Georges Bataille

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Georges Bataille
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Sylvia Bataille (de à )
Diane Kotchoubey de Beauharnais ( d) (à partir de ) Voir et modifier les données sur Wikidata
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Laurence Bataille ( en)
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Georges Bataille, né le à Billom ( Puy-de-Dôme), mort le [note 1] à Paris, est un écrivain français. Son œuvre se compose d'ouvrages de littérature, mais aussi d' anthropologie, de philosophie, d' économie, de sociologie et d' histoire de l'art. Il ne considère jamais l'écriture comme une fin en soi, mais comme un outil qui lui permet de témoigner de ses différentes entreprises qui vont des romans aux essais, de la philosophie à la création de revues. Sa vie et son œuvre se confondent alors dans le champ de ses expériences, qui mêlent mysticisme et érotisme, avec une fascination de la mort qui se retrouve en particulier dans l'un de ses textes, La pratique de la joie devant la mort. Il use parfois de pseudonymes pour signer certains écrits : Troppmann (W.-C.), Lord Auch, Pierre Angélique, Louis Trente et Dianus.

Son engagement politique le conduit à jeter sur Staline et l' Union soviétique un regard critique. Il côtoie beaucoup les surréalistes, sans jamais réellement faire partie du groupe d' André Breton. Mais il est très proche des futurs « excommuniés » de Breton réunis avant même le premier Manifeste du surréalisme dans deux groupes annexes : le groupe de la rue Blomet sous l'égide d' André Masson, et le groupe de la rue du Château qui comprend notamment Jacques Prévert et Yves Tanguy. Par son indépendance d'esprit, Bataille y exerce une influence dont il ne mesure pas tout de suite l'importance, mais qui fait de lui un « hérétique » aux yeux du pape du surréalisme. Il fonde alors la revue Documents, point de ralliement de tous les excommuniés de Breton, et qui est une véritable déclaration de guerre à Breton. Plus tard, avec des fidèles, il fonde la revue Acéphale dont le thème principal est l'exaltation tragique et dionysiaque de la vie, jusque dans la cruauté et la mort, sous la figure tutélaire de Nietzsche, mais aussi Sade, Kierkegaard, Dionysos, Don Juan ou Héraclite.

Persuadé de la perversité du fascisme, ne croyant pas aux mouvements prolétariens, il fonde en 1936, après la victoire du Front populaire de 1935, un mouvement d'intellectuels révolutionnaires « Contre-Attaque » qui se situe contre le capitalisme, contre la bourgeoisie, pour la libre expression sexuelle. Cette révolution est placée sous le signe d'un antinationalisme violent :

« Violemment hostile à toute tendance, quelque forme qu'elle prenne, captant la révolution au bénéfice de idées de nation ou de patrie - Georges Bataille - Premier tract du mouvement Contre-Attaque - »

Pour cela il se réconcilie avec André Breton, dirige le mouvement avec lui pendant une courte période et publie avec lui des textes réunis sous le titre « Contre-Attaque. Union de lutte des intellectuels révolutionnaires Les Cahiers et les autres documents 1935-1936 » préfacé par Michel Surya [note 2] .

Plus tard, il se détourne de l'action politique pour se consacrer à l'écriture d'ouvrages très souvent à composante autobiographique, dans lesquels il développe sa recherche du sacré et de l'extase, l'horreur de la mort et sa fascination pour celle-ci. Ses références à Sade, Nietzsche et Hegel, souvent détournées, servent le plus souvent à justifier ses recherches très personnelles. De récentes études ont démontré la faible filiation que son œuvre présentait avec les uns et les autres.

Auréolé d'un prestige considérable dans les milieux intellectuels, surtout connu pour ses écrits sur l'érotisme qui ont fait scandale, il reste mal connu du grand public et très peu lu. Il fait cependant l'objet d'un très grand nombre d' études et d'exégèses. Son œuvre est difficile à caractériser, « les catégories traditionnelles, les délimitations qu'elles établissent, se révèlent inappropriées ou encombrantes dès lors qu'on veut rendre compte de l'ensemble de ses écrits [1]. » D'autant plus qu'il s'est évertué à brouiller les pistes, ainsi que le démontre Jean-Louis Cornille dans un article intitulé « Bataille le prestidigitateur, ou comment brouiller les cartes » [2].

Il est enterré au cimetière de Vézelay dans l' Yonne.

Biographie

Famille et éducation

Georges Bataille, son père et son frère Martial (à droite), vers 1898. Collection Julie Bataille.

Le père de Georges, Joseph-Aristide Bataille, a épousé Marie-Antoinette Tournadre alors qu'il avait déjà 35 ans. Successivement, économe de collège, employé à la maison centrale de Melun, puis receveur buraliste, il a quarante-deux ans à la naissance de son deuxième fils : Georges. L'aîné de Georges, Martial, est celui qui va s'opposer à son frère lorsqu'en 1961 Bataille déclare dans une entrevue avec Madeleine Chapsal que son père était fou [3]. Joseph-Aristide est atteint de syphilis, maladie qui s'est déclarée entre la naissance de ses deux enfants et qui progresse rapidement. À la naissance de Georges, il est déjà presque aveugle et ses membres sont paralysés. « Je suis né d'un père P.G., qui m'a conçu déjà aveugle, et qui fut cloué, peu après ma naissance, dans son fauteuil, par sa sinistre maladie [4]. »

Georges n'a que trois ans lorsqu'il est témoin des effets furieux de la maladie de son père : douleurs atroces, troubles des viscères, des sphincters, il « conchiait ses culottes [5] ». Georges aime néanmoins ce père qui avait tout d'une « bête ». Il l'aime jusqu'à ce que son amour se transforme en haine quand commencent à se manifester les premiers signes de folie, que Georges constate vers 1911, à l'âge de quatorze ans, et qui se développent pendant que Martial part sur le front. Ce qui explique les témoignages opposés des deux frères sur le père : Martial n'a pas assisté aux dernières années de vie de son père. L'aveugle criait des insanités à caractère sexuel au médecin venu le soigner, ainsi qu'à sa femme qui perdit la raison pendant un temps, selon les récits de son enfance que fait Georges Bataille [6]. « Dis donc, docteur, quand tu auras fini de piner ma femme [7] ! »

La famille est alors installée à Reims, sans doute parce que le père y a été muté, à une date imprécise (1898,1899, ou 1900). Toutefois, Marie-Antoinette survit à son époux une quinzaine d'années en compagnie de ses enfants et il n'est plus, ensuite, question de sa folie [6]. De l'enfance de Georges, on sait peu de choses à l'exception des souvenirs qu'il livre de ses parents. Tous se rapportent d'abord à l'affliction du père. Bataille écrit qu'il s'est adonné au plaisir de l'auto-mutilation avec son porte plume « pour s'endurcir contre la douleur » dans Le Bleu du ciel, sans qu'il soit possible de déceler la part autobiographique de ce récit et la part littéraire [8]. Bataille ne l'a jamais écrit ouvertement, mais il a longtemps été convaincu que son père s'était livré sur lui à des attouchements incestueux, pédérastes, il aurait même parlé de viol [9].

Un récit intitulé Le Rêve décrit ce père qu'il revoit « avec un sourire fielleux et aveugle étendre ses mains obscènes sur lui, souvenir qui lui paraît le plus terrible de tous [10]. » On a fini par convaincre Bataille que ces scènes n'avaient pas pu avoir lieu à la cave comme il le raconte, puisque son père était paralysé, mais il reste sans doute possible que certains gestes du père aient pu paraître obscènes à l'enfant [9].

Georges étudie au lycée de Reims jusqu'en classe de première, il poursuit ensuite au collège d'Épernay où il est pensionnaire à sa demande, il y obtient son premier baccalauréat en 1914 [11].

La foi en Dieu, conversion

Reims détruite (1916) lors de la Première Guerre mondiale.

Beaucoup de choses sont difficiles à comprendre, voire inexplicables, dans la démarche de Bataille. Pour quelle raison affirme-t-il, en 1914, que « son affaire en ce monde était d'écrire, en particulier d'élaborer une philosophie paradoxale [12]. » Il a dix-sept ans à cette date, et rien n'explique pourquoi il découvre Dieu à ce moment-là : son père était irréligieux, sa mère indifférente. Il se convertit en août 1914 à la cathédrale de Reims [13] où il assiste aux offices du cardinal Luçon [14], mentionne Michel Surya en s'appuyant sur une déclaration de l'auteur à propos de lui-même : « se convertit régulièrement en août 14 [14]. » Toutefois, il semble qu'il y ait désaccord des biographes sur la date du baptême de Georges Bataille. Dans la chronologie de l'édition de la Bibliothèque de la Pléiade, Georges Bataille, Romans et récits, Marina Galletti mentionne la date du 7 août 1898 à Reims [15]. Frédéric Aribit, dans André Breton, Georges Bataille : le vif du sujet, indique comme date du baptême 1898 [16]. Ce qui laisse supposer que les parents de Georges l'auraient fait baptiser un peu avant l'âge de un an, alors qu'ils étaient irréligieux ou indifférents à la religion [note 3]. Cependant, Pierre Prévost indique l'âge du baptême de Bataille : 17 ans, et l'année : 1914 [17].

