un des piliers de sa politique : s'appuyer sur les autorités légales et obtenir leur adhésion en montrant qu'il les respectait et les protégeait. La protection était dans le texte même du traité signé en début d'année. Quant au respect, Lyautey va jusqu'à porter une attention méticuleuse à recréer la dignité du sultan Moulay Youssef, mise à mal par ses prédécesseurs : « J'ai écarté soigneusement de lui toutes les promiscuités européennes, les automobiles et les dîners au champagne. Je l'ai entouré de vieux Marocains rituels. Son tempérament de bon musulman et d'honnête homme a fait le reste. Il a restauré la grande prière du vendredi, avec le cérémonial antique. Il a célébré les fêtes de l'Aïd el-Seghir avec une pompe et un respect des traditions inconnus depuis Moulay Hassan[37]... »

À la suite de ces hauts faits, les honneurs pleuvent, élection (de maréchal) à l'Académie française le 31 octobre et grand-croix de la Légion d'Honneur l'année suivante. Le succès de Lyautey a aussi un résultat paradoxal : les hommes politiques français le pressent d'en finir avec les autres rébellions. Il se raidit et refuse. D'abord, il est économe du sang de ses soldats, ce qui le distingue de bien de ses collègues, surtout, il préfère de beaucoup, quand il n'y a pas urgence, user de patience et de persuasion pour obtenir le ralliement des rebelles, qui sera d'autant plus solide qu'il n'aura pas été obtenu par la force : « Ce pays-ci ne doit pas se traiter par la force seule... Je me garderais bien d'aller m'attaquer à des régions qui sont “en sommeil”, qui se mettraient en feu si j'y pénétrais en me coûtant beaucoup de monde et de peine... Si l'opinion impatiente préfère les coups d'éclat prématurés à cette méthode plus lente mais si sûre, on n'avait qu'à ne pas m'envoyer ici[38] ». Voilà un deuxième fondement de la doctrine de Lyautey énoncé. Un moyen de pacification privilégié est l'utilisation des goums, créés en 1908 et recrutés dans les tribus marocaines, dont Lyautey fixe le statut en 1913. Ces formations militaires doivent faire le lien avec la population indigène, faciliter l'administration des tribus, voire aider à établir des contacts avec les tribus rebelles.

L'adhésion des populations, il compte l'obtenir par le développement des régions pacifiées. C'est pourquoi la tâche prioritaire en 1913 est l'équipement du pays, la construction de routes, de voies de chemin de fer, de ports et de villes. Il compte aussi l'obtenir grâce à l'appui des organismes indigènes qu'il consulte, informe et auxquels il souhaite donner un vrai pouvoir. On retrouve ici encore la doctrine Lyautey. C'est ainsi qu'il consacre des journées entières à s'entretenir avec les chefs des communautés religieuses, les commerçants, les notables, qu'il séduit par la franchise de son accueil et par l'attention bienveillante avec laquelle il les écoute[39]. Néanmoins, quand il le faut et qu'il ne peut pas faire autrement, il recourt à la force. Son projet de liaison ferroviaire avec l'Algérie se heurte au verrou de la poche de Taza. Il faut engager l'armée pour sécuriser le parcours. C'est à Gouraud qu'il revient en mai 1914 de commander les troupes. Il réussit au prix de durs combats et est rejoint par les forces venues d'Algérie que commande le général Baumgarten[40]. Dans la foulée, en juin, le général Henrys réduit le bastion zaïan et libère Khenifra. Alors qu'en juillet, Gouraud poursuit les opérations autour de Taza, il est stoppé net par Lyautey qui le rappelle à Rabat pour lui annoncer que la guerre est déclarée.

Après avoir été informé par Paris, Lyautey pique une crise : « Mais ils sont fous ! Une guerre entre Européens, c'est une guerre civile... C'est la plus énorme ânerie que le monde ait jamais faite[41] !». Puis il se calme et fait face. L'entrée en guerre de la France implique du Maroc un effort particulier pour la soutenir, d'abord par l'envoi de troupes, ensuite par des fournitures agricoles massives, pour pallier les déficits nés de l'occupation d'une partie du territoire et du manque de bras dans les autres régions agricoles du pays. Lyautey s'engage à envoyer immédiatement vingt bataillons et six batteries. Il assure que le reste suivra, sans dégarnir le pays et se replier sur la côte comme on le lui suggérait, ce qui surprend l'état-major, mais il laisse faire[42]. Lyautey sait en effet le risque d'embrasement qui pourrait suivre le retrait total des troupes au contact des rebelles, à Taza et autour de Khenifra[43]. Il adopte donc la stratégie de la « coquille d'œuf » : une armature légère pour donner l'impression que les forces sont toujours là. Cette armature est souvent faite de territoriaux venus de France ou de colons auxquels on a distribué à la hâte des uniformes de légionnaires ou de zouaves[44]. Quant aux fournitures agricoles, les chiffres sont éloquents : 100 000 quintaux de blé en 1915, 235 000 en 1916, plus encore pour l'orge et la laine[45].

Paradoxalement, ces contraintes laissent plus de liberté à Lyautey pour mener à bien ses projets architecturaux. En effet, l'administration de la métropole, si tatillonne, mais absorbée par la guerre, relâche son contrôle, mieux, elle cède sans discuter à ses demandes de crédits[45]. Lyautey s'est constitué une belle équipe placée sous la houlette d'Henri Prost, architecte urbaniste, chargé des plans des villes nouvelles, à Rabat (à partir de 1914) et à Casablanca (à partir de 1917)[46]. Lyautey tient essentiellement à respecter les cœurs de ville anciens et lui a donné des ordres stricts à ce sujet. Et même, quand on le peut, les plans mettent en valeur les monuments anciens ; ainsi pour la tour Hassan à Rabat, dégagée et mise en perspective[47]. Dans l'équipe, on trouve aussi Tranchant de Lunel[48], déjà cité, Jean-Claude Forestier, architecte-paysagiste chargé plus particulièrement d'implanter des jardins, Albert Laprade[49], constructeur de la Résidence (actuel ministère marocain de l'Intérieur) et de la poste à Rabat, Adrien Laforgue (frère de Jules), à qui l'on doit la gare, la cathédrale Saint-Pierre de Rabat aux tours en forme de minaret, le palais de justice (actuel Parlement) et bien d'autres immeubles à Casablanca et à Rabat, Antoine Marchisio, futur constructeur avec Prost de l'hôtel de la Mamounia à Marrakech, ou Joseph Marrast, concepteur du Palais de Justice de Casablanca.

L'entrée en guerre a eu un autre avantage : elle a fait sauter les contraintes imposées par la conférence d'Algésiras, telles que l'interdiction de construire des chemins de fer à voie normale (en outre, ceux à voie étroite devaient être réservés aux usages militaires) ou l'obligation de lancer des adjudications internationales pour les achats de matériels ou les grands travaux, avec un consulat d'Allemagne très vigilant sur place. Lyautey a par ailleurs bien compris que pour éviter des troubles à une période où la présence militaire est si réduite, il faut occuper les populations en multipliant les chantiers. Libre d'acheter ses matériels comme il l'entend, doté de crédits, disposant d'une large main d'œuvre, il lance d'impressionnants programmes de construction de routes, entre les villes impériales, le long de la côte et en direction du grand sud[50]. Les ports sont aussi prioritaires, d'autant qu'on a découvert des gisements de phosphate qui nécessitent des infrastructures à la dimension de l'enjeu. Le port de Casablanca est en chantier depuis 1900, mais chaque tempête démolit les digues péniblement construites. Un consortium est formé en 1913 pour résoudre définitivement le problème, il comprend Schneider, la Compagnie marocaine et la société de travaux publics des frères Jean et Georges Hersent. Une énorme digue parallèle à la côte, le brise-lames, est construite qui délimite un plan d'eau accessible aux plus gros cargos de l'époque, ainsi qu'aux navires à passagers de la Compagnie Paquet. Lyautey suit les travaux de près[51] mais le port n'est inauguré qu'en 1923. Les Hersent construisent parallèlement celui de Fedala (depuis, Mohammedia). À Kenitra, au nord de Rabat et à l'embouchure du Sebou, un port fluvial est créé, et une ville moderne édifiée, qui porte le nom de Port-Lyautey par la suite. C'est encore à lui que l'on doit le début de l'électrification du pays par des centrales thermiques, en attendant les premiers barrages.

