Grande Noirceur

L’expression « Grande Noirceur » désigne, dans l'histoire du Québec, les quinze années d'après-guerre correspondant au second mandat de Maurice Duplessis comme premier ministre, de 1944 à son décès en 1959.

Durant cette période, la société québécoise connaît des mutations profondes, à l’instar des autres sociétés occidentales : exode rural, émergence de la classe moyenne, urbanisation, prospérité économique, conflits ouvriers, apparition de la télévision, renaissance intellectuelle du roman et de la poésie, expansion des universités et des bureaucraties, naissance d’une nouvelle intelligentsia. Ces changements conduisent à la constitution d’un nouvel espace idéologique, et à diverses revendications libérales de la part d'une nouvelle génération d'intellectuels. Les élites traditionnelles, groupées autour des milieux cléricaux et de la figure de Duplessis, ont cependant opposé à ces revendications un durcissement de leur conservatisme, véritable « couvercle vissé de force sur une société convertie en marmite de Papin »[1], qui ne fit qu'exacerber les tensions sociales. Pour ce qui est plus particulièrement du clergé, «on faisait face alors à ceux qui parlaient du haut de la chaire, du haut de l'autorité et qui avaient peu à apprendre de l'écoute, de l'humilité, de la charité»[2].

Lorsque la nouvelle intelligentsia issue des universités et des mouvements sociaux parvint à s’imposer à la tête de la société québécoise et à mener dans les années 1960 sa « Révolution tranquille », la période antérieure se mit à être qualifiée péjorativement de « Grande noirceur », expression attestée depuis 1966. Son utilisation continue depuis lors a conduit à populariser dans la conscience historique des Québécois l'idée d'une période de conflit entre « Anciens » et « Modernes » et à en faire un « marqueur[3] » important de l'histoire québecoise contemporaine.

Évolution de la société québécoise 1930-1960

Évolution économique 1930-1960

Commerce sur la place Jacques-Cartier en 1940.

De 1929 à 1939, le Québec a fait l'expérience, à l'exemple des autres pays du monde, de la pire crise économique des temps modernes. Ce n'est qu'avec le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale que l'économie québécoise retrouve la prospérité et atteint même le plein emploi. De 1940 à 1956, le Québec va faire l'expérience d'une croissance économique comme il n'en avait jamais connue. Par son ampleur et sa longévité, cette ère de prospérité soudaine contraste avec les années difficiles de la crise économique, contraste qui constitue la toile de fond de cette période. Par exemple, de 1939 à 1956, la valeur de la production manufacturière a augmenté de 168 % en dollars constants tandis que le produit national brut du Québec a connu une hausse de 45 % entre 1946 et 1956[4]. Par la suite, l’économie oscillera au rythme habituel des cycles de quatre ans.

À compter des années 1960, le phénomène le plus marquant a trait à l'implication directe du gouvernement du Québec au niveau de l'activité économique de la province. On peut interpréter cette implication, d’une part, comme l'aboutissement de tendances plus générales qui, depuis la crise économique, les conceptions keynésiennes et la valorisation du rôle de l'expert, ont amené l'État, dans la plupart des pays du monde occidental, à intervenir de plus en plus sur le plan économique. D'autre part, on peut aussi y voir la volonté de mettre fin aux retards que la société québécoise a accumulé par rapport à ses voisins d'Amérique du Nord ainsi que le désir de s’ajuster aux gestes posés par le gouvernement fédéral.

Évolution du contexte politique

Le deuxième gouvernement de Maurice Duplessis s'échelonne de 1944 à 1959.

Trois phénomènes caractérisent l'évolution du contexte politique entre 1940 et 1960: le long règne de Duplessis; les luttes autonomistes qu'a livrées le gouvernement du Québec pour s'opposer au mouvement de centralisation des pouvoirs par le fédéral qui accompagne la formation et la consolidation de l'État canadien; l'émergence de l'État du Québec.

De 1939 à 1944, le gouvernement d'Adélard Godbout va se distinguer de ses prédécesseurs en mettant de l'avant certaines politiques d'avant-garde. En 1940, il accorde le droit de vote aux femmes; en 1942, il rend l'instruction obligatoire et modifie le régime des pensions; en 1943, il institue une commission dans le but de préparer un plan universel d'assurance-maladie et, enfin, en 1944, il crée Hydro-Québec en procédant à l'étatisation de la Montreal Light Heat and Power Co.. Le mécontentement lié à la crise de la conscription – qui apparaît comme une véritable volte-face de la part des libéraux à la loi des mesures de guerre – ainsi qu'une carte électorale désuète ramèneront Maurice Duplessis au pouvoir en 1944.

De 1944 à 1959, Duplessis va diriger la province comme s'il s'agissait d'une affaire personnelle. Cette longévité s’explique surtout par le caractère désuet de la carte électorale, qui accorde aux campagnes une part disproportionnée de la représentation en regard de leur population: ces comtés ruraux constituaient la base électorale de Duplessis[5]. Il faut aussi insister sur le patronage qui, dans un contexte où la prospérité économique ne rejoint pas les campagnes, aurait joué un rôle déterminant, sorte de ministère de l'expansion économique régionale avant la lettre pour les comtés qui votaient du « bon bord ». À ce propos, Jean-Charles Falardeau parle de «l'ère du député-entrepreneur-homme d'affaires-commanditaire-distributeur de largesses: l'État-Providence à l'heure des anciens clochers québécois[6].» Malgré tout ce que l'on a pu lui reprocher à ce sujet, il semble que Duplessis n'ait fait que reprendre une tradition qui existait bien avant lui. De même, sa politique économique, qui consistait avant tout à concéder de grands avantages aux compagnies étrangères pour les inciter à venir s'implanter au Québec, était conforme à celle que pratiquait Louis-Alexandre Taschereau[7].