Dès le mois de septembre de la même année, après la déclaration de guerre par l'Allemagne, Georges est évacué, avec sa mère et son frère, en même temps que les populations réfugiées à Reims depuis le début du mois d'août. Ils s'établissent à Riom-ès-Montagnes dans le Cantal, chez les Tournadre. Le père, incapable de se déplacer, a été laissé sur place, confié aux soins ponctuels d'une femme de ménage [18]. Mais « il est probable même qu'en père de famille attaché au sort des siens, il leur enjoignit de partir (ils se rendirent à Riom-ès-Montagnes) [18]. » Georges vit ce départ comme un abandon, il en ressent une certaine culpabilité. Il ne reverra pas son père vivant : Joseph-Aristide meurt le 6 novembre 1915 [18].

Dans l'esprit de Georges, la mort du père revient, par un cheminement de pensée complexe, à « la mort d'un dieu ». Sa conversion est alors à assimiler à un rapprochement vers un Dieu de consolation. Sa chrétienté n'est pas simple à interpréter. Georges ne fut jamais définitivement athée, « jamais du moins au sens où l'athéisme ne fut pas pour lui une question. » « Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de Dieu, pas davantage parce que Dieu est mort, mais parce qu'il y a plus fort que Dieu, plus fort parce qu'aveugle et fou. À sa façon, Joseph-Aristide était la folie de Dieu [19]. »

À Riom, Georges mène une vie pieuse dans la maison de ses grands-parents Tournadre. Il passe son temps en promenades et en études, et il prépare son second baccalauréat. Il n'y a que de rares témoignages sur lui à cette époque : il aime chasser, pêcher les truites à mains nues. Entre dix-sept et vingt trois ans, on le présente plutôt comme un jeune homme modèle, déférent. Le premier livre qu'il écrit en 1918 est un livre pieux, courte plaquette : Notre-Dame de Reims. Il envisage de devenir prêtre, ce dont son oncle Victor le dissuade. Il passe tout de même une année scolaire, d'octobre 1917 à août 1918 au séminaire de Saint-Flour, qu'il quitte à la fin de la guerre pour entrer à Paris à l' École nationale des chartes où il est admis en novembre 1918. Avant d'entrer au séminaire, il est brièvement mobilisé en 1916 et renvoyé en 1917 pour raisons de santé : des problèmes pulmonaires ont été détectés [20]. Notre-Dame de Reims n'est pas à compter dans l'œuvre littéraire de Bataille : anecdotique, autobiographique, il reste seulement un témoignage précis de la jeunesse de l'auteur. L'image des ruines de Notre-Dame de Reims, encore debout, peut être vue comme le symbole de la foi dressée contre l'irréligion, mais inversement, assimilée à l'image de la mère, ses ruines sont aussi le symbole inconscient du doute et de l'abandon : « Elle a cessé de donner la vie, elle s'étend comme un cadavre [21]. »

À Paris, il se plonge dans Le Latin mystique de Remy de Gourmont, qui devient son livre de chevet, et Odon de Cluny. Mais, bien que très pieux et très austère, il ne pousse pas aussi loin le déni de la chair que le préconisent Odon de Cluny et Remy de Gourmont [22].

Évolution du jeune homme

British Museum façade Nord-Est.
Casa de Velázquez vue du jardin.

Bataille a vingt-deux ans lorsqu'il tombe amoureux de Marie Delteil, fille de Georges Delteil, médecin de sa mère, et dont il va demander la main. Expérience douloureuse pour lui comme pour Marie : la demande est refusée en raison des craintes du père sur l'hérédité de Bataille. Déstabilisé, Georges, qui a déjà un penchant pour les femmes [23], écrit à sa cousine Marie-Louise Bataille le 9 août 1919 : « Je ne sais plus ce qu'il m'arrivera à travers la tête car il y a déjà longtemps que ma pauvre tête porte je ne sais quoi qui la promet à toutes les aventures [24]. »

En 1920, le jeune homme hésite entre voyager ou vivre en reclus. Il est attiré par l' Orient, mais son premier voyage l'emmène en Angleterre pour un séjour d'étude au British Museum de Londres. À cette occasion, il passe trois jours au monastère de Quarr Abbey dans l' île de Wight, séjour fortuit qui n'a aucune influence sur sa décision : entre l'agitation et la contemplation, c'est l'agitation qui l'emporte, semble-t-il [25]. Lors de son séjour à Londres, il rencontre Henri Bergson, et lit Le Rire qui est une grande déception pour lui et qui n'a aucun rapport avec ce que l'on appelle par la suite le rire bataillien qui est un rire de souffrance [26]. Il revient sur cet événement important à deux reprises, la première fois dans l’Expérience Intérieure :

« le rire était révélation, ouvrait le fond des choses. Je dirai l’occasion d’où ce rire est sorti : j’étais à Londres (en 1920) et devais me trouver à table avec Bergson ; je n’avais alors rien lu de lui (ni d’ailleurs, peu s’en faut, d’autres philosophes) ; j’eus cette curiosité, me trouvant au British Museum je demandais le Rire (le plus court de ses livres) ; la lecture m’irrita, la théorie me sembla courte (là-dessus le personnage me déçut : ce petit homme prudent, philosophe ! ) mais la question, le sens demeuré caché du rire, fut dès lors à mes yeux la question clé (liée au rire heureux, intime, dont je vis sur le coup que j’étais possédé), l’énigme qu’à tout prix je résoudrai (qui, résolue, d’elle-même résoudrait tout) [27] »

Il y revient plus longuement dans une conférence de 1953 : Non-savoir, rire et larmes :

« à Londres, j’ai été reçu dans une maison où l’on recevait également Bergson. [...] j’avais bien lu quelques pages de Bergson, mais j’ai eu la réaction très simple que l’on peut avoir à l’idée que l’on va rencontrer un grand philosophe, on est embarrassé de ne rien connaître, ou presque rien, de sa philosophie. Alors, comme je l’ai d’ailleurs dit dans un de mes livres, mais je voudrais le raconter ici de façon un peu plus précise, je suis allé au British Museum, et j’ai lu Le Rire de Bergson. Ce n’est pas une lecture qui m’a beaucoup satisfait, mais elle m’a tout de même fortement intéressé. Et je n’ai pas cessé, dans mes diverses considérations sur le rire, de me référer à cette théorie, qui me paraît tout de même l’une des plus profondes que l’on ait développées. J’ai donc lu ce petit livre, qui m’a passionné pour d’autres raisons que le contenu qu’il développait. Ce qui m’a passionné à ce moment-là, c’est la possibilité de réfléchir sur le rire, la possibilité de faire du rire l’objet d’une réflexion. Je voulais de plus en plus approfondir cette réflexion, m’éloigner de ce que j’avais pu retenir du livre de Bergson, mais elle a pris tout d’abord cette tendance, que j’ai cherché à vous représenter, à être en même temps une expérience et une réflexion [28]. »

Selon Antoine Berman dans le dictionnaire des auteurs Laffont-Bompiani, il aurait rompu avec le catholicisme lors d’une visite à l’ abbaye Notre-Dame de Quarr, sur l’ île de Wight [29]. Selon Michel Surya, l'effondrement de la foi du jeune homme est beaucoup plus difficile à dater : « On aurait tort de croire que le rire remplaça sans délai la révélation qu'il avait eu en 1914 [30]. » Jean-Jacques Roubine précise que c'est peu à peu qu'il va découvrir « le rire Nietzschéen [1]. » Il soutient, en 1922 (30, 31 janvier et 1er février), une thèse sur L'ordre de la chevalerie, conte en vers du e siècle, avec introduction et notes. Reçu deuxième de sa promotion, il est nommé archiviste-paléographe, et comme tel, il est envoyé à l'École des hautes études hispaniques de Madrid, actuelle Casa de Velázquez [31].

À Madrid, Bataille, toujours croyant, reste isolé ; il continue de rêver de l'Orient qui reste son seul but. Il décrit son projet dans une lettre à Marie-Louise Bataille : aller au Maroc. Il n'a pas encore découvert l' Espagne qu'il verra plus tard « grave et tragique » et son peuple « angoissé [32] ». Enfermé dans sa piété, qu'il efface par la suite en lui superposant l'image d'une danseuse de flamenco, qu'il allait voir chaque soir et dont il dit, en 1946, que c'est « un petit animal propre à mettre le feu dans un lit [33] », Bataille s'ennuie. Deux événements le sortent de sa torpeur : la prestation d'un chanteur de flamenco à Grenade, et une corrida du 7 mai 1922 à Madrid où le matador Manuel Granero est mutilé par le taureau qui lui défonce l'œil droit. Le torero meurt, il a à peine vingt ans. Toutefois cette horrible scène ne déclenche pas l'effroi immédiat chez Bataille qui était placé trop loin pour voir. Il va ensuite recréer cet événement en imagination, d'après les récits qu'on lui fait. Plus tard, dans Histoire de l'œil, il consacre un chapitre à cet épisode sanglant intitulé : L'œil de Granero [34]. À ce moment sans doute, naît en lui ce plaisir mêlé d'angoisse qu'il décrit ainsi :

« Jamais dès lors, je n'allai aux courses de taureaux sans que l'angoisse ne me tendit les nerfs intensément. L'angoisse, en aucune mesure, n'atténuait le désir d'aller aux arènes. [...] je commençais à comprendre que le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands [35]. »

De retour à Paris, en 1923, Bataille se lie d'amitié avec le vaudois Alfred Métraux auquel il expose une forme de morale cynique, (Le Joyeux cynique), acquise par les lectures de Gide, Nietzsche et Dostoïevski. Métraux observe chez son ami une forme de « conversion », un éloignement de toute piété [36]. État d'esprit qui s'amplifie avec la fréquentation de Léon Chestov qui le guide dans sa lecture de Nietzsche et de Platon :