Pour mener à bien sa tâche, Lyautey s'appuie sur les institutions du Maroc traditionnel : administration du sultan (Makhzen), administration des Habous, assemblées de notables et tribus. Il développe le corps des officiers des Affaires indigènes, héritiers des Bureaux arabes d'Algérie[52], qui ont des tâches civiles et de renseignement. Surtout, s'inspirant d'une expérience tunisienne, il implante au Maroc le corps des contrôleurs civils (appelés par les Marocains sidi el Hakem[53]), un poste doté d'un prestige certain (beaucoup finissent préfets ou ambassadeurs). En fait, ce sont deux administrations qui coexistent, l'une militaire, l'autre civile, selon un découpage du Maroc en zone militaire (zone tribale et confins), et zone civile (Rabat et le Rharb, Casablanca et la Chaouia)[54]. Les officiers des affaires indigènes opèrent en zone militaire, les contrôleurs civils dans les grandes régions centrales. La mise en place de leur corps se fait en 1913. Lyautey précise qu'ils ont pour mission d'adapter graduellement le pays aux formes modernes de civilisation. Il insiste sur le fait qu'il s'agit d'une mission de conseil et d'assistance, pas d'administration directe. Ils doivent travailler en coopération avec les autorités locales, pachas et caïds[55], qui ont des compétences étendues en matière de justice et d'impôts. D'où une source de conflit avec les partisans d'une administration directe, et Lyautey a du mal à imposer sa vision des choses.

La civilisation marocaine est une civilisation millénaire, qui a connu de brillants échanges avec celle d'Al Andalus[56], et de belles périodes sous les Almohades, Mérinides, Saadiens et Alaouites. Depuis la mort du sultan Moulay Ismaïl en 1727, elle est quelque peu assoupie. Lyautey veut la réveiller et donner au pays la fierté de son héritage. Il crée donc en novembre 1912 le Service des Beaux-Arts, Antiquités et Monuments historiques, confié à sa récente recrue, Tranchant de Lunel. Il est composé d'architectes et de peintres. Ses missions :

  • la sauvegarde des monuments historiques de l'antiquité (essentiellement romaine) et de la période islamique
  • le relevé des inscriptions historiques
  • la sauvegarde des objets d'art et d'ameublement
  • la conduite des fouilles archéologiques[57].

Pour accomplir ces missions, le service est aidé par les militaires des services topographiques et du génie[58], mais aussi par des artisans locaux recrutés et formés spécialement aux styles anciens (almohades, mérinides, etc.) dans des ateliers d'art indigène[59]. Tranchant est aidé par son confrère Maurice Mantout, futur architecte de la Grande Mosquée de Paris, et Prosper Ricard, qui a en charge l'enseignement des arts indigènes. Pendant la guerre, des territoriaux, des blessés, des mobilisés réclamés par Lyautey arrivent en nombre : les peintres Joseph de La Nézière, Henri Avelot et Gabriel Rousseau, les photographes Jean Rhoné et Lucien Vogel, les architectes Georges Beaumet, Marcel Rougemont et Léon Dumas, l'archéologue Maurice Pillet[60]. Les premiers monuments à bénéficier du classement et d'un programme de restauration sont les médersas, de Meknès, Marrakech (médersa Ben Youssef) et Fès (médersas Bou Inania et Attarine). Préoccupé de la sauvegarde de ce patrimoine architectural, Lyautey impose une consultation du service des Beaux-Arts sur tous les projets de construction dans ou hors des médinas, et pour ces dernières, le respect des règles ancestrales[61]. Outre l'action en faveur des artisans marocains à travers les ateliers d'art indigène, il s'est intéressé personnellement à sauvegarder les branches d'activité non concernées par la restauration des monuments. Ainsi, après s'être aperçu qu'il ne restait plus que deux vieux relieurs à Fès, il les a incités à former des apprentis pour perpétuer leur métier, qui a de la sorte été sauvé[62]. La sauvegarde des objets d'art et d'ameublement implique la création de musées. Il fait donc acheter diverses collections ethnographiques et dès 1915, deux musées voient le jour : celui des Oudaïas à Rabat, dirigé par Prosper Ricard, et le musée du Batha à Fès[63].

L'arrivée de Lyautey a provoqué un formidable appel d'air en France et en Afrique du Nord : les colons sont arrivés par milliers chaque mois avant la guerre[64]. C'est un souci pour lui, car au début les infrastructures et les logements manquent. En outre, il est résolument contre la colonisation de peuplement car il veut éviter l'accaparement des terres ; il fait à cet égard tout pour rendre difficile leur acquisition par les colons, avec notamment le dahir (décret royal) du 7 juillet 1914 qui interdit l'aliénation des terres collectives[65]. Il est aussi contre ces arrivées massives car il ne veut pas que les nouveaux venus accaparent les postes dans l'administration et les entreprises, qu'il souhaite réserver en priorité aux Marocains pour assurer leur promotion[66]. Il se heurte à des résistances considérables et cette politique est largement abandonnée par la suite. Il lui faut bien faire face à cet afflux et assurer le développement économique du pays. En agriculture, il suit une double politique : encourager pour des raisons d'efficacité les grosses exploitations confiées à des colons qui rendent le pays autosuffisant et pour la première fois à l'abri des famines, mais aussi fournir des aides sous forme de prêts sans intérêt aux petits agriculteurs et éleveurs marocains. Dès 1912, il crée le service forestier, porté à bout de bras pendant des décennies par Paul Boudy[67]. L'industrie de transformation prend le relais avec la création de cotonneries, huileries, minoteries, conserveries et scieries[68]. À l'entrée en guerre, on découvre dans le consulat allemand abandonné les éléments d'une remarquable organisation commerciale : des échantillons de tout ce que pouvait produire le Reich..., des échantillons aussi des produits souhaités par le Maroc[69]. Lyautey considère que c'est un exemple à suivre et décide de promouvoir la production locale et nationale dans une grande foire qui a lieu à Casablanca en 1915. Cette manifestation a une conséquence très inattendue : des chefs de tribus rebelles demandent des sauf-conduits et sont tellement séduits qu'ils se soumettent. Même réaction ou presque à la foire d'échantillons de Fès en 1916, d'autres se soumettent pour pouvoir monter sur les chevaux de bois de la foire[70]!

Ministre de la Guerre

Lyautey, ministre de la Guerre, visite les blessés
Février 1917 : Guynemer parle à Lyautey
Lyautey dans les tranchées
le roi Albert 1er

Le 11 décembre 1916, Lyautey reçoit un télégramme d'Aristide Briand, alors président du Conseil, qui lui propose le poste de ministre de la Guerre. C'est Philippe Berthelot qui lui a suggéré son nom[71], alors que le gouvernement, en butte aux critiques, ne sait plus quelle solution adopter. Lyautey hésite beaucoup : d'une part la situation s'est tendue au Maroc avec l'arrivée par sous-marin d'émissaires allemands auprès d'El Hiba, de l'autre la situation du front est catastrophique avec des pertes énormes ; Lyautey, économe en vies humaines, avait déjà pu mesurer l'ampleur des pertes lors d'une permission en 1915 ; il a parlé à ce propos de « gaspillage effréné et désordonné » en raison de l'éparpillement des responsabilités et de l'absence de direction d'ensemble[72]. Il a en outre des doutes sur les capacités de certains de ses collègues et sait que l'appui des politiques lui sera compté avec parcimonie. Il finit par accepter quand Briand lui propose de faire revenir au Maroc, pour le remplacer, Gouraud, en qui il a toute confiance. Il quitte le Maroc le 18 décembre, passe par Madrid saluer le roi Alphonse XIII, et arrive à Paris le 22.

Deux mauvaises nouvelles l'attendent : alors qu'il réclame l'unité de commandement, on a créé un comité de guerre de cinq membres et on a détaché du ministère de la Guerre, le Ravitaillement confié à Herriot, les Fabrications de Guerre confiées à Albert Thomas, les Transports et le Service de Santé transformés en sous-secrétariats d'État. On a par ailleurs choisi de remplacer Joffre par Nivelle, qui a séduit par son optimisme, face à un Pétain plus réservé[73]. Dès le 23, Lyautey reçoit Nivelle qui lui soumet son plan d'attaque. Il ne dit rien, mais plus tard déclare au colonel Renouard, envoyé par Nivelle : « Voyons mon petit, c'est un plan pour l'armée de la Grande-duchesse de Gérolstein »[74]. Le 25, il reçoit Joffre, qui parle de démission mais qu'il réussit à calmer de l'amertume de son éviction[75]. Le 3 janvier, il part pour Rome, assister à une importante conférence interalliée sur le front d'Orient. Geste symbolique, malgré les interdits, Lyautey tient à revoir le comte de Linange, Autrichien, en résidence surveillée en tant qu'ennemi ; c'est un vieil ami de Lyautey qui se souvient de ses attaches lorraines... De même, il va prier à Saint-Pierre pour, confie-t-il à Wladimir d'Ormesson, protester contre la fermeture de l'ambassade de France auprès du Saint-Siège[76] ! Mais la conférence n'aboutit à rien.