Par contre, à l'heure où le fédéral ouvrait à ses universitaires la porte de sa fonction publique, leur donnant ainsi accès à plus de pouvoir politique et à un rôle de premier plan, Duplessis a toujours refusé d'emboîter le pas. Cette attitude anachronique n'a pas manqué de nourrir les passions et d'attiser les fureurs de la nouvelle intelligentsia québécoise contre Duplessis.

Il est d’ailleurs significatif de constater que la lutte que Duplessis a menée contre les visées centralisatrices du gouvernement fédéral ait été présentée par cette intelligentsia des années 1950 comme étant essentiellement de l'opportunisme politique. Il est vrai que la manière dont Duplessis concevait la politique a fait en sorte que tout ce qu'il entreprenait, même si cela rejoignait en lui des croyances profondes, devait lui rapporter en termes de pouvoir ou de prestige personnel[8]. Que ce soit dans l'épisode de l'adoption du drapeau de la province ou de celui de la création d'un impôt provincial sur le revenu, Duplessis a fait preuve avant tout d'un flair politique qui reposait sur l'opportunisme le plus calculé[9]. Mais cette représentation des choses, ramené à la dimension d’un seul homme, laisse dans l'ombre la dynamique politique générale de cette époque.

Il faut voir que la crise économique, le New Deal américain et les théories de Keynes avaient mis en évidence la nécessité d'une intervention accrue de l'État au niveau de l'économie. Dès 1935, le premier ministre du Canada, Richard Bedford Bennett avait fait voter une série de lois qui visaient à redresser l'économie en rationalisant les interventions de l'État fédéral. Toutefois, celles-ci furent jugées inconstitutionnelles par le Conseil privé. Pour remédier à cette impasse, le gouvernement fédéral a formé, en 1937, une Commission royale d'enquête sur les relations entre le Dominion et les provinces (Commission Rowell-Sirois). Dans le même temps, on assiste, au cours des années 1930, à la formation d'un sentiment nationaliste canadien-anglais qui délaisse de plus en plus l'ancien provincialisme au profit de l'État fédéral devenu État national. Un an avant que la Commission Rowell-Sirois ne dépose son rapport, le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale est venu fournir à l'État fédéral, sous le couvert de la loi des mesures de guerre, l'occasion de concentrer en ses mains l'essentiel des pouvoirs économiques et juridiques qu'il partageait auparavant avec les provinces. En 1940, la Commission Rowell-Sirois dépose son rapport et propose une politique de centralisation fédérale qui, selon les commissaires, tout en étant plus conforme à l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, serait plus apte à répondre aux besoins de la population du Canada contemporain. Appuyée dans ses démarches par ses intellectuels, par le développement du nationalisme canadien-anglais et par les provinces les plus pauvres qui y voient de grands avantages, « l'expérience de la guerre et sa conversion au keynésianisme convainquent le gouvernement fédéral qu'il doit faire en sorte de garder le contrôle des grands impôts directs et de la législation sociale après la fin du conflit[10].» Au-delà de ses visées personnelles, c’est dans ce contexte qu’il faut interpréter l’opposition que Duplessis manifeste aux projets de centralisation des pouvoirs et des impôts du fédéral.

L'alliance de Maurice Duplessis avec le clergé (ici le cardinal Paul-Émile Léger) lui assure un appui chez les classes rurales.

Par ailleurs, dans la foulée de la crise de la conscription et de la censure de guerre, le mouvement de centralisation fédérale va provoquer une levée de boucliers dans les milieux nationalistes canadiens-français qui y voient une rupture du «Pacte» que les deux races ont conclu lors de la Confédération ainsi qu'une grave atteinte au caractère distinctif des institutions de la province de Québec. De plus, les législations du gouvernement fédéral ont un caractère avant-gardiste et font miroiter bien des avantages : pensions de vieillesse, assurance-chômage, allocations familiales, aide à l'enseignement secondaire et supérieur, assurance-santé, code national du travail, etc[11]. C’est pourquoi la lutte que mène Duplessis contre les tentatives de centralisation fédérale et le conservatisme de ses politiques vont avoir pour effet de faire de plus en plus apparaître comme rétrogrades les institutions du gouvernement du Québec en comparaison du dynamisme qui anime celles du fédéral. Devant l'indigence et le sous-développement des universités québécoises, plusieurs universitaires tendent la main aux centralisateurs fédéraux, donnant ainsi lieu à un important chassé-croisé idéologique où Duplessis et le clergé apparaîtront, de manière quasi-unanime au sein de cette nouvelle intelligentsia, comme les principaux obstacles à l'édification d'une société moderne.

Avec le slogan Il est temps que cela change, les libéraux de Jean Lesage prennent le pouvoir en 1960. L'État s'associe à ses universitaires, se modernise et intervient à son tour de manière intensive dans le domaine social et économique. Mais, au niveau des rapports entre le fédéral et le provincial, les problèmes demeurent, même si le contexte plus général a évolué.

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