« Léon Chestov philosophait à partir de Dostoïevski et de Nietzsche, ce qui me séduisait. (...). Il se scandalisa de mon aversion outrée pour les études philosophiques et je l'écoutai docilement lorsqu'il me guida avec beaucoup de sens dans la lecture de Platon. C'est à lui que je dois la base de connaissances philosophiques qui, sans avoir le caractère de ce qu'il est commun d'attendre sous ce nom, à la longue n'en sont pas moins devenues réelles. Peu après je devais comme toute ma génération m'incliner vers le marxisme. Chestov était un émigré socialiste et je m'éloignai de lui, mais je lui garde une grande reconnaissance, ce qu'il sut me dire de Platon était ce que j'avais besoin d'entendre [37]. »

Ainsi l'ancien idéaliste qui envisageait de se faire représentant de Dieu devient bientôt le plus violent de ses apostats. Chestov lui communique sa philosophie de la tragédie. Bataille étudie toute l'œuvre de Chestov, son intention de publier cette étude ne sera jamais menée à bien. En revanche, il cosigne avec Teresa Beresovski-Chestov la traduction d'un livre de Léon Chestov intitulé L'Idée de Bien chez Tolstoï et Nietzsche, philosophie et prédication, qui paraît en 1925 aux Éditions du Siècle. Il est d'ailleurs probable que Bataille s'est surtout chargé de la mise en français, sa connaissance du russe étant très rudimentaire [38]. C'est de cette année que date sa « conversion à rebours », faisant l'expérience que Nietzsche avait faite avant lui : « Les difficultés que rencontra Nietzsche ; lâchant Dieu et lâchant le bien, toutefois brûlant de l'ardeur de ceux qui pour le bien ou Dieu se firent tuer ; je les rencontrais à mon tour [39] ».

Vers le surréalisme et la débauche

1924 est une année-clé dans la carrière et l'évolution politique de Bataille. « Cette année-là est celle de la fondation officielle du groupe surréaliste qui s'agrège autour d' André Breton, de la parution le 15 octobre du premier Manifeste du surréalisme [40], et de la naissance de La Révolution surréaliste en décembre. Breton est alors entouré d' André Masson, et plus tard, de Michel Leiris, Théodore Fraenkel [41], » qui participent au Bureau de recherches surréalistes du no 15 rue de Grenelle [40]. Masson, Leiris, Fraenkel ont une influence considérable sur le futur philosophe, même si Bataille ne se considérait pas comme philosophe [note 4], et sur sa prise de conscience politique, jusque-là très limitée. « Le surréalisme aussi (surtout est-on tenté de dire), était l'enjeu. Celui que, consentant ou non, Bataille allait de près ou de loin partager [42]. » Mais le Manifeste du surréalisme lui a semblé illisible, l'écriture automatique, ennuyeuse, Breton prétentieux et conventionnel, Aragon décevant [43]. Nommé bibliothécaire au Département des Médailles de la Bibliothèque nationale cette même année, il rencontre Michel Leiris peu avant son adhésion au surréalisme. Les deux hommes nouent une profonde amitié. Leiris le décrit comme un « dandy très bourgeoisement vêtu qui n'avait rien d'un bohème » [44].

Leiris a laissé ses impressions sur sa première rencontre avec Bataille en 1924 :

« J’admirais non seulement sa culture beaucoup plus étendue et diverse que la mienne, mais son esprit non conformiste marqué par ce qu’on n’était pas encore convenu de nommer l’humour noir. J’étais sensible aussi aux dehors mêmes du personnage qui, plutôt maigre et d’allure à la fois dans le siècle et romantique, possédait (en plus juvénile bien sûr et avec une moindre discrétion) l’élégance dont il ne se départirait jamais, lors même que son maintien alourdi lui aurait donné cet air quelque peu paysan que la plupart ont connu, élégance tout en profondeur et qui se manifestait sans aucun vain déploiement de faste vestimentaire. À ses yeux assez rapprochés et enfoncés, riches de tout le bleu du ciel, s’alliait sa curieuse dentition de bête des bois, fréquemment découverte par un rire que (peut-être à tort) je jugeais sarcastique [45]. »

Bataille est alors, comme il l'écrit plus tard, dans une période « décousue ». Il trouve Dada « pas assez idiot », l'idée d'entrer dans le surréalisme comme on entre en religion lui déplaît déjà. Il aime agiter des idées avec Leiris et Jacques Lavaud. Il envisage de fonder avec ses compagnons un « mouvement qui aurait sur Dada la supériorité d'échapper à ce qu'a de puéril une négation systématiquement provocante [46]. »

Déjà « schismatique en puissance [47] » comme le qualifie André Masson, Bataille n'a que faire de la moralisation de Breton. Le futur « pape du surréalisme » réunissait rue Fontaine un certain nombre de fidèles [48], tandis que Masson et sa joyeuse bande de la rue Blomet, composée notamment de Joan Miró Antonin Artaud, Georges Limbour, Leiris, formaient déjà un foyer de dissidence, prônant la liberté sexuelle, contrairement à Breton. Une autre annexe dissidente s'est également formée rue du Château, dans un pavillon remis à neuf grâce à Marcel Duhamel, qui s'y installe en compagnie de Jacques Prévert et Yves Tanguy. Bataille fréquente les deux au moment où paraît la revue Surréalisme, dirigée par Yvan Goll [note 5], à laquelle participent notamment Antonin Artaud, Robert Delaunay, Guillaume Apollinaire (en annexé), Pierre Reverdy, Joseph Delteil. La revue Surréalisme créée par Yvan Goll dans « l'évident dessein de couper l'herbe sous les pieds de Breton  [49]» s'ouvre à chaque parution avec un Manifeste du surréalisme, dont Maurice Martin du Gard écrit dans Les Nouvelles littéraires du 11 octobre 1924 qu'ils sont moins discutables que celui de Breton, lequel s'est approprié le néologisme surréalisme forgé par Apollinaire en 1917 [49].

Lingchi de Fou-Thou-Li que le Dr. Adrien Borel montre à Bataille au cours de sa psychanalyse

Le groupe de la rue Blomet se rallie d'abord à celui de la rue du Château, puis au printemps 1924 à la rue Fontaine. Mais les surréalistes comptent alors plusieurs chapelles qui ne trouvent pas toutes à s'exprimer [50]. Dès 1925, Bataille, qui juge mal Breton tout en l'admirant, est pratiquement le seul à ne pas lui faire allégeance. Sans le savoir, il dispose déjà d'une influence certaine. Il faut tous les efforts de Michel Leiris pour l'amener à collaborer à La Révolution surréaliste à partir d'octobre 1925. Car malgré son admiration pour les surréalistes, Bataille perçoit déjà chez eux un idéalisme ainsi qu'un engourdissement dont il craint qu'il ne le gagne lui-même [47]. Et à travers l'attitude hautaine d'Aragon à son égard, Bataille perçoit déjà la supercherie du surréalisme. « Notre malheur commun était de vivre dans un monde devenu vide à nos yeux, et d'avoir, à défaut de profondes vertus, la nécessité de nous satisfaire en prenant l'aspect [...] de ce que nous n'avions pas le courage d'être [51]. »

En 1925, Bataille écrit des récits historiques : L'Ordre de la chevalerie, qu'il propose à la Société des anciens textes français qui le refuse, ainsi que Bérinus un récit en prose se déroulant au e siècle, refusé également par la Société. L'année suivante il commence à donner des articles savants à la revue Aréthuse, en même temps qu'il poursuit son œuvre de fiction avec des textes assez scandaleux. Il s'agit notamment d'une nouvelle W.C, en violente opposition avec toute forme de dignité [52] dont il prétend avoir brûlé le manuscrit, mais dont Michel Leiris estime qu'il l' a réutilisé sous d'autres formes, dans une des multiples versions de Le Bleu du ciel [53], et qu'il l'a également re-publié en 1945 dans Dirty [53].

Depuis son arrivée à Paris, Bataille s'est peu à peu lancé dans une débauche qui étonne son ami Leiris. Courant de maison close en maison close, « il a substitué le bordel à l'église [54] ». Dès 1926, il devient le philosophe débauché qui écrit à la première page de l' Histoire de l'œil : « J'ai été élevé très seul et aussi loin que je me rappelle, j'étais angoissé par tout ce qui est sexuel [55]. » À cette époque, Bataille s'adonne aussi à la boisson, au jeu. L'aspect obsessionnel de ses écrits inquiète le docteur (Denis Adrien) Camille Dausse qui suggère à l'écrivain une psychanalyse auprès du docteur Adrien Borel, psychiatre qui a fondé la Société psychanalytique de Paris et qui reçoit de nombreux artistes parmi lesquels Raymond Queneau, Colette Peignot, Michel Leiris [56]. Cette analyse dure un an, Bataille la déclare peu orthodoxe, mais néanmoins bienfaisante. Le docteur Borel lui montre des photos du supplice de Fou-Thou-Li, découpé vivant. L'image du supplicié rappelle à Bataille le visage torturé de son père, elle jouera un rôle essentiel dans la méthode de méditation de l'écrivain [57].