Fin janvier, il tente de remédier à l'éparpillement des pouvoirs qu'il a pu constater : l'état-major n'est plus au ministère, rue Saint-Dominique à Paris, mais au Grand Quartier Général basé à Chantilly, qui se comporte comme un second ministère[77]. Le G.Q.G. formule ainsi directement ses demandes d'approvisionnement et de transport aux directions concernées, sans aucune coordination avec la rue Saint-Dominique. Lyautey s'efforce de mettre sur pied un pilotage centralisé de l'administration de la guerre : « Avant toute chose, ne fallait-il pas connaître l'ensemble des besoins, apprécier l'urgence relative de ces besoins, réduire, au besoin, tel ou tel transport ? Il en allait de même des questions relatives à l'utilisation des effectifs, et surtout de celles qui s'appliquaient au ravitaillement général des armées et de la nation[78] ». Contrairement à d'autres, il ne considère pas les problèmes économiques comme secondaires.

C'est le 1er février que Lyautey reçoit rue Saint-Dominique le colonel Renouard, chargé de lui expliquer dans le détail le plan de l'offensive Nivelle. Cette mémorable entrevue a été décrite par Maurois et reprise par tous les biographes de Lyautey. Ce dernier connaît bien Renouard, qu'il a eu sous ses ordres dans le Sud-Oranais. Il l'interpelle : « Je te demande de me répondre ; je ne suis plus le ministre de la Guerre, tu n'es plus le colonel Renouard ; nous sommes deux Français face à face, et il s'agit du salut de la France. Qu'est-ce que tu penses, toi, du plan que tu m'apportes ?». Renouard se raidit et se dérobe. Lyautey le prend aux épaules et le secoue : « Regarde-moi dans les yeux, remets-toi un instant dans la peau de mon officier de confiance d'Aïn Sefra et dis-moi la vérité». Alors le masque tombe et Renouard avoue, les larmes aux yeux, qu'il ne croit pas plus que son ministre à ce plan[79]. Lyautey en arrive même à envisager le renvoi de Nivelle et son remplacement par Foch mais y renonce devant l'opposition de Briand, qui ne veut pas changer d'attelage en cours de route[80].

En janvier et février, il procède à de nombreuses inspections du front. Le 28 janvier, il assiste à un exercice de tanks près de Compiègne avec Nivelle et Franchet d'Espèrey. Le 4 février, il va à Dunkerque visiter l'armée belge et saluer le « roi-soldat », Albert Albert Ier, qui réside à La Panne, seule portion de la Belgique encore libre. Le soir, il dîne avec le Premier ministre belge, Charles de Broqueville. Le 17 février, il part pour le front, remettre à Foch la médaille militaire et à Guynemer une décoration anglaise. Il passe rapidement au milieu des ruines de Crévic. Le 23 et le 24, il parcourt le front britannique, rencontre le maréchal Douglas Haig et le Prince de Galles. Le 26, il est à Calais pour une importante conférence franco-anglaise, en présence de Briand et Lloyd George[81]. Comme la défection de l'allié russe est de plus en plus évidente, Lyautey reporte ses espoirs sur l'entrée en guerre de l'ami américain, dont il attend beaucoup. Il se fait tenir étroitement au courant par l'importante mission militaire que la France entretient aux États-Unis pour assurer ses approvisionnements, mais aussi par des amis sûrs tels que Max Lazard, qui à chaque retour de voyage lui fait des rapports détaillés[82]. Ce n'est que le 5 avril, alors qu'il n'est plus ministre, qu'il obtient par des contacts secrets la confirmation d'une entrée en guerre imminente des États-Unis[83].

Depuis son arrivée à Paris, Lyautey a été l'objet d'une campagne insidieuse menée par les parlementaires de gauche qui le présentent comme une sorte de Bonaparte au retour d'Égypte, prêt à fomenter un coup d'État[84]. Il les irrite d'autant plus qu'il brouille les cartes : il passe pour de droite mais affiche des préoccupations sociales et refuse de mettre au pas le Maroc, un conflit qui sera récurrent jusqu'à son départ en 1925. Le débat qui a lieu à partir du 13 mars précipite sa démission. Lyautey n'en veut pas car il s'agit d'un sujet sensible, l'aviation, et même s'il a été décidé qu'il se tiendrait en comité secret, il sait que le résultat de ces réunions est connu des Allemands. Ce débat a été voulu par l'opposition, rendue furieuse par la nomination du général Guillemin à la tête de la direction de l'Aviation que Lyautey vient de créer, à la place du sous-secrétariat d'État espéré par les politiques[85]. Du 11 au 14 au matin, il est à Londres où il a de fructueuses discussions avec les Anglais sur la nécessité de l'unité de commandement[86]. L'après-midi du 14, devant les députés réunis en comité secret (tribunes évacuées), il commence son discours par : « Je regarde, en pleine responsabilité, que c'est exposer la défense nationale à des risques pleins de périls...». Il est aussitôt interrompu par une bronca de grande ampleur : « On n'a qu'à supprimer le Parlement ! » crie un député. Le vacarme est tel qu'il doit quitter la tribune. Il démissionne le soir même après avoir dit à Guillaume de Tarde : « Tu avais raison, je n'ai jamais rien compris à cette race »[87]. Lyautey envoie tout de même le texte du discours qu'il n'a pas pu prononcer aux responsables politiques ; seul Gaston Doumergue répond pour dire qu'il l'approuve entièrement[88]. Deux jours après, c'est Briand lui-même qui démissionne, remplacé par Alexandre Ribot, avec Paul Painlevé comme ministre de la Guerre.

Le 25 mars, le nouveau chef du gouvernement demande à Lyautey de reprendre son poste au Maroc. Ce dernier part en cure à Vichy. L'offensive Nivelle, déclenchée en avril, est, comme il l'avait prévu, un désastre et Painlevé finit par décider, à la fin du mois, d'appliquer ses idées sur l'unité de commandement, en appelant Foch au commandement suprême des armées et Pétain au poste de chef d'état-major général chargé de faire le lien avec les Alliés. On avait pourtant en janvier refusé à Lyautey la création de ce poste de chef d'état-major général, sans doute parce que le candidat qu'il proposait, Castelnau, ne plaisait pas à la gauche[89]. De retour à Paris début mai, Lyautey est pleinement associé à la nouvelle donne : il voit Ribot, Painlevé, Poincaré, Foch et Pétain[90]. Clemenceau, revenu au pouvoir à la fin de l'année et dont les relations avec Lyautey ont le plus souvent été conflictuelles, avalise ces décisions et pour certaines les renforce[91].

Retour au Maroc (1917-1925)

Poursuite du programme

L'équipe Lyautey en 1925
Pierre Viénot, ministre
Didier Daurat (musée Guillaumet)
affiche de Matteo Brondy
Jérôme et Jean Tharaud (de droite à gauche)

Lyautey quitte Paris le 20 mai. Il s'arrête à Madrid pour des conversations approfondies avec le roi et le chef du gouvernement. Alphonse XIII lui fait discrètement savoir qu'il aimerait le voir soutenir l'idée d'une paix séparée avec l'Autriche pour laquelle l'empereur Charles Charles Ier et l'impératrice Zita œuvrent, mais il refuse de s'engager[92]. Le 29 mai, après avoir échappé de peu à une torpille lancée par inadvertance par un navire d'escorte anglais[93], il arrive à Casablanca, prêt à reprendre le travail de développement du Maroc où il l'avait laissé.

Pour l'aider, une équipe de fidèles qu'il a choisis et auxquels il fait confiance. Elle a joué un rôle essentiel. Wladimir d'Ormesson dit que « Lyautey créait autour de lui une atmosphère faite à la fois d'intelligence et de confiance »[94]. Sur la photo de 1925, on peut voir, debout de gauche à droite : le capitaine Pélier, le colonel Huot (l'homme de l'ombre est dans l'ombre), le Maréchal, Pierre de Sorbier, le commandant Ract-Brancaz, le capitaine Fouques-Duparc, Émile Vatin-Pérignon, le capitaine Deschanel, le comte de Saint-Quentin, le capitaine Bourgin. Dans ceux qui sont assis, à l'extrême-gauche, le lieutenant Durosoy et au premier plan au centre, Gaston Palewski. Dans le premier cercle et sur toute la durée, on trouve, côté militaires :

  • le général Poeymirau, le chef militaire, mort en 1924
  • le général Gueydon de Dives, chef d'état-major en 1914, suivi du colonel Jean Delmas, mort en 1921
  • le capitaine Bénédic, futur colonel, chef du cabinet militaire
  • le colonel Berriau, chef des affaires indigènes et du renseignement, mort en 1918[95], suivi du colonel Huot
  • Maurice Durosoy, arrivé en 1924 comme aide de camp, puis chef de cabinet du maréchal, futur général

S'y rajoutent, les officiers d'ordonnance, Wladimir d'Ormesson, Édouard Champion (l'éditeur), Joseph Pélier, Yves de Boisboissel, Louis Guillon, Fouques-Duparc, etc., et les membres de son cabinet militaire, le commandant Ract-Brancaz (du service du renseignement), Georges Spillmann (du même service, futur général), le commandant Cellier, Aimery Blacque-Belair (le lieutenant des Dialogues sur le commandement de Maurois), Étienne de Felcourt, chargé des renseignements extérieurs, Alfred Droin, l'officier poète[96], François de La Rocque, à l'état-major de Lyautey de 1913 à 1916, puis brièvement en 1925 comme lieutenant-colonel chargé du deuxième bureau. Parmi les trois militaires qui ont succédé à Lyautey comme résident général, deux l'ont servi au plus près : Charles Noguès et Alphonse Juin. Ce dernier a même poussé l'attachement jusqu'à le suivre en France en 1925, pour continuer à le servir au sein du Conseil supérieur de la guerre. Un troisième futur résident, Augustin Guillaume, n'a que brièvement été au cabinet de Lyautey ; il était néanmoins tout à fait à même d'apprécier ses méthodes. Les trois feront tout le contraire, une fois au pouvoir...

