Gustave Thibon

Éléments biographiques

Jeunesse et formation

Métaphysicien et poète, toute sa formation s’est faite en dehors du système universitaire. À treize ans, en 1916, son père étant mobilisé, il quitte l’école avec le certificat d’études primaires pour aider son grand-père à la vigne familiale. Grâce à une bibliothèque qu'il a à sa disposition à l’adolescence, il acquiert seul [1] une culture de grande ampleur et cohérente, des langues classiques et vivantes à la biologie, à l’ économie, aux mathématiques, ainsi qu'en histoire, littérature, théologie et philosophie. La souveraineté encyclopédique qui nourrit sa pensée et aiguise son jugement le fait, à travers la chronologie, contemporain des grands esprits du Moyen Âge ( Isidore de Séville, Raban Maur) ou de la Renaissance ( Pic de la Mirandole).

Saint Thomas d’Aquin et saint Jean de la Croix sont ses deux maîtres spirituels. En 1931, il fait la rencontre déterminante de Mère Marie-Thérèse (du carmel d’Avignon), devient oblat du Carmel, tandis que le P. Charles Henrion, disciple du bienheureux Charles de Foucauld discerne que sa véritable vocation est d’aller au devant des autres et de leur prêter, dans un souci de « philosophie concrète [2] » ses mots et sa capacité de réflexion, ce qui le conduit à multiplier les articles et surtout les conférences jusqu’à un âge très avancé, tant en Europe qu’en Amérique [3].

Dans le même temps, Jacques Maritain lui ouvre les colonnes des revues qu’il parraine (La Revue thomiste, la Revue de philosophie) et lui commande son premier livre, un essai sur le métaphysicien et psychologue allemand Ludwig Klages, La Science du caractère ( 1933).

Les années du malentendu

À partir des années 1930, il ne cesse d’écrire dans de nombreuses revues (Les Études carmélitaines en particulier, mais aussi Orientations, La Vie spirituelle, Civilisation). En 1939, Gabriel Marcel édite et préface un recueil de ses articles qui paraît en 1940, Diagnostics, et qui est son premier livre à toucher un vaste public.

Ce livre est à l’origine d’un malentendu. À deux reprises, au début des années 1940 puis au début des années 1960, Gustave Thibon se trouve sous les projecteurs de l’actualité, parce que sa pensée entre en consonance avec les préoccupations immédiates de l’époque et l’idéologie à la mode : réflexion sur les causes de l’effondrement de la France et « retour à la terre » en 1940, réflexion sur les impasses du progrès industriel en 1970. Dans les années 1940, le régime de Vichy, qui se cherche des cautions intellectuelles, tente de le récupérer, lui qui a toujours refusé toute espèce de distinction sociale que son œuvre aurait pu lui rapporter (poste officiel, chaire, décorations, fauteuil académique).

Le souci de l’éternel en l’homme, qui est premier chez Thibon, le conduit à s’intéresser à l’organisation de la cité qui doit faire en sorte que les contingences temporelles (de l’économie, de la sociologie, de la politique) contrarient le moins possible cette vocation humaine à l'éternel. Pour Thibon, l’homme se condamne lui-même en se coupant à la fois de ses racines naturelles et de ses origines surnaturelles, en ignorant la dimension cosmique aussi bien que la profondeur divine de l’existence, l’une répondant de l’autre. Ce sera le grand leitmotiv de sa réflexion.

En 1941 il est, avec entre autres le P. Louis-Joseph Lebret, le P. Jacques Loew, le futur initiateur des prêtres ouvriers, et l’économiste François Perroux, l’un des fondateurs du mouvement Économie et Humanisme et de la revue du même nom, qui aura une importance capitale quoique souterraine dans la réflexion sur les pratiques économiques jusqu’au début des années 2000.

L'amitié avec Simone Weil

La même année, à l’instigation de son ami le P. Joseph-Marie Perrin, il reçoit chez lui Simone Weil, qui veut, après son expérience d’ouvrière chez Renault, tenter une expérience analogue de travailleuse agricole. C'est, de son propre aveu, la « grande rencontre » de sa vie : en quittant la France pour l’Amérique, en , Simone Weil abandonne à Thibon ses cahiers, en lui en laissant la « complète propriété » [4]. Il en tire en 1947 La Pesanteur et la Grâce, la première anthologie qui révèle au monde la personne et l’œuvre de Simone Weil. Il s’explique longuement sur les circonstances de cette amitié et davantage dans sa longue préface originelle à La Pesanteur et la Grâce [5] tout d’abord, puis dans le livre qu’il écrit avec le P. Perrin, Simone Weil telle que nous l’avons connue (1952).

De 1942 à 1944, il est l’un des principaux animateurs de l’hebdomadaire Demain que dirige Jean de Fabrègues et qui sert de couverture à une activité de soutien aux prisonniers [6], hebdomadaire qui, sur le conseil de Thibon, se saborde au printemps 1944 pour resurgir sous une forme clandestine, Destin.

En 1949, un commentateur britannique, Vernon Mallinson, mesure l’enjeu de l’activité de Thibon à cette époque, en montrant comment « la publication de ses livres pendant les années de l’occupation allemande était un événement important, parce qu’ils contenaient un défi implicite au défaitisme et à l’apathie dans lesquels étaient tombés beaucoup de ses contemporains en France [7]. »

L'après-guerre

Poète lui-même (ses Poèmes lui valent en 1940 le prix des poètes catholiques — le jury de ce prix comprenait entre autres Patrice de La Tour du Pin, Oscar Venceslas de Lubicz Milosz, François Mauriac, Giovanni Papini et Gertrud von Le Fort — et il reçoit en 1957 le prix Esparbié de l’Académie des Jeux floraux de Toulouse), Gustave Thibon est surtout l’ami des poètes ( Benjamin Fondane, Charles Maurras, Lanza del Vasto, Marie Noël, Éric Heitz) et de la poésie, élément fondamental de sa vie intellectuelle et spirituelle :

« Je ne peux passer une journée sans me dire et me redire des vers [8]. »

L' Académie française lui décerne deux de ses grands prix : le grand prix de littérature en 1964 et le grand prix de philosophie en 2000.

Other Languages
italiano: Gustave Thibon