En 1927, il rencontre Sylvia Maklès, juive roumaine née en France, actrice issue de l'académie Charles Dullin, qu'il épouse le 20 mars de l'année suivante. Il continue à fréquenter les boîtes et les bordels « avec sa femme ou sans elle ? De toutes les femmes avec lesquelles il vécut, Bataille a fait des complices. Il est douteux que la première qu'on lui connaît ne le fût pas aussi. [...] Non qu'il fût moins amoureux. [...] Bataille le débauché est aussi sentimental. Qui plus est, il ne sera pas le seul que séduira le charme considérable de Sylvia Bataille [58]. » Il quitte l'appartement où il vivait avec sa mère et son frère 85 rue de Rennes. Le couple s'installe avenue de Ségur, et par la suite rue Vauvenargues puis à Boulogne-sur-Seine avant de s'établir à Issy-les-Moulineaux. Ils ont une fille prénommée Laurence, née le 10 juin 1930, cinq mois après la mort de sa grand-mère [59]. On sait peu de choses sur la vie privée des deux époux [60], si ce n'est que Georges Bataille n'était pas de nature fidèle [61]. On sait également qu'il souffrit lorsqu'ils se séparèrent en 1934 et qu'il attendit 1946 pour divorcer : « Le Bleu du ciel témoigne de la crise traversée au moment de la séparation avec Sylvia, sans toutefois en être le récit selon Sylvia Bataille » [58]. Il a en effet très peu écrit sur son mariage. Selon Laurence Bataille, le personnage d'Édith dans Le Bleu du ciel est sans aucun doute celui de la femme de Bataille [62]. Michel Surya précise : « La seule évocation littéraire de ce mariage n'est donc pas seulement tardive, elle est aussi sans recours, négative comme le furent généralement toutes celles de sa vie privée [...] comme le sera celle de la mort de sa mère en 1930 » [62]. À la mort de sa mère, le 15 janvier 1930, « l'horreur de la mort est réelle, et les pleurs le sont... mais l'agenouillement, les prières ? » [63]. Il avait vécu avec elle jusqu'à l'âge de 31 ans. Bataille fait dire crûment à Louis Trente, auteur pseudonyme de Le Petit : « Je me suis branlé nu, dans la nuit, devant le cadavre de ma mère [64] », scène qui réapparaît dans Le Bleu du ciel [65]. Elle est plus développée encore dans un court texte des Écrits posthumes : « [...] entre l'accouchement qui m'avait donné la vie et la morte pour laquelle j'éprouvais alors un amour désespéré qui s'était exprimé à plusieurs reprises par de terribles sanglots puérils. La volupté extrême de mes souvenirs me poussa à me rendre dans cette chambre orgiaque pour m'y branler amoureusement en regardant le cadavre [66]. » De l'avis de Michel Surya, « se branler auprès d'une dépouille aimée » n'en est pas moins « un hommage » [63]. Dans Ma Mère (inachevé), qui est une sorte de prolongement de Madame Edwarda, le thème de l'érotisme maternel et incestueux est encore évoqué : « Étais-je même amoureux de ma mère ? J'ai adoré ma mère, je ne l'ai pas aimée [67]. »

Bataille, qui est dès lors obsédé par la mort (« Ma propre mort m'obsède comme une cochonnerie obscène et par conséquent horriblement désirable [68] »), s'éloigne un temps de ses plus proches amis. Un épisode de la vie de l'auteur inspire en partie deux récits : Madame Edwarda et surtout Sainte, court récit posthume et inachevé, publié aux Éditions Léo Scheer [69]. Bataille s'était épris d'une prostituée, Violette, qu'il voulait sortir de sa condition, mais il ne la revit plus après plusieurs visites car elle avait été déplacée. Cet épisode secret a été livré dans un entretien de Michel Surya avec Diane Bataille (née Diane de Beauharnais Kotchoubey) qui précise que Bataille avait dépensé la presque totalité de l'héritage de sa mère pour faire sortir Violette [70].

L'engagement politique, les revues

La revue Documents

Article détaillé : Documents.

Dans le but d'élargir le mouvement et ses membres et de pallier les exclusions-défections [note 6] ( Roger Vitrac, Antonin Artaud, Max Ernst, Joan Miró entre autres exclus), Breton convoque un symposium auquel Bataille est invité. Invitation qu'il décline avec cette phrase : « Beaucoup trop d'emmerdeurs idéalistes [71]. » L'idéalisme est désormais l'ennemi no 1. En 1929, dans le Second manifeste du surréalisme, Bataille est violemment pris à partie par Breton tout comme Vitrac, Masson, Desnos et l’ensemble du « groupe Bataille » [72], qui réplique, en 1930 par un pamphlet intitulé « Un cadavre ».

La revue Documents va devenir une machine de guerre en réponse aux attaques de Breton. Bataille en est le secrétaire général, Georges Limbour le secrétaire de rédaction, l'équipe est composée de Michel Leiris et d'autres transfuges dont Vitrac, Robert Desnos. Initialement conçue et créée par Georges Wildenstein, fils du marchand d'art Nathan Wildenstein, début 1929, pour concurrencer les Cahiers d'art de Christian Zervos, Documents fait appel à Jean Babelon et Pierre d'Espezel, ex-directeurs de la revue Aréthuse à laquelle Bataille a donné des articles [73]. Toutefois, ce n’est pas par l’intermédiaire de Babelon et Espezel que Bataille et Leiris sont introduits dans la revue, mais par le directeur du musée ethnographique Georges Henri Rivière, qui les présente à Wildenstein. Leiris et Bataille forment rapidement un groupe composé d’ André Schaeffner, Robert Desnos, Jacques Baron, Georges Ribemont-Dessaignes, Roger Vitrac, André Masson, Jacques-André Boiffard, puis plus tard, Jacques Prévert [74]. Parmi les contributeurs à la revue, se trouve aussi le tout jeune Claude Lévi-Strauss qui signe un seul article sous le pseudonyme de G. Monnet [75].

La revue est conçue au départ comme une revue scientifique, revue d'art, d'histoire de l'art, et d' ethnographie, dont Carl Einstein est le coordonnateur, donnant à l'ethnographie une place prépondérante qui justifie un des sous-titres de la revue [76] : « Doctrine, archéologie, beaux-arts, ethnographie [77]. » Les trois articles de Bataille dans les premiers numéros sont les plus prudents. Le premier intitulé Le Cheval académique parait en avril 1929 , et se contente de quelques allusions aux « platitudes at aux arrogances des idéalistes [78] » ; le deuxième paru dans le numéro 2 de mai 1929 ne fait que remarquer en passant « la valeur bienfaisante des faits sales et sanglants [79] » . Le troisième article sur « le langage des fleurs » est particulièrement « retors » [80]. Mais les précautions des trois premiers numéros vont vite laisser la place à des articles beaucoup plus véhéments ; en particulier l'article compte-rendu de la Revue Nègre au Moulin-Rouge est l'occasion pour Bataille de ne plus s'en tenir à aucune réserve :

« ... nous pourrissons avec neurasthénie sous nos toits cimetières, et fosse commune dans de pathétique fatras [81]. »

L'article le plus véhément, intitulé Figure humaine, signifiant sans doute nature humaine, démontre qu'il y a des hommes, mais pas de nature humaine. La révolte commence là. D'autres articles plus violents vont suivre, notamment Le Gros orteil, paru dans le numéro 6 de Documents :

« le sens de cet article repose dans une insistance à mettre en cause directement et explicitement ce qui séduit sans tenir compte de la cuisine poétique qui n'est en définitive qu'un détournement (la plupart des êtres humains sont naturellement débiles, et ne peuvent s'abandonner à leur instincts que dans la pénombre poétique). Un retour à la réalité n'implique aucune acceptation nouvelle, mais cela veut dire qu'on est séduit bassement, sans transposition et jusqu'à crier en écarquillant les yeux ; en écarquillant ainsi le gros orteil. [82] »

Documents devient une revue de contre-culture dirigée contre le surréalisme. Tout en utilisant les armes de l’érudition traditionnelle, la revue tend à produire une contre-histoire de l’art [72]. Elle se présente très vite comme un véritable défi à la critique d'art traditionnelle et à l'ethnographie, dont elle utilise les méthodes [83]. Le contenu de la revue est un véritable exercice de style en histoire de l'art. Cela va de l'étude des peintures pariétales à la peinture contemporaine et, tout en suivant une « méthodologie de méditation en ethnographique », explore aussi des territoires inattendus tels que le jazz ou « l'ethnologie de l'art ». Carl Einstein entreprend une « étude ethnographique d' André Masson » qui résume assez bien l'orientation « toutes directions » de la revue qui accueille aussi les peintres Pablo Picasso, Fernand Léger, Joan Miró, Salvador Dalí, Jean Arp, Giorgio de Chirico, Chaim Jacob Lipchitz, Georges Braque [84].