Côté civils, le premier cercle comprend :

  • Robert Billecard, chef du cabinet civil de 1912 à 1914, suivi de M. Révilliod et d'Émile Vatin-Pérignon
  • Paul Tirard, secrétaire général du Protectorat en 1913-14, suivi d'André Lallier du Coudray
  • Pierre de Sorbier, d'abord chef du cabinet diplomatique, puis secrétaire général adjoint du Protectorat en 1917, enfin secrétaire général de 1920 à 1924[97]
  • Charles de Saint-Aulaire, diplomate, au Maroc depuis 1902, délégué à la Résidence générale de 1912 à 1916, suivi d'Urbain Blanc
  • Guillaume de Tarde, secrétaire général adjoint du Protectorat, puis directeur des affaires civiles de 1917 à 1920
  • François Pietri, chef des services financiers jusqu'en 1924, inspecteur des finances et futur ministre
  • René de Saint-Quentin, chef du cabinet diplomatique, futur ambassadeur

Dans le second cercle, on trouve Henri Gaillard, diplomate, secrétaire général du gouvernement chérifien (poste supprimé en 1917), Félix de Vogüé, seul fils survivant d'Eugène-Melchior, Pierre Viénot, secrétaire particulier[98] ainsi que Georges Hutin[99], Gaston Palewski, Gérard de Launay, Henry de Castries et son successeur à la tête du service historique, Pierre de Cenival[100], Tranchant de Lunel (jusqu'à son renvoi en 1923), son successeur, Jules Borély, Paul Boudy, chef du service forestier, Henri Prost et plusieurs de ses collègues architectes. Lyautey a toutefois un défaut : il aime à s'entourer de jeunes gens choisis pour leur physique, ce qui n'est pas un gage d'efficacité... Blacque-Belair écrit à ce propos en 1922 : « Le maréchal s'entoure trop facilement de gigolos, qui débarquent de Paris, passent à Rabat six mois par an et traitent tout un peu à la légère. Porteurs souvent que d'un beau nom ou d'un physique plaisant, ils sont peu disposés à être les porte-parole et les réalisateurs des idées admirables du Maître. Celui-ci a bien perdu en perdant des hommes comme les colonels Delmas et Berriau [101]». Le même pense aussi que Lyautey fait un peu trop confiance, car certains membres de l'équipe ont « l'improbité prospère »[101], une accusation qu'il n'est pas le seul à formuler.

L'économie du Maroc est stimulée après guerre par une découverte fortuite faite en 1917 à l'occasion de travaux d'une ligne de chemin de fer : les phosphates de Khouribga. Déjà, depuis 1908, on sait qu'il y a des phosphates au Maroc et c'est une des raisons de l'intérêt des Allemands pour le pays. L'importance du gisement de Khouribga est considérable et on prévoit que la quasi-totalité de la production devra être exportée. Lyautey prend deux décisions : d'abord, l'exploitation sera confiée non à des intérêts privés mais à l'Office chérifien des phosphates, créé en 1920, une décision qui n'est pas celle d'un homme de droite. Ensuite, les travaux (pharaoniques) du port de Casablanca, toujours en cours, sont modifiés avec la création d'un quai des phosphates, doté de larges surfaces d'entrepôts, de grues dédiées et de liaisons ferroviaires. L'exploitation commence en 1921 et est une manne pour le pays. La Banque de Paris et des Pays-Bas, évincée de l'exploitation des phosphates, se rattrape en obtenant, toujours en 1920, la concession du transport ferroviaire au Maroc. Elle crée à cet effet la Compagnie des chemins de fer du Maroc (CFM), dont les débuts sont très lents, tant que la traction électrique n'a pas été adoptée (1925). Cette compagnie devient célèbre dans le monde entier quand elle construit un hôtel de luxe à Marrakech en 1923 : la Mamounia , bientôt suivi des hôtels rachetés à la Compagnie Générale Transatlantique (Palais Jamaï à Fès, Transatlantique de Casablanca, Meknès et Agadir). La concession de l'électricité suit celle des chemins de fer ; elle est accordée en mai 1923 et autorise, entre autres, la construction de plusieurs barrages sur l'Oum Er-Rbia. Une société est créée en janvier 1924 : Énergie électrique du Maroc (EEM), chapeautée encore par la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui la contrôle directement ou via la CFM. Dès septembre 1924, une grosse centrale thermique entre en service sur le site des Roches Noires à Casablanca. Il faut attendre encore un an pour voir démarrer les travaux des premiers barrages[102].

Si le Maroc a naturellement été en retard sur la métropole pour les chemins de fer, il n'en va pas de même pour l'aviation, dont Lyautey a vite compris le potentiel. Déjà, pendant la guerre, il a obtenu en 1916 l'envoi de deux escadrilles pour parer au déficit de troupes au sol, qui servent à la reconnaissance et au bombardement. Elles sont équipées de Voisin et de Farman, et servent en particulier dans la région de Taza et celle du Tafilalet[103]. C'est en 1918 que l'industriel Pierre-Georges Latécoère décide de développer les liaisons aériennes avec le Maroc, et au-delà l'Afrique de l'Ouest et l'Amérique du Sud ; il crée à cet effet la CEMA (Compagnie Espagne-Maroc-Algérie) avec laquelle le gouvernement signe un contrat pour le transport du courrier, comprenant une subvention annuelle de Lyautey. Le 9 mars 1919, Latécoère est à bord du vol d'essai du Salmson 2A2 qui relie Toulouse à Casablanca, vol effectué en 11h45. À son arrivée, il remet à Lyautey le journal de la veille et à la générale un bouquet de violettes fraichement cueilli[104]. Le 1er septembre 1919, vol inaugural de la ligne postale sur Breguet XIV avec aux commandes Didier Daurat, qui est par la suite le patron de la ligne du Maroc. En juin 1921, le roi Albert Ier de Belgique en visite à Rabat exprime le souhait de revenir en France en avion et Lyautey organise son voyage, mais tout le monde tremble, y compris le pilote[105]. De 1919 à 1921, il y a eu de nombreux accidents mortels, au point que Lyautey a dû interdire aux membres de son cabinet de prendre l'avion[106]. À l'été 1922, Latécoère demande à Lyautey son aide pour définir les escales de la future ligne vers Dakar. Lyautey confie les reconnaissances nécessaires au capitaine Joseph Roig[107], le chef d'escale de Latécoère au Maroc, et à un officier de goumiers qui sert d'interprète[108]. En mai 1923, premier vol vers Dakar. En 1924, Latécoère transporte 2 000 passagers et des millions de lettres sur la ligne du Maroc. Cependant, durant toutes les années vingt, les escales du sud, Cap Juby (Tarfaya) et Villa Cisneros (Dakhla) posent un problème majeur d'insécurité, avec de nombreux équipages capturés, blessés, ou même tués (voir les aventures de Jean Mermoz et de Saint-Exupéry), les Espagnols étant incapables de pacifier la région et Lyautey se voyant interdire d'y intervenir.