Documents [note 7] se situe alors au croisement de trois réseaux : les conservateurs, les ethnologues, et les dissidents surréalistes. Carl Einstein est en particulier très attaché à l’ethnologie et à l’histoire de l’art. Bataille appartient statutairement au groupe des « conservateurs » qui n'était rattaché que de loin au « surréalisme dissident » et n'avait aucun lien avec le groupe des ethnologues [76], ce qui explique quelques frictions avec Carl Einstein, ethnologue avant tout. Il est entouré d'une équipe hétéroclite qui comprend des peintres ( Alberto Giacometti, Pablo Picasso, Salvador Dalí), des poètes, (Vitrac et Desnos) et des fidèles comme Leiris. Avec eux, Documents se fait le chantre d'une contre-culture, incluant les images et le cinéma, en cela encouragée par les apports de Robert Desnos, mais aussi de Marie Elbée qui ouvre la voie, avec son article sur Gustave Courbet, à ce que le peintre appelait « la réhabilitation du laid » : « Courbet lui-même ; socialiste, d'une violence épaisse et joyeuse, se donna comme révolutionnaire et porteur d'un nouvel évangile de la peinture [85]. » Bataille retourne les concepts d’érudition en s’intéressant aussi à la culture de masse : Fantômas et Les Pieds nickelés font partie de sujets traités, interrogeant ainsi la nature de l’érudition [86].

Dès le second numéro, les réticences de Carl Einstein semblent avoir fléchi. Il participe activement à l'élaboration d'un « Dictionnaire critique » qui devient une rubrique régulière nourrie par lui, puis presque exclusivement par Bataille, Leiris, Desnos, Marcel Griaule et Jacques Baron. Là se trouve amplifié le combat contre l'idéalisme et le surréalisme. Il s'agit de déconstruire le discours officiel de l'histoire de l'art et d'élaborer une forme de marginalité [72]. Dans le numéro 4, le sous-titre « Doctrines, archéologie, beaux-arts et ethnographie » fait aussi l'objet de l'ajout « Variétés, Magazine illustré », et Bataille y écrit trois articles dont le ton revient à nier l'existence d'une nature humaine [87]. Son anti-idéalisme s'y déchaîne : « l'intérêt de la revue de Georges Wildenstein permet de saisir le moment historique où Georges Bataille [...] excède les limites imparties à la revue érudite pour s'attaquer à l'idéalisme funeste [88]. »

Ainsi naît la « machine de guerre contre le surréalisme » selon l'expression de Michel Leiris, qui est surtout une « machine de guerre » contre Breton [89]. Néanmoins, en quinze numéros, pas une fois le nom de Breton n'est cité [90]. Avec Documents, Bataille réussit l'exploit de réunir les contraires, une communauté impossible où les réactionnaires s'allient aux progressistes, où les anciens sont respectés par les jeunes impertinents [84]. C'est aussi pendant la période Documents que Bataille découvre la forme tutélaire du dieu sans tête (Acéphale) et l'image la plus hideuse et la plus comique, mais en même temps virile de l'Anus solaire (l'âne solaire), animal désespéré, brayant, qui donne le signal d'une révolte contre le pouvoir de l'idéalisme [91] et dont on retrouve des traces directes dans la société secrète Acéphale [92].

La revue Minotaure

La revue Minotaure est fondée à Paris par l'éditeur Suisse Albert Skira. Dirigée à ses débuts par le critique Tériade, elle se présente comme un magazine éclectique qui réserve une place importante aux maîtres de l' art moderne. Mais ce qui la caractérise très rapidement, c'est la place et l'influence grandissante de Breton et de ses amis [93].

Elle paraît en 12 numéros de juin 1933 à mai 1939 [94]. C'est une revue artistique et littéraire qui entend « exprimer les tendances les plus caractéristiques de l'activité contemporaine » selon la formule de présentation [95], aussi bien dans le domaine des sciences que celui des arts plastiques ou de la poésie [96]. Skira fait appel à Bataille qui a dû renoncer à Documents en 1931. Selon Michel Surya, la revue Minotaure n'appartient pas en propre à ce qu'a fait Bataille [97]. Elle accueille des signatures de surréalistes, alors que, selon André Masson, elle aurait dû être réservée aux seuls dissidents surréalistes car, progressivement, la revue qui se situait du côté des dissidents, est devenue de plus en plus surréaliste sous la pression des surréalistes et de Picasso [98]. L'attitude de Picasso vis-à-vis des surréalistes dans cette revue, a été diversement commentée. Selon Pierre Daix, on a chargé l'œuvre du peintre de connotations surréalistes, « voire, surtout aux États-Unis, sexuelles, mais il semble bien qu'au départ il ne se soit agi que d'un raccourci ou d'une découverte graphique, formelle, et non sentimentale [99]. » [note 8]. Toutefois la revue est très éclectique. Le no 2 est consacré à la mission Dakar-Djibouti à laquelle participent Paul Rivet, Marcel Griaule et Michel Leiris. Le titre de la revue revient tantôt à Bataille, tantôt à André Masson, tantôt à Roger Vitrac selon Jean Starobinski [100]. Le Minotaure appartient « explicitement à ce que Bataille et Masson jouèrent ensemble, au goût qu'ils eurent ensemble, dès 1924, de la Grèce, des mythes et de la tragédie [101]. »

À partir du no 3 de la revue, le « phagocytage » par les surréalistes commence. Ce sont eux qui lancent une enquête sur la rencontre et les médecins. Claparède étudie « le sommeil réaction de défense » et Lacan développe « les motifs du crime paranoïaque [96]. » Le rapprochement entre les deux camps, que Skira souhaitait dès le départ pour la revue, mais auquel Éluard s'était farouchement opposé dans une lettre à Valentine Hugo le 1er mars 1932 (« Il me paraît impossible que nous collaborions avec des éléments aussi répugnants que Bataille qui compare André à Cocteau (...) L'homme vit avec sa propre mort. Vomissure mystique [102] ») sera très étroit par la suite. La revue, bien que dirigée par Bataille, comporte peu d'articles de sa plume. Il faut attendre le no 8 pour trouver un seul de ses textes [97]. Mais malgré l'emprise des surréalistes, c'est tout de même sa méthode (celle appliquée dans Documents) qui marque Minotaure de son empreinte [98]. José Pierre écrit que l'influence de Bataille demeure repérable dans tout ce qui trahit une certaine fascination pour l'horrible, mais également à travers un certain type d'analyse où une apparente rigueur scientifique sert en fait une approche du genre frénétique [103]. « Tout se passe en somme comme si l'on s'inspirait de l'exemple de Georges Bataille pour mieux se passer de lui, écrit José Pierre dans la même publication : Regards sur Minotaure [104]. ». L'ombre de Bataille, qui plane sur la revue et que Breton ne peut cette fois exclure, représente pour Michel Surya le triomphe de Bataille [105]. Malgré cela, certaines encyclopédies présentent Minotaure comme une revue surréaliste [95]. Elle a été publiée en 13 numéros sortis en 11 livraisons, les couvertures illustrées respectivement par Picasso, Derain, Bores, Duchamp, Dalí, Matisse, Magritte, Ernst, Masson [106]. Le sommaire de tous les numéros est accessible en ligne sur le site Revues Littéraires qui présente l'ensemble année par année [107].

Le contenu de cette revue offre au public un très large choix artistique : Man Ray donne ses photos dans chaque numéro [93]. Certains numéros ne sont pas dénués d'humour comme le numéro 8, de juin 1936, où Dali traite à sa manière des préraphaélites anglais est un monument de « surréalisme spectral de l'éternel féminin préraphaélite ». Il y développe l'idée que « la lenteur de l'esprit moderne est une des causes de l'heureuse incompréhension des préraphaélites ». Cet esprit canulardesque ne peut toucher Bataille qui reste éternellement étranger à un monde qui n'est pas le sien, trop snob, trop affecté [108]. Minotaure ne lui appartient pas, la revue n'appartient pas non plus très vite à Skira, ni à son associé qui cherchaient surtout à développer une revue d'art luxueuse [109]. Le Minotaure « appartient plus explicitement à ce que Bataille et André Masson jouèrent de la mythologie dès qu'ils eurent ensemble, dès 1924, le goût de la Grèce, des mythes et de la tragédie [101]. » Le premier projet de Skira visait à confier sa revue aux dissidents du surréalisme, à l'exclusion de ceux qui étaient restés fidèles à Breton [110].

L'unique contribution de Bataille à la revue Minotaure est Le Bleu du ciel, texte paru dans le n°8 , en juin 1936, alors que Bataille l'a écrit en 1934 [111]. Pour ce numéro, Michel Surya mentionne l'année 1938. Jean-François Louette, dans la note sur le texte, dans Romans et récits [112], indique le n°8 de l'année 1936 [note 9] . Le goût de Bataille pour les monstres et pour les ténèbres finit sans doute par gagner insidieusement Minotaure, y faisant pénétrer cette « fascination angoissée » qu'il cultivait [113].

Le phagocytage de la revue par André Breton et les surréalistes correspond à une « aubaine ». Il coïncide avec le moment où Le Surréalisme au service de la révolution publie son dernier numéro le 15 mai 1933, et où les surréalistes n'ont plus d'organe où s'exprimer. Breton signale, dans la présentation d'un programme de conférences « l'impossibilité de poursuivre notre action sur le plan strictement autonome [...] où nous avons réussi à le maintenir pendant dix ans [114]. » Ce que Nadeau traduit par : « Nous n'avons pas d'organe à nous », puisqu'en effet, aucune revue surréaliste n'a succédé à S.A.S.D.L.R. Les surréalistes, qui collaborent à Minotaure, ont vu dans cette luxueuse revue d'art une publication à leur mesure. Dès l'élimination de son directeur (Tériade), la publication devient un organe surréaliste au service de l'art. Les illustrations en constituent la partie la plus importante. Y participent : Jean Arp, Hans Bellmer, Victor Brauner, Salvador Dalí, Paul Delvaux, Óscar Domínguez , Max Ernst, Alberto Giacometti, René Magritte, Joan Miró, Wolfgang Paalen, Roland Penrose, Man Ray, Remedios Varo Uranga, Kurt Seligmann, Yves Tanguy [115].

Le moment où Breton lui-même se range dans la catégorie « artiste », dans les manifestations artistiques, notamment l' Exposition universelle de 1937, marque l'avortement du mouvement surréaliste. Minotaure, dévoré par ce mouvement, le dévore à son tour [116].

L'intermède révolutionnaire : Contre-Attaque

Au début des années 1930, Bataille est membre du Cercle communiste démocratique fondé et dirigé par Boris Souvarine qui avait été exclu du parti communiste en 1924, et qui se déclarait « communiste indépendant [117]. » Ce cercle est indissociable du premier « Cercle communiste Marx et Lénine » auquel Souvarine adhère avant de fonder la revue La Critique sociale à laquelle Bataille collabore, toujours en franc-tireur et rapidement désapprouvé par certains membres du « groupe Souvarine » [118]. Ce groupe comprend notamment des figures engagées comme Amédée Dunois ou Pierre Kaan, qui ont collaboré au « Bulletin communiste », ainsi qu'un groupe d'idéologues, d'économistes « rompus aux rudiments de la politique ce qui n'était pas le cas, tant s'en faut, de Bataille et de ses amis [119] ». Bataille est entouré d'autres transfuges du surréalisme, Raymond Queneau, Michel Leiris, qui vont aussi former plus tard le groupe Bataille, soutenant Bataille lorsque Souvarine se montre réservé sur certains sujets, comme c'est le cas pour La Notion de dépense que Souvarine publie sans l'approuver [120]. Une autre figure importante de La Critique sociale est Colette Peignot, compagne de Souvarine. Elle a un rôle déterminant dans l'orientation politique de la revue et elle signe ses articles du pseudonyme de « Claude Araxe ». Ce pseudonyme est aussi le nom d'un fleuve arménien, l' Araxe, qui coulait aux confins de la Géorgie en 1930. « Il lui a été donné par Souvarine parce qu'il s'agit d'un fleuve torrentiel qui ne supporte pas que l'on construise des ponts pour le franchir [119]. »

Elle se détache de cet « hétéroclite rassemblement ». Sous son influence, Souvarine accepte de laisser place aux positions peu homogènes de Bataille [121]. Mais il le considère comme un « hérétique » et à partir de 1941 il l'accable d'accusations lui reprochant d'être un adepte « de ce nazi fuligineux qu'est Heidegger [122]. » Souvarine poursuit encore longtemps Bataille de sa hargne avec « d'ignobles médisances » dans le prologue à la réimpression de La Critique sociale en 1983 [123], [note 10].

À cette époque le Cercle communiste démocratique n'est pas la seule organisation que fréquente Bataille. Il se rend aussi aux réunions de Ordre Nouveau, mouvement anti- capitaliste, anti- bolchevik, anti- parlementariste, pro-ouvrier (qui demande l'abolition de prolétariat, corporatif, fondé par Arnaud Dandieu et Robert Aron [124]. Dans le premier cercle se trouvent Alexandre Marc (Lipianski), Gabriel Marcel, Jean Jardin, Claude Chevalley, Daniel-Rops et Jacques Naville. Le premier manifeste de ce groupe est paru en 1930. La revue L'Ordre nouveau créée en mai 1934 est dirigée jusqu'à sa mort par Dandieu, qui avait travaillé avec Bataille à la Bibliothèque Nationale. Si Bataille n'a jamais rien publié dans cette revue, ni rédigé aucun tract pour le groupe, il a aidé à l'écriture du livre de Dandieu et Aron : La Révolution nécessaire (1933) [125]. Michel Surya précise qu'il aurait notamment participé au chapitre Échanges et crédits dont les éléments se retrouvent aussi dans La Notion de dépense [124].

Simone Weil conteste la présence de Bataille dans le Cercle communiste démocratique. Elle attend pour y entrer qu'on lui explique comment on peut cohabiter quand on entend par révolution des choses différentes. Elle veut parler de Bataille et d'elle-même. Elle a d'ailleurs écrit une lettre ù elle expose très précisément ses griefs dot le plus important est: « [pour Bataille], la révolution est le triomphe de l'irrationnel, pour moi, le rationnel,pour lui : une catastrophe. Pour moi, l'action méthodique dans laquelle chacun s'efforce de limiter les dégâts, pour lui, la libération des instincts en particulier ceux que l'on considère généralement comme pathologiques, pour moi la supériorité de la morale. Qu'y a-t-il de commun entre nous? [...] Comment coexister dans la même organisation révolutionnaire [...] quand on entend par « révolution » deux choses différentes? [126]. » Bataille donne à La Critique sociale trois articles majeurs dont un sur le cri de mort des émeutes [127]. Souvarine prend soin de dégager la responsabilité de la revue sur cette parution. Bataille reprend le texte en 1949 sous le titre La Part maudite [127] En janvier 1933 paraît un autre article important de Bataille : La Notion de dépense suivie de La Structure psychologique du fascisme. « Si la notion de dépense s'arrête à la lutte des classes, la Structure psychologique du fascisme commence là. Bataille n'en publie que la première moité en novembre en 1933. [126]. La lutte des classes n'est pas la seule réponse au fascisme, il n'y a pas que le communisme pour lui apporter des solutions [127]. » Le fascisme est le problème de l'État, il est à proportion de la dégénérescence du monde bourgeois : « un monde de vieillards aux dents qui tombent et d'apparences [128] ». André Thirion considère La Notion de dépense comme un texte « majeur de ce siècle » lorsqu'il le relit en 1946, alors que jusque-là, il n'avait pas fait grand cas des écrits théoriques de Bataille [129].

Bataille participe à la « pittoresque et inefficace » manifestation du cours de Vincennes le 12 février 1934 avec les membres de ce qu'il appelle son organisation [130] (qui pourrait être le groupe « Masses » auquel Bataille aurait adhéré, selon Marc Richir dans Texture no 6, hypothèse non confirmée [131]). L'orientation politique de Masses est incertaine bien que située à l'ultra-gauche, et ouverte aussi bien aux marxistes qu'aux non-marxistes. L'adhésion de Bataille à Masses pourrait avoir commencé en octobre 1933 et pris fin en mars 1934 [131]. Selon lui, la manifestation du cours de Vincennes est un échec. À ses yeux, le mouvement ouvrier européen se trouve engagé dans une impasse. La suite de l'Histoire lui donnera tort avec l'arrivée du Front populaire, puis raison avec l'arrivée d'Hitler. Masses est dirigé par René Lefeuvre, administrée par Jacques Soustelle, et soutenue par Simone Weil. Bataille y rencontre Dora Maar [132].

En novembre 1935 alors que la parution de La Critique sociale a cessé l'année précédente, et que Bataille vient d'écrire Le Bleu du ciel, il fonde le mouvement « Contre-Attaque » qu'il dirige avec André Breton, avec lequel il s'est provisoirement réconcilié. Cette réconciliation donne la mesure de l'urgence : « Rien n'est plus possible qu'à condition de se lancer dans la bagarre [133], pour sauver le monde du cauchemar ». Contre-Attaque. Union de lutte des intellectuels révolutionnaires est signé à la fois par Bataille et André Breton [note 11], avant la rupture entre les deux hommes. Contre-Attaque est un mouvement hétéroclite. La première ligne du premier tract indique : « Violemment hostile à toute tendance, quelque forme qu'elle prenne, captant la révolution au bénéfice des idées de nation ou de patrie [134] ». Contre-Attaque pose aussi des problèmes symptomatiquement absents de toute idéologie révolutionnaire pudibonde. Bataille entraîne le groupe avec des appels à la violence. La première réunion publique a lieu le 5 janvier 1936, la première manifestation publique le 17 février 1936. Mais le Front populaire et les dissensions internes à Contre-Attaque auront raison de ce qui avait justifié le mouvement [135]. Contre-Attaque disperse ce que Bataille avait réussi à sauver du groupe Souvarine. Le divorce entre Breton et Bataille devient définitif [135]

Bataille précise ce qu'est le mouvement hétéroclite « Contre-Attaque » dans plusieurs tracts :

« Le mouvement Contre-Attaque a été fondé en vue de contribuer à un développement brusque de l'offensive révolutionnaire [136]. »

Il déclare encore dans Le problème de l'État : « [...] Un Nazi peut aimer le Reich jusqu'au délire. Nous aussi, nous pouvons aimer jusqu'au fanatisme, mais ce que nous aimons, bien que nous soyons français d'origine, ce n'est à aucun degré la communauté française, c'est la communauté humaine [137]. » Jean Piel l'avait amicalement surnommé « Le mouvement fana [134]. »

La revue Acéphale

Article détaillé : Acéphale (revue).
Georges Bataille à 43 ans.