La colonisation officielle des terres s'est faite sous Lyautey par :

  • rachat de terres guich. Puisque la protection du sultan est assurée par la France, ce statut devient obsolète,
  • rachat de biens habous,
  • rachat de 50 000 ha à de grandes sociétés foncières,
  • confiscation de 30 000 ha appartenant à des Allemands ou Austro-Hongrois,

soit au total quelque 200 000 ha de lots de colonisation officielle, auxquels il faut ajouter les achats privés. Trois corps sont créés pour développer l'agriculture : officiers des eaux et forêts, ingénieurs du génie rural et inspecteurs de l'agriculture. Le service des forêts est confié à Paul Boudy et celui du génie rural à Jacques Nacivet, qui obtient en 1923 que l'hydraulique agricole, si importante au Maroc, soit détachée de la direction des travaux publics et placée sous sa coupe. Quant aux inspecteurs de l'agriculture, ils ont entre autres pour mission la vulgarisation des techniques agricoles, et la distribution d'engrais et de semences. Les cultures passent dans la Chaouia entre 1915 et 1923 de 201 000 ha à 422 000, dont de 16 000 à 31 000 ha pour les lots de colonisation[109]. Quant à la production globale, elle passe de 1915 à 1924 pour les céréales de 13,8 à 22,2 millions de quintaux, et pour les bovins de 548 000 têtes à 1 568 000[110]. Fin cavalier et passionné d'équitation, Lyautey ne manque pas d'imprimer sa patte dans ce domaine. Il a repéré dès 1912 un vétérinaire militaire, le colonel Théophile Monod. Il lui confie le service de l'élevage nouvellement créé, avec en ligne de mire les pur-sang arabes. Ce dernier crée en 1914 le haras de Meknès, qui a pour première tâche les remontes militaires, puis après la guerre l'amélioration génétique et la promotion du jumping[111].

À son retour en 1917, Lyautey a continué de plus belle à récupérer les spécialistes dont il avait besoin et qui étaient au front, qu'ils soient réaffectés ou réformés ; c'est ainsi qu'il invite le Lorrain Jacques Majorelle à venir. Henry de Castries, il y a peu dans l'Oise, retrouve son service historique qui est érigé en Institut historique du Maroc[112]. Plusieurs architectes arrivent, dont Auguste Cadet. Bernard Boutet de Monvel, affecté en 1917 à la base aérienne de Fès, est incité par Lyautey à reprendre ses pinceaux. Le service des Beaux-Arts est la même année à l'origine d'une découverte majeure : les tombeaux saadiens de Marrakech, murés depuis deux siècles, qu'il étudie et publie[113]. Ce service est étoffé en 1918 avec la création d'un Office des arts indigènes, confié à Joseph de La Nézière. En 1919, il est rattaché à la direction de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Monuments historiques à la tête de laquelle vient d'être nommé Georges Hardy. Puis en 1920, l'ensemble du service des Beaux-Arts est réorganisé en trois sections :

  • monuments historiques, palais et résidences, confiée à Edmond Pauty
  • arts indigènes (ateliers, enseignement, musées) confiée à Prosper Ricard et Joseph de La Nézière, épaulés par des ethnographes comme Jean Gallotti et une cohorte de peintres, dont fait partie Azouaou Mammeri[114]
  • antiquités, confiée au spécialiste de Volubilis, Louis Chatelain[115]

En 1923, le service est en crise : Lyautey doit renvoyer son chef, Tranchant de Lunel, pris dans des affaires de mœurs et de drogue. Il n'est remplacé qu'en 1924, par Jules Borély. Cadeau de départ du service au maréchal en 1925 : le beau livre de Jean Gallotti Le Jardin et la maison arabes (deux tomes) illustré par Albert Laprade, avec une lettre-préface de Lyautey lui-même : « Vous avez écrit un livre non seulement d'artiste et d'érudit, mais d'amoureux. Un soir de cet été [1925], j'ai pu feuilleter votre manuscrit resté longtemps sur ma table, au milieu des préoccupations que vous savez. C'était comme lorsqu'on pénètre, à la fin d'une journée accablante, derrière les murs hostiles d'une casbah, dans un jardin de cyprès, où vous assaillent la fraicheur des fontaines, le parfum des roses et le vol des colombes ».

Jusqu'à la fin de la guerre, Lyautey avait mobilisé les peintres pour des relevés des monuments à sauver. Ce travail achevé, il incite les artistes de passage (tels que Raoul Dufy) à rester au Maroc en mettant des ateliers à leur disposition et s'occuper activement de la promotion des peintres et sculpteurs, en parrainant de nombreuses expositions au Maroc, à Marseille et à Paris, avec l'aide en particulier de la galerie Georges Petit. Il les structure également. Il y a bien une association des peintres orientalistes en France, mais il veut faire émerger une école proprement marocaine. L'Association des peintres et sculpteurs du Maroc est créée en 1922, placée sous la tutelle de Georges Hardy. Elle comprend au départ douze membres : Jean Baldaoui, Jean Hainaut, Raphaël Pinatel, Paul Lafond, Édouard Brindeau de Jarny, Marcel Vicaire, André Lenoir, Mattéo Brondy, Edmond Pauty, Albert Laprade, Gabriel Rousseau, Blanche Laurent-Berbudeau[116]. Autour d'eux, on peut encore citer : Jules Galand et Bernard Boutet de Monvel, deux officiers-peintres, Tranchant de Lunel, André Suréda, Henri Derche, Charles Duvent (honoré de plusieurs commandes officielles), Camille Josso, Azouaou Mammeri et bien sûr Jacques Majorelle, qui s'installe à Marrakech en 1922. Leurs thèmes favoris sont les médinas, les fantasias et les kasbahs de l'Atlas. Pour accueillir leurs œuvres, un musée d'art moderne est créé en 1923 à Rabat. Il porte le nom du grand ancien, Eugène Delacroix, dont les carnets du Maroc sont célèbres[117].

De 1917 à 1925, un nouveau contingent d'architectes arrive au Maroc : Marius Boyer, Edmond Brion, Auguste Cadet, Jean Balois, Albert Greslin, dont le principal centre d'intérêt est la ville de Casablanca en pleine expansion. Leur style est foisonnant et fait appel à toutes les références, du néo-mauresque à l'art déco, avec souvent des créations très personnelles qui font la richesse de la ville. Certains ont été appelés par Lyautey lui-même.

Mais c'est par le recours aux écrivains que Lyautey s'est directement impliqué dans une autre forme de mise en valeur du Maroc. Frappé par le rôle que Loti a pu jouer vis-à-vis de la Turquie[118], il invite, cornaque, cajole toute une série d'écrivains, reconnus ou non. S'ils arrivent sans le sou comme Jérôme et Jean Tharaud, il subvient à leurs besoins matériels et en est payé de retour par des livres qui participent au mythe : Rabat ou les heures marocaines, Marrakech ou les seigneurs de l'Atlas, Fès ou les bourgeois de l'Islam[119]. Des résidents sont mis à contribution : Joseph Vattier (Âmes maghrébines, 1925) ou Aline Réveillaud de Lens (Derrière les vieux murs en ruines, 1922). Des écrivains reconnus sont invités : Edith Wharton en 1917 (In Morocco, 1919), Claude Farrère en 1920 (Les Hommes nouveaux, Lyautey l'Africain, 1922). Le maréchal connaît Paul Desjardins, l'homme des décades de Pontigny, depuis trente ans. Il l'invite à Rabat avec André Gide et d'autres auteurs de la NRF ; il lui présente Pierre Viénot et Aimery Blacque-Belair qui sont à son cabinet et que Desjardins embauche pour ses décades[120]. Divers auteurs de la NRF s'intéressent au maréchal (Roger Martin du Gard et Jean Schlumberger notamment). Autre habitué des décades : André Maurois, invité lui aussi, obtient le droit de rédiger la biographie de Lyautey, la seule qui paraît de son vivant. On peut encore citer Jacques Ladreit de Lacharrière, qui s'intéresse au Maroc depuis le début des années 1910 et a publié de nombreux articles sur Lyautey, André Chevrillon (Visions du Maroc, Marrakech dans les palmes, Un crépuscule d'Islam), et Henry Bordeaux, qui a fait dans les années vingt de longs séjours au Maroc et en a tiré plusieurs récits, romans ou essais : Un printemps au Maroc, Le Miracle du Maroc, Henry de Bournazel, ou Le Gouffre[121]. Reste un cas un peu à part, celui de Jean Giraudoux, car s'il est venu au Maroc, c'est en service commandé, en tant que responsable du service des œuvres françaises à l'étranger dépendant du Quai d'Orsay. Le courant passe tout de suite avec Lyautey, dont l'influence le marque durablement, notamment ses conceptions urbanistiques[122]. Giraudoux retrouve d'ailleurs au Maroc son camarade de lycée Albert Laprade[123]. Plus étonnant, la personnalité de l'écrivain semble avoir séduit le Sultan[124]. Giraudoux et Lyautey se revoient par la suite en France, en particulier au moment de l'Exposition coloniale.

Le programme de pacification, laissé entre parenthèses pendant la guerre, est repris ensuite, car des tribus sont à nouveau entrées en rébellion dans le Rif, vers Taza, dans le Moyen-Atlas et dans le Sud. Lyautey veut certes pacifier mais aussi rêve de reformer l'empire chérifien du temps de Moulay Ismaïl, de la Méditerranée au Sénégal[125]. Les caïds alliés, Goundafi et Glaoui, sont mis à contribution pour la rébellion du Souss où des tribus sont restées fidèles à El Hiba. Le général Aubert sécurise (provisoirement) la zone de Taza en 1918, le général Maurial fait de même dans le Moyen-Atlas. Le colonel Doury écrase une harka qui menaçait le Tafilalet. Une opération exemplaire a lieu en septembre 1920 à Ouezzane. C'est un des sanctuaires les plus vénérés du Maroc, situé dans une région du Rif devenue inaccessible au Makhzen en raison de la présence de tribus qui l'ont mise en coupe réglée. Lyautey veut mettre fin à cette situation en évitant toute effusion de sang, en raison de la présence de ce sanctuaire. Il envoie donc des troupes commandées par Poeymirau et en même temps engage des négociations qui sont couronnées de succès. Lyautey entre à Ouezzane en octobre accompagné du sultan qui reçoit un accueil triomphal et peut aller faire ses dévotions au mausolée du saint, ancien grand maître du soufisme[126]. À la même époque, il envoie deux colonnes dans le grand sud contre des tribus insoumises de la région de Tarfaya (Cap Juby) mais il s'agit d'une zone d'influence espagnole et il est stoppé net par Paris[127]. Au printemps 1923, une nouvelle campagne doit être lancée pour réduire la tâche de Taza, qui bloque le passage vers l'Algérie. Elle est menée par le fidèle Poeymirau et donne lieu à de violentes batailles. Sur le terrain, on retrouve Henry de Bournazel et sa légendaire tunique rouge, Durosoy, pas encore aide de camp de Lyautey, Blacque-Belair, laissé pour mort à El Mers[128], et un jeune et déjà brillant capitaine : Jean de Lattre.

Difficultés fatales

Malgré le travail considérable accompli, le second séjour de Lyautey contraste singulièrement avec le premier : on passe d'un parcours presque triomphal à ce qui est à certains égards un chemin de croix. Il doit affronter deux types de difficultés : personnelles avec une santé de plus en plus chancelante, et politiques avec l'opposition grandissante des colons, l'administration qui lui échappe et le gouvernement qui lui est de plus en plus hostile. Ces difficultés l'amènent à présenter trois fois sa démission, fin 1923 après le départ ou la disparition de plusieurs de ses fidèles, en octobre 1924 après le départ d'Alexandre Millerand qui le soutenait, et en 1925 après la nomination de Pétain pour diriger les opérations militaires[129].

Il a toujours été un bourreau de travail, aux activités incessantes, dormant très peu et épuisant ses officiers d'ordonnance. Comme il ne se ménage pas, le corps quelquefois ne suit pas et il accumule notamment les crises de foie : une en 1915, une autre après son départ du ministère qui l'oblige à un mois de cure à Vichy[130]. En février 1923, de retour d'Alger en voiture, il manque d'y rester, réussit à regagner Fès où les médecins diagnostiquent une crise de vésicule biliaire qui nécessite une opération. Il est intransportable. La foule se rassemble sous ses fenêtres et les oulémas lui font réciter des prières, l'iman de Moulay Idriss vient avec un flacon d'eau de la source du lieu et des cierges qu'il place au pied du lit du maréchal. Le lendemain, il se sent mieux et on crie au miracle[131]. Une semaine plus tard, il peut envisager de partir à Paris se faire opérer. Début 1924, nouvelle crise et nouvelle opération. Il passe plusieurs mois à Paris jusqu'aux élections. À Lucien Saint qui l'accompagne à la gare de Lyon, il dit : « Je ne retourne à Rabat que pour faire mes malles... les élections, ma santé, c'est bien fini [132]».

Lyautey était contre la colonisation de peuplement mais il n'a pas pu s'opposer à ce déferlement qui a accompagné les premières années de son proconsulat. Hors les risques de conflit avec la population locale sur l'appropriation des terres ou des emplois, il craignait que ceux, très nombreux, qui venaient du reste de l'Afrique du Nord ne veuillent transposer au Maroc le régime algérien de l'administration directe. Ses craintes se sont révélées fondées. Plusieurs organes ont structuré les mécontentements : les chambres de commerce, les chambres d'agriculture, les réseaux francs-maçons et la presse d'opposition. Dans un document publié sans fard et des plus instructifs, Les Francs-maçons et Lyautey, les frères détaillent leur conflit avec Lyautey, les objectifs visés et les méthodes utilisées[133]. Première méthode : monter en épingle des incidents secondaires en s'appuyant sur une presse qu'ils dominent (Vigie marocaine, Annales marocaines, Action marocaine, Petit Marocain). À plusieurs reprises, ils exploitent la rivalité entre Casablanca et Rabat et la frustration de la capitale économique de n'être pas aussi la capitale administrative. Ils tirent à boulets rouges en 1919 contre la décision de supprimer la parité entre le franc et la monnaie locale, le hassani. Clemenceau donne raison à Lyautey et ils doivent s'incliner. En 1924, ils en appellent aux droits de l'homme et réclament le départ de Lyautey, parce que, suite à un triple assassinat sur la route de Safi, les corps ont été rapatriés à dos de mulet. Ils soulèvent aussi des problèmes de fond : Lyautey a créé en 1919 un conseil de gouvernement formé de professionnels et à rôle consultatif ; au nom de la démocratie, ils voudraient en faire un conseil élu avec rôle délibératif en matière budgétaire. C'est inconciliable avec les principes du protectorat. Ils s'attaquent aussi à l'autorité des pachas et caïds sur les villes et régions. Ils qualifient ce système de féodal et en dénoncent les abus par ces potentats locaux. Ils sont loin d'avoir tort, mais cela fait partie de la realpolitik de Lyautey : soutenir ces pachas et caïds en échange du maintien des tribus qu'ils contrôlent dans l'obéissance. Autre problème de fond : la politique islamique de Lyautey. La thèse des frères est que le maréchal a grandement favorisé la propagation de la religion dans un pays jusque-là peu islamisé. Il est de fait qu'un des piliers de sa politique a été la consolidation des pouvoirs du Sultan, descendant du Prophète et imam couronné. Il est en particulier reproché à Lyautey d'avoir apporté son aide au pèlerinage de la Mecque, d'avoir cherché l'appui de l'Islam officiel et des confréries religieuses, ou d'avoir subventionné la mosquée Karaouiyine. Ils lui reprochent même d'avoir expulsé des franciscains et jésuites qui voulaient convertir les Marocains. Des missionnaires protestants anglo-saxons trop zélés ont subi le même sort[134].

Ce que veulent avant tout les francs-maçons, c'est une révision de la politique de colonisation de Lyautey. Comme ils l'expliquent très bien, le maréchal est contre la colonisation de peuplement et freine des quatre fers sur la distribution des terres. Ils mettent en avant le chiffre « ridiculement bas » de 1,5 % des terres cultivables attribués aux colons. Le Petit Marocain du radical-socialiste Pierre Mas condamne cette politique « qui n'est ni d'assimilation, ni de substitution, mais d'éducation », et son rédacteur Goulven réclame, « à l'exemple de l'Algérie, une modification du régime de l'aliénation des terres domaniales ». Ils réussissent à transporter le débat en France, à travers leurs instances nationales et tous les hommes de gauche qui adhèrent à leurs idées. C'est pourquoi le pessimisme de Lyautey est à son comble après l'arrivée au pouvoir du cartel des gauches. Un dernier reproche qu'ils font ne manque pas d'étonner : la guerre du Rif est dénoncée comme « le résultat des provocations de Lyautey à l'encontre d'Abd El Krim, dans le but de soutenir l'Espagne et le roi d'Espagne ». On savait Lyautey très attaché à Alphonse XIII, mais pas au point de déclencher une guerre pour lui, et alors même qu'il se heurte aux prétentions espagnoles sur le Rio de Oro, Tarfaya et Ifni, qu'il considère comme partie intégrante de l'empire chérifien qu'il rêve de reformer. Deux décisions du gouvernement heurtent profondément Lyautey : le décret du 4 décembre 1920 dotant la Mauritanie du statut de colonie et la rattachant à l'A.O.F., et peu après les Confins algéro-marocains érigés en région militaire autonome rattachée à l'Algérie[135].

Le problème avec les colons se double d'un problème avec l'administration. Ses cadres français ne comprennent pas la nécessité de partager le pouvoir avec des indigènes et ont une tendance naturelle à l'accaparer. D'où un dérapage continu pendant la guerre qui amène Lyautey à taper du poing sur la table en 1920 : c'est le fameux texte dit « du coup de barre », en fait, une lettre au président du Conseil du 18 novembre : « Voici le moment de donner un sérieux coup de barre au point de vue de la politique indigène et de la participation de l'élément musulman aux affaires publiques. Il faut regarder bien en face... la situation du monde musulman et ne pas se laisser devancer par les événements. Ce n'est pas impunément qu'ont été lancées à travers le monde les formules du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et les idées d'émancipation... Il faut bien se garder de croire que les Marocains échappent ou échapperont longtemps à ce mouvement général... Ce serait absolument une illusion de croire que les Marocains ne se rendent pas compte de la mise à l'écart des affaires publiques dans laquelle ils sont tenus. Ils en souffrent et ils en causent... Ils ne sont ni barbares, ni inertes... Il se forme chez eux une jeunesse qui se sent vivre et veut agir, qui a le goût de l'instruction et des affaires. À défaut des débouchés que notre administration lui donne si maigrement et dans des conditions si subalternes, elle cherchera sa voie ailleurs... Il faut donc entrer résolument et vite dans une nouvelle voie[136] ». Le problème est que la classe politique n'est pas prête à entendre un tel discours, mais Lyautey s'inquiète des revendications d'indépendance qu'il commence à percevoir dans un pays qui n'est plus « figé dans une forme théocratique immuable » et que le choc du protectorat a réveillé. Pour éviter le piège de l'administration directe, la solution qu'il préconise dans ce texte et tente de mettre en œuvre est celle de la formation d'élites marocaines, qui prendront peu à peu la relève. Il rappelle qu'il a en 1916 proposé de former des jeunes issus des collèges musulmans en leur procurant des stages dans la fonction publique mais que cette proposition est restée lettre morte.

Autour de 1914, Lyautey a fondé des collèges musulmans à Fès (collège Moulay Idriss) et à Rabat (collège Moulay Youssef), puis en 1918 à Meknès (collège militaire de Dar el Beïda[137]). Leur inconvénient est le manque de débouchés car ils ne permettent pas de passer le baccalauréat. Néanmoins, l'intégration d'élèves officiers de Dar el Beïda dans l'armée est facilitée. En application du programme transmis au gouvernement, Lyautey décide en 1921 que les trois premiers de chaque promotion de Dar el Beïda se verront offrir des postes à la Résidence, au Makhzen et au renseignement, mais comme leur bagage est insuffisant, il organise pour chaque promotion des stages et voyages en France, avec visite des principales institutions de la République et rencontres avec les hauts responsables de l'État[138]. Parallèlement, il crée en 1920 l'Institut des Hautes Études marocaines à Rabat, dont l'animateur est le grand arabisant Évariste Lévi-Provençal, avec mission d'acculturer à petites doses l'élite de la société[139]. Aux congrès de l'Institut, Lévi-Provençal tient d'ailleurs ses discours en arabe. Ces réformes ne suffisent pas pour vaincre les résistances de l'administration qui sont renforcées par l'arrivée de nouveaux résidents généraux.

La guerre du Rif

Abd El Krim

Après l'arrivée au pouvoir du cartel des gauches, les instructions envoyées à Lyautey changent : « Le Maroc a assez coûté, il faut maintenant qu'il rapporte[140] ». On veut pour cela qu'il modifie la structure du pays et adopte celle de la métropole, en d'autres termes, qu'il passe à l'administration directe. Lyautey s'y refuse en s'abritant derrière les traités. En réponse, ses crédits sont rognés, ses décisions critiquées[141]. Il s'apprête à démissionner quand Abd El Krim, en révolte depuis trois ans contre l'Espagne dans les montagnes du Rif, invite ses compatriotes à se retourner contre la France. Du coup, le gouvernement change de discours et demande à Lyautey de rester. Il accepte et défait ses bagages. L'adversaire qu'il affronte est d'une toute autre envergure que les chefs de tribus auxquels il s'est heurté jusqu'ici : il est intelligent, cultivé, et a un vrai sens politique. Il a étudié à l'université Al Quaraouiyine, à Fès, et été nommé cadi de Mellila, avant d'être jeté en prison pour s'être opposé à la politique de conquête espagnole. Lyautey est resté dans l'expectative au début du conflit, peut-être lorgnait-il du côté de Larache et Tanger, mais il était surtout préoccupé d'empêcher une jonction entre les tribus qui contrôlent la tâche de Taza (qu'il combat de façon discontinue depuis 1914) et celles du Rif. Les choses changent quand le sultan Moulay Youssef refuse en 1924 de rejoindre le combat d'Abd El Krim ; ce dernier appelle donc directement à la révolte contre la France. Lyautey peut d'autant moins reculer qu'Abd El Krim a franchi la ligne rouge en contestant l'autorité du Sultan et en parlant ouvertement de le remplacer[142], comme El Hiba dans le sud dix ans auparavant[143]. Déjà, dans toute la zone, les oulémas disent la prière en son nom[144].

En 1924, Abd El Krim se contente d'établir une ligne de postes fortifiés face à ceux des Français. Lyautey demande à l'automne combien la métropole peut lui envoyer de troupes en cas d'assaut. Onze bataillons, répond l'état-major[145]. Les premières attaques surviennent en avril 1925 dans la région de l'Ouergha. Les troupes résistent péniblement. Une deuxième offensive a lieu au début de l'été, visant l'est et l'ouest du premier front : Taza et Ouezzane ; offensive à nouveau stoppée. Abd El Krim, qui se vantait d'être à Fès le 4 juillet, n'y est pas et c'est au contraire Moulay Youssef qui y vient et exhorte son peuple à la résistance[146]. Lyautey constate qu'une grande partie des tribus est restée fidèle au Makhzen[147], mais il est très fatigué car il n'a dormi que quatre heures par nuit pendant l'offensive ; il demande donc qu'on lui envoie un général pour assurer la conduite des opérations sur le terrain, qui remplace en quelque sorte Poeymirau, mort l'année précédente. Le gouvernement choisit le général Naulin.

Lyautey souhaite ménager Abd El Krim, dont il a reconnu la valeur, qu'il ne désespère pas d'amener à résipiscence et verrait bien comme un caïd du Rif, reconnaissant l'autorité du Makhzen[148]. C'est pourquoi il ne poursuit pas l'offensive contre lui, il veut juste, en plein accord avec Naulin, continuer sa bonne vieille méthode : l'alternance de la diplomatie et de l'usage de la force. Militairement, il n'envisage pour l'instant que de récupérer le terrain perdu, en donnant au passage une leçon aux tribus qui ont trahi, dont les Beni Zeroual[149]. Attitude incompréhensible pour le gouvernement qui est toujours dans le même état d'esprit que pendant la Grande Guerre et veut écraser l'adversaire. On se souvient du refus d'une paix séparée avec l'Autriche qui aurait pourtant épargné bien des vies humaines. Il est donc décidé à Paris de décharger Lyautey de toute responsabilité militaire, de passer des accords avec l'Espagne pour une offensive conjointe de grande ampleur et de nommer Pétain comme commandant en chef des forces armées. Décision prise le 4 août mais tenue secrète sur le moment. Pétain, que Painlevé avait envoyé au Maroc en juillet pour une évaluation de la situation, y revient le 22 août avec cette fois les pleins pouvoirs. La guerre qu'il livre de concert avec Primo de Rivera et Franco, en alignant quelque 400 000 hommes, est conforme aux vœux des politiques : les forces d'Abd El Krim sont écrasées sans merci et l'usage d'armes chimiques fait des ravages dans la population civile.

Démission et retour

Son état-major est retiré à Lyautey dès l'arrivée de Pétain, qui lui signifie « que son temps est révolu et qu'il ne va pas tarder à être remplacé par un Résident civil »[150]. Il est de fait convoqué à Paris fin août. Une fois dans la capitale, ses amis lui dépeignent l'hostilité qui règne à son égard dans les milieux politiques. Il a vite confirmation qu'on veut sa tête et repart sans avoir vu les ministres. Il met ses affaires en ordre et rédige le 24 septembre sa lettre de démission : « Du jour où la menace rifaine s'est réalisée, je n'ai plus eu d'autre pensée que de tenir le coup avec les moyens réduits dont je disposais au début, et de sauver la situation. Aujourd'hui, on peut sincèrement affirmer que le danger est écarté et que, avec les effectifs à pied d'œuvre, l'avenir peut être envisagé avec confiance. C'est donc en toute sécurité de conscience que je demande à être relevé de mes fonctions [151]». Cet état des lieux rend difficilement compréhensible l'hécatombe qui a suivi l'intervention de Pétain et de ses alliés.

Le maréchal entame ensuite une tournée d'adieux de dix jours. Sa dernière entrevue, le 5 octobre, est pour le Sultan. Les tribus lui envoient une lettre d'adieux dans laquelle elles adressent « leurs remerciements à l'homme plein de sollicitude qui, par sa grande et belle œuvre... étend partout le manteau de l'ordre, jette à bas les citadelles de l'anarchie et fait toujours en sorte qu'il n'y ait aucun conflit entre la civilisation et les coutumes anciennes du pays »[152]. Le 12 octobre à Casablanca où il embarque sur l'Anfa, le port est noir de monde. Dans la foule compacte, Lyautey circule presque en silence, serrant des mains, murmurant quelques mots. Sur le pont, il fait un signe d'adieu et se retourne : « Les officiers sont effrayés de voir l'expression de son visage, c'est celui d'un homme terrassé par le chagrin [153]». Au passage de Gibraltar, la flotte anglaise lui rend les honneurs militaires. L'arrivée à Marseille est glaciale : aucune troupe, aucun officiel, juste les amis au premier rang desquels d'Ormesson, qui émet une vigoureuse protestation dans le Figaro sous la forme d'une lettre ouverte au Président du Conseil[154].

La fin de sa vie en Lorraine

château de Thorey
Château de Thorey
Le bureau de Lyautey au Palais de la Porte dorée
Pavillon du Maroc à l'exposition coloniale
Tombeau de Lyautey aux Invalides

Après l'incendie et le pillage par les troupes allemandes de la propriété familiale à Crévic, effectués en représailles du traité de protectorat du Maroc, le maréchal Lyautey a décidé de s'installer à Thorey, ville qui adjoint à son nom celui de son célèbre résident. À partir de 1922, il y fait construire par Albert Laprade un château sur l'édifice d'une gentilhommière héritée de sa tante maternelle, Mlle de Villemotte, dont il était très proche et s'y installe en 1925, à 71 ans. Cette vaste demeure comprend une grande bibliothèque, une salle marocaine et une salle lorraine, ornée des portraits des ducs. Lyautey a décidé de s'intéresser de près à sa province de naissance. Il soutient le musée lorrain dont il préside la société d'amis. Il est membre de l'académie de Stanislas. Il fait construire un nouveau pavillon pour les étudiants catholiques de Nancy. Son amitié avec le prince Sixte de Bourbon-Parme lui donne l'occasion de renforcer ses liens avec sa sœur, l'impératrice Zita et à travers elle, avec toute la famille des Habsbourg-Lorraine. En accord avec eux, il organise une messe annuelle à la mémoire des ducs de Lorraine en l'église des Cordeliers de Nancy[155] et reçoit à son domicile parisien l'archiduc héritier, Otto de Habsbourg.

Le 15 juillet 1926 a lieu l'inauguration de la Grande Mosquée de Paris. Lyautey n'y est pas invité. Il compte pourtant parmi les promoteurs du projet, qu'il a toujours ardemment soutenu, pour lequel il a mis ses architectes à disposition et dont il a présidé la cérémonie de pose de première pierre le 19 octobre 1922. À cette occasion, il a rappelé le mot de Maurice Colrat à propos de cette construction : « Il ne montera vers le beau ciel de l'Ile-de-France qu'une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses[156]». Le gouvernement a pris soin d'inviter le sultan Moulay Youssef. Quand ce dernier arrive à Paris et constate la situation, sa réaction est éloquente : aussitôt après la cérémonie, il file à Thorey avec toute sa suite saluer le maréchal.

En 1927, il accepte le poste de commissaire général de l'exposition coloniale internationale qui se tient à la Porte Dorée à Paris en 1931. Aidé par une poignée de ses anciens, avec Gérard de Launay en chef de cabinet, il réussit le tour de force de présenter des reproductions des monuments des cinq continents, tels que les temples d'Angkor, des mosquées, des ksour, la maison de George Washington, des paillotes tahitiennes, avec force animations, et de tenir son budget à l'équilibre grâce aux 33 millions de billets vendus[157]. Au milieu de ces constructions éphémères trône le Palais de la Porte Dorée, un chef-d'œuvre art déco signé d'Albert Laprade, ancien architecte de Lyautey au Maroc. Après l'exposition, le palais abrite un musée des colonies, remplacé récemment par un musée de l’histoire de l’immigration. Le bureau de Lyautey, quintessence de l'art déco, a néanmoins été conservé, mais sans son portrait par Laszlo qui a été transféré au musée du Quai Branly. Il subsiste une attraction voulue par lui sur place : l'aquarium tropical abrité par le Palais.

En septembre 1928 est inauguré le monument Barrès (une lanterne des morts) sur la colline de Sion voisine de Thorey. Après la mort de Maurice Barrès en 1923, la construction de ce monument sur la « colline inspirée » avait été décidée et c'est Lyautey qui a présidé le comité chargé de son érection. En 1929, de concert avec Foch et Fayolle, il encourage le colonel de La Rocque à prendre la tête des Croix-de-Feu. Il a maintenu des liens d'amitié avec La Rocque, dont il partage les idées et qui le vénère[158]. Il lui fait connaître, au début des années trente, Robert Garric, qui s'inscrit dans la lignée d'Albert de Mun et Eugène-Melchior de Vogüé, le catholicisme social, et a fondé en 1920 les'Équipes sociales, qui œuvrent en milieu ouvrier ; Lyautey a adhéré dès 1922 à ce mouvement. Il lui présente aussi Georges Lamirand, un centralien, promoteur en Lorraine des Équipes sociales et auteur en 1932 du livre Le Rôle social de l'ingénieur, préfacé par le maréchal. Dans son importante étude sur les Croix-de-Feu, Albert Kechichian parle à propos de La Rocque de « ses nombreuses et chaleureuses séances de travail au domicile » [parisien] « du maréchal Lyautey, avec Robert Garric et Georges Lamirand, entre 1931 et 1933 »[159]. Lyautey est très intéressé à discuter du programme des Croix-de-Feu mais prudent à l'égard du mouvement auquel il n'adhère pas. Le patronage de Lyautey est acquis mais il n'a rien d'exclusif : « Le maréchal ne ménageait pas les encouragements, mais de loin et sans interférer, ni donner à penser qu'il avait délégué une mission[160]». Par contre, il est clair que La Rocque cherche à le récupérer, comme en témoigne la cérémonie de pose en juin 1933 d'une plaque à Saint-Germain en souvenir de l'article sur le rôle social de l'officier, où les troupes Croix-de-Feu paradent et qu'ils qualifient de « magnifique réunion de propagande »[161].

Le maréchal meurt à Thorey le , âgé de 79 ans, quinze jours après avoir reçu la visite du Sultan. Lyautey a demandé que ses obsèques aient lieu à Nancy et son inhumation au Maroc. Le gouvernement lui accorde des obsèques nationales mais, contrairement à la tradition, il accepte qu'elles n'aient pas lieu à Paris mais à Nancy. Après une messe à Thorey, le cortège funèbre gagne Nancy le 28 juillet et la foule défile pendant trois jours devant son cercueil dans l'église des Cordeliers. Le 2 août, une messe solennelle est célébrée en la cathédrale de la ville en présence du président Albert Lebrun, puis les honneurs militaires lui sont rendus place Stanislas. Le corps est ensuite déposé dans la crypte de la cathédrale. À l'annonce de sa mort, le Sultan du Maroc, qui était à Marseille et allait s'embarquer, vient s'incliner devant la dépouille du grand homme : « Il pleurait » nous dit André Maurois[162].

Un an après, sa dépouille est inhumée à Rabat dans un mausolée, un mur entier de la salle mortuaire étant occupé par l'épitaphe composée par lui-même avec une traduction en langue arabe et qui résume sa vision : « Ici repose Louis Hubert Lyautey, qui fut le premier Résident Général du Maroc, de 1912 à 1925. Décédé dans la foi catholique, dont il reçut, en pleine foi, les derniers sacrements. Profondément respectueux des traditions ancestrales et de la religion gardées et pratiquées par les habitants du Maghreb auprès desquels il a voulu reposer, en cette terre qu'il a tant aimée. Dieu ait son âme dans la vie éternelle »[163]. En 1961, le Maroc s'inquiète du sort du mausolée de Lyautey, une koubba, située dans le parc de la Résidence, à l'époque encore ambassade de France, dont une partie des locaux a commencé à être rétrocédée. Le roi Mohammed V ne veut pas prendre le risque que le tombeau soit profané et demande le rapatriement de la dépouille du maréchal. Son homme de confiance, Si Mammeri, vient à Paris exposer son point de vue et suggère que Lyautey repose aux Invalides. Le général de Gaulle accepte[164]. Les inscriptions suivantes, tirées de déclarations du maréchal, sont gravées sur son tombeau[165] :

  • « Être de ceux auxquels les hommes croient ; dans les yeux desquels des milliers d'yeux cherchent l'ordre ; à la voix desquels des routes s'ouvrent, des pays se peuplent, des villes surgissent »[166].
  • et sur l'autre face, en arabe : « Plus je vis au Maroc, plus je suis persuadé de la grandeur de ce Pays[167] ».
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