En 1936, Bataille fonde la revue Acéphale. Quatre numéros sur cinq sont publiés sous la direction de Georges Ambrosino [138], Pierre Klossowski, et Georges Bataille. Le texte préliminaire de Bataille, intitulé « La conjuration sacrée », précise le sens du mot « Acéphale ». Il s'agit d'un être mythologique :

« L'homme a échappé à sa tête comme le condamné à sa prison. Il a trouvé au delà de lui-même non Dieu qui est la prohibition du crime, mais un être qui ignore la prohibition. Au-delà de ce que je suis, je rencontre un être qui me fait rire parce qu'il est sans tête, qui m'emplit d'angoisse parce qu'il est fait d'innocence et de crime : il tient une arme de fer dans sa main gauche, des flammes semblables à un sacré-cœur dans sa main droite. Il réunit dans une même éruption la Naissance et la Mort. Il n'est plus un homme. Il n'est pas non plus un dieu [139], [140]. »

Le no 1, daté du , avec une couverture dessinée par André Masson, porte le titre de Conjuration sacrée. Le no 2 (), qui porte le titre Réparation à Nietzsche, dénonce les falsifications de l'œuvre de Nietzsche par les nazis et les fascistes. Les articles sont signés de Bataille, Jean Wahl, Roger Caillois, Jean Rollin [141], Jules Monnerot, Pierre Klossowski ; le numéro 3-4 (juillet 1937), également illustré de quatre dessins par Masson, est consacré à Dionysos et comprend « Dionysos philosophe » par Jules Monnerot, « Les Vertus dionysiaques » par Roger Caillois, « Don Juan selon Kierkegaard » par Pierre Klossowski et « Chronique nietzschéenne » par Georges Bataille, plus une importante « Note sur la fondation d'un Collège de Sociologie », qui allait représenter l'activité du groupe Acéphale consacré à la sociologie sacrée. Aucun numéro d'Acéphale ne paraît en 1938. Le numéro 5 (juin 1939), titré Folie, Guerre et Mort, est anonyme, il comprend « La Folie de Nietzsche » [note 12], « La Menace de guerre » et « La Pratique de la joie devant la mort », sorte d'exercice spirituel à l'usage d'un mystique athée [142]. Le dernier numéro à paraître en 1939 [143] est en fait entièrement écrit par Bataille. « Il est placé sous le signe tragique de La Pratique de la joie devant la mort [143] ». Surya remarque à son propos :

« Certes, Bataille commémore Nietzsche (mort le 3 janvier 1889), comme l'ont fait les précédents, mais de façon tragique. Bataille est un peu plus profondément descendu dans l'horreur de la mort chaque jour provoquée : Colette Peignot est morte [143]. »

Henri Dubief, qui a conservé les textes de Pierre Dugan, indique déjà l'orientation d'Acéphale qui est à la fois le projet d'une communauté et celui d'une religion assez éloigné de la définition donnée par la suite par Georges Bataille. Cette communauté comprenait les membres suivants : Isabelle Farner, plus tard connue sous le nom de sculpteur Isabelle Waldberg, Georges Ambrosino, Pierre Klossowski, Patrick Waldberg, et peut-être aussi : Jacques Chavy, René Chenon, Henri Dubief, Pierre Dugan, Henri Dussat, Imre Kelemen [144]. D'autres rejoindront le groupe plus tard. Mais une chose est certaine : Acéphale était d'abord un projet de religion, « farouchement religieux [145]. »

Michel Leiris a qualifié les rites de cette société de « canulardesques », ainsi qu'il l'a déclaré dans un entretien avec Michel Surya [146]. L'un consistait en un refus de serrer la main aux antisémites, l'autre en la commémoration place de la Concorde de l'exécution de Louis XVI, parce que selon Bataille, « la place de la Concorde est le lieu où la mort de Dieu doit être annoncée et criée précisément, parce que l'obélisque en est la négation la plus calme [147]. » D'autres rites étaient culinaires : un repas quotidien dont le vin était proscrit. Un autre rite consistait à prendre le train gare Saint-Lazare pour aller jusqu'à Saint-Nom-la-Bretèche où la communauté allait dans la forêt pour faire brûler du soufre au pied d'un arbre foudroyé, signe de mort brutale [148].

Longtemps avant Acéphale Bataille avait souhaité fonder d'autres sociétés secrètes. L'une d'elles en 1924 avec Masson, Leiris et Nickolai Bakhtin, frère du philosophe russe Mikhail Bakhtin, était conçue à partir de principes nietzschéens avec une tendance religieuse orphique. Leiris avait proposé de lui donner le nom de « Judas », mais, une fois de plus, l'idée fut abandonnée comme toutes les tentatives précédentes [75].

Il est arrivé à Bataille de souhaiter l'irrémédiable, un sacrifice humain qui liât les conjurés, mais l'irrémédiable n'a pas eu lieu, surtout parce qu'aucun membre n'était volontaire, et que seul Bataille se présentait pour être sacrifié, ce que les trois autres membres présents ont refusé [145].  Roger Caillois était absent, mais c'est pourtant à lui que l'on doit l'essentiel de la documentation existant sur Acéphale. Sous le titre L'Apprenti sorcier, textes, lettres et documents 1939-1939, paru aux éditions La Différence en 1999, Marina Galletti a rassemblé l'essentiel des documents relatifs à la société secrète. Ce recueil accentue le caractère de violence aiguë d'Acéphale. Michel Surya trouve ce travail intéressant, mais il ne modifie pas son interprétation première [149]. Lors d'une réunion au cœur de la forêt, Bataille prend soudain conscience de sa « monstrueuse intention », celle de fonder une religion. Mais ce n'est que plus tard qu'il l'exprimera clairement : « Ce fut une erreur monstrueuse, mais réunis, mes écrits rendront compte en même temps de l'erreur et de la valeur de cette monstrueuse intention [150]. »

« Le sens de l'Acéphale est l'invocation de la mort, et autour de cette mort, doivent se réunir des hommes et des femmes pénétrés d'une terreur si profonde que rien désormais ne peut les séparer [151]. » Mais bientôt Bataille n'est plus que chagrin devant la maladie de sa compagne Colette Peignot, connue sous le pseudonyme de Laure [note 13]. Elle est également surnommée « la Laure de Georges Bataille  [152]» [note 14]. Il est entouré par quelques rares amis pendant l'agonie de la jeune femme : « La douleur, l'épouvante, les larmes, le délire, l'orgie, la fièvre puis la mort sont le pain quotidien que Laure a partagé avec moi, et ce pain me laisse le souvenir d'une douceur redoutable, mais immense [153] ». Bataille avait rencontré Laure en 1931 alors qu'elle vivait avec Boris Souvarine. Il en devient le compagnon en 1935 alors qu'il ne reste à la jeune femme, atteinte de tuberculose, que trois années à vivre. « En 1935, la tuberculose était en elle assez forte pour qu'il ne fût pas déjà trop tard, pour que rien ne pût empêcher son progrès. Il reste à Laure trois années à vivre. Trois années qu'ils ont vécu ensemble [154]. » La mort de Laure eut lieu le 7 novembre 1938 à huit heures quinze le matin. Elle a mis en présence deux clans : d'un côté Bataille et ses amis, de l'autre la famille Peignot, très chrétienne, qui espérait un retour des mécréants dans le giron de l'Église. Lors de son agonie, tous se demandent s'il va faire un signe de croix, les uns avec espoir, les autres avec crainte. Leiris fera un signe de croix à peine esquissé, mais Bataille reste ferme sur ses positions agnostiques, et quand il est interrogé sur la possibilité d'une cérémonie religieuse, affirme que « si jamais on poussait l'audace jusqu'à célébrer une messe, il tirerait sur le prêtre à l'autel ! » [155].

En 1937, Bataille participe à la fondation du Collège de sociologie, dont la déclaration inaugurale est publiée dans le dernier numéro d' Acéphale, et qui durera jusqu'en 1939. Leiris a toujours affiché son scepticisme vis-à-vis de cette entreprise comme vis-à-vis de « Contre-Attaque » [156]. C'est une communauté intellectuelle dont les trois membres du directoire sont Leiris, Bataille, Roger Caillois [134]. S'il n'est défini ni par les études universitaires, ni par la sociologie, que pouvait prétendre être ce Collège de Sociologie ? À cette question Roger Caillois répond qu'il s'agit de Sociologie sacrée. Bataille a en vue la fondation d'un sorte d'« église » qui devait fonctionner comme une société secrète, dont les membres se donnaient rendez-vous dans la forêt pour débattre et avaient l'interdiction de parler à quiconque des conversations tenues là [157]. En concurrence avec Bataille qui règne sur Acéphale, Caillois entend régner sur le Collège de Sociologie : « Nous étions décidés à déchaîner des mouvements dangereux [156]. » Leiris dénonce alors Bataille avec lequel il se brouille, et Caillois l'abandonne. « Le divorce des deux hommes, et, pour finir, la solitude où se trouve Bataille dénoncé par l'un (Leiris) et abandonné par l'autre (Caillois) trouve selon toute vraisemblance - considérable beaucoup plus qu'il n'y paraît - son origine dans cette différence d'appréciation [158]. »

Pendant la guerre et l'après guerre

Carte d'identité de Georges Bataille en 1940.

Les inimitiés et les attaques

Bataille aura eu le tort de publier L’Expérience intérieure « pendant la guerre ». Jules Monnerot et Patrick Waldberg lui en font l’amical reproche. Mais bien plus virulente est l’attaque lancée dans un tract du 1er mai 1943 intitulé Nom de Dieu !, destiné à ridiculiser Bataille [159], par des membres du groupe surréaliste La Main à la plume qui l'affublent du titre de « Monsieur le Curé », ou encore le « chanoine Bataille » ; selon Michel Surya, qui juge le pamphlet « faible littérairement autant que confus », il s'agit d' « un certain nombre de seconds couteaux surréalistes, aujourd'hui pour la plupart oubliés, (si oubliés que l'on ignore en réalité quels liens les unissaient aux chefs historiques exilés aux États-Unis) [160]. » Malgré tout, Surya cite parmi les signatures notables celles de René Magritte, qui allait devenir l'ami de Bataille (et réaliser en 1946 des dessins, restés inédits, pour Madame Edwarda [note 15]), Maurice Blanchard, qui venait de publier Les pelouses fendues d'Aphrodite dans la Main à la plume, et Christian Dotremont, qui fondera le Groupe surréaliste révolutionnaire de Belgique en 1947 [note 16] Ce tract témoigne surtout de la rage dans laquelle Bataille jetait ses contemporains. Bataille écrit dans une lettre, de mai 1943, à son collègue de la Bibliothèque nationale Jean Bruno : « j'ai vu un tract surréaliste qui me met violemment en cause après la publication de mon livre : il me traite de curé, de chanoine... ! Pas d'intérêt sinon comique. » [161] , [160] Ce pamphlet visait surtout la collaboration de Bataille à la revue Messages [note 17].

D’autres encore attaquent violemment L’Expérience intérieure, comme le très chrétien Gabriel Marcel [162]. Mais le plus virulent est Jean-Paul Sartre qui qualifie l’ouvrage « d’essai-martyre » [163]. Il décèle dans l’ouvrage l’influence de Nietzsche, et de Pascal. Bataille est très affecté par l’agressivité de Sartre. Le différend entre les deux hommes ne s’estompa jamais complètement bien que, par la suite, Sartre allait se montrer plus attentif aux propos de Bataille, et plus amical [164]. Georges Bataille lui-même reconnaît que s'il a été traité de « nouveau mystique », il en est lui-même responsable :

« Quand je fus traité de nouveau mystique, je pouvais me sentir l'objet d'une erreur vraiment folle, mais quelle que fût la légèreté de celui qui la commit, je savais qu'au fond, je ne l'avais pas volé [165]. »

Georges Bataille vers 1943

En avril 1943, Bataille s'installe à Vézelay avec Denise Rollin et son fils âgé de quatre ans. Michel Fardoulis-Lagrange, rencontré deux ans plus tôt et recherché par la police pour présomption de propagande communiste, les y rejoint dans leur maison. C'est là qu'il achève son troisième livre, Le Grand Objet Extérieur. [note 18]. Sylvia Bataille et son compagnon (futur mari) Jacques Lacan, pour lesquels Bataille a réservé à quelques pas de chez lui, une grande maison sur la place de la basilique, devaient les y rejoindre, ce qui ne se fit pas. Seule Laurence, fille de Georges et de Sylvia, rejoint son père, et habite avec lui. Elle a alors treize ans [166]. La maison est pauvre et vétuste, Bataille y séjourne de mars à octobre 1943. Celle qu'il a réservée pour Lacan et Sylvia est finalement occupée par Diane Kotchoubey de Beauharnais qui s'y installe avec sa fille. Diane vient d'être libérée d'un camp d'internement près de Besançon [note 19]. C'est grâce à une invitation lancée par le mari de Denise Rollin, de passage à Vézelay pour voir son fils, que Bataille et Diane se rencontrent et qu'ainsi Bataille se trouve partagé entre deux relations amoureuses : Diane et Denise [167]. Mais dès octobre 1943, de retour à Paris, il se sépare de Denise et se trouve de la sorte sans logement. Grâce à Pierre Klossowski, il trouve refuge dans l'atelier du peintre Balthus qui est le frère de Klossowski. Dans cet atelier que Jean Piel qualifie de grenier, il vit caché pour échapper à l'ire du mari de Diane qui, bien décidé à tuer l'amant de sa femme, renonce finalement en apprenant que Bataille est malade (il est tuberculeux). Il n'y eut qu'une brève échauffourée dont Bataille ne fait le récit nulle part [168].

En 1944 Bataille rencontre souvent Sartre chez Michel Leiris. Une sorte d'estime mutuelle a remplacé l'agressivité, sans qu'il y ait réelle amitié entre les deux hommes. Il rencontre aussi Henri-François Rey avec lequel il forme le projet d'écrire un scénario de film pour enfin gagner quelque argent. Selon Henri-François : « il vivait alors dans le plus grand dénuement [169]. »

En avril 1944, Bataille quitte Paris pour s'installer à Samois-sur-Seine, non loin de de la maison de Bois-le-Roi où Diane Kotchouny réside. Cela fait maintenant deux ans qu'il est atteint de tuberculose pulmonaire. Il doit se rendre à Fontainebleau pour y recevoir des soins. Diane l'accompagne parfois, mais Bataille est souvent seul. C'est aussi l'époque où il écrit (entre 1942 et 1944) son récit sans doute le plus scandaleux, Le Mort, qui ne sera publié que posthumément en 1964. Il écrit aussi Julie, curieux livre qui ne sera publié qu'après sa mort dans le tome IV des Œuvres complètes [170], et où la guerre est très présente : « il y a ceux qui échapperont à la guerre et ceux qui n'en reviendront pas [171] ».

Les amitiés et les travaux communs

Bataille est en zone libre dès juillet 1940, mais dès le début du mois d'août, il s’installe de nouveau à Paris au 259 rue Saint-Honoré. Il habite tantôt là, tantôt chez Denise Rollin, sa nouvelle compagne depuis 1939, et avec laquelle il vit jusqu’en 1943. Denise habite 3 rue de Lille [172], c’est dans son appartement que vont avoir lieu à partir de 1941 des réunions d’amis de Bataille autour du projet du Collège d'Études socratiques. À cette époque, Bataille écrit Madame Edwarda, L'Expérience intérieure et Le Coupable.

Pierre Prévost présente Maurice Blanchot à Bataille en décembre 1940. Dans les années 1930, Blanchot est un journaliste « plutôt de droite et même très à droite » : il écrit pour Le Journal des débats, Le Rempart, Combat, L'Insurgé. Il partage les idées de Emmanuel Levinas, il vient de publier son premier roman Thomas l'obscur et il travaille à son second, Faux-pas [173]. Leur amitié est immédiate et dure pendant toute l'occupation. Bataille admire Blanchot au point qu'il commence à inclure de la poésie, qu'il a toujours rejetée, dans un de ses écrits les plus scandaleux : Madame Edwarda, publiée sous le nom de Pierre Angélique par Robert et Elisabeth Godet, éditions du Solitaire, en décembre 1941 [174].

De nombreux projets communs sont prévus. Bien peu verront le jour. Ce qui compte pour Bataille en 1941, ce sont les discussions informelles, les échanges d'idées, la communauté d'idées qu'ils explorent ensemble. Ils décident de créer un groupe : le collège Socratique dont les deux maximes essentielles pour Bataille sont « connais-toi toi-même » et « Je ne sais qu'une chose: c'est que je ne sais rien » ce qui, ironiquement était à la base de l'Expérience intérieure et du Non-savoir [175]. Bataille établit un programme de conférences dont les sujets vont de la condition physique à la philosophie, de la religion, à la tradition poétique. Bataille donne aussi des lectures partielles de L'Expérience intérieure qu'il est en train d'écrire. Chaque membre se présente à chaque séance. La première réunion a lieu dans un restaurant rue de Ponthieu, la deuxième dans les locaux de la Jeune France, une association culturelle soutenue par le gouvernement de Vichy, puis finalement dans l'appartement de Denise Rollin [175]. Les lectures-débats organisées par Bataille réunissent deux cercles d’assistants. Le premier comprend Queneau, Leiris, Fardoulis-Lagrange, le deuxième Pierre Prévost, Xavier de Lignac, Petitot. Maurice Blanchot fait partie des deux groupes [176]. Ces réunions semblent, selon les témoignages de Fardoulis et de Prévost, avoir consisté pour l’essentiel en des lectures de passages de L’Expérience intérieure [177], suivies de débats autour de questions se rattachant à cet ouvrage publié en 1943. Les réunions se poursuivent jusqu’en mars 1943. Cette communauté d’amis se révèle bientôt un échec [176]. Il n'est pas certain que l'amitié avec Blanchot ait été très avouable au final. Comme le remarque Mathieu Bietlot « Parmi le choix de lettres publié par Michel Surya expédiées par Bataille à la plupart de ses amis [...] aucune lettre destinée à Blanchot [178]. »

Cependant c'est encore avec Blanchot que Bataille s’engage dans un nouveau projet en 1944. Il fonde un cahier intitulé Actualité, avec Pierre Prévost , Blanchot assurant la direction, sa présence est assez importante, comme en témoigne une lettre qu'il envoie à Bataille en 1946 pour lui réclamer un article en retard [179]. Ce cahier traitant de politique, et en particulier de l’ Espagne, ne comporte qu’un seul volume qui est édité en 1946 aux éditions Calmann-Lévy. Il est intitulé L’Espagne libre [180]. Albert Camus déclare dans la préface : « Voici neuf ans que les hommes de ma génération portent en eux l’Espagne comme une mauvaise blessure [181] ». La question de l’Espagne est d’ailleurs une blessure faite à toute l’Europe. Elle met en cause la question démocratique. Et selon Jean Cassou qui laisse éclater sa rage, c’est en Espagne qu’a commencé la tragédie européenne [182]. La présence de Maurice Blanchot à la direction d' Actualité témoigne du retournement politique qu'il a opéré pendant la guerre. En 1937, il s'était montré violemment républicain, très hostile à Léon Blum et à la politique d'aide aux « rouges » espagnols [179].

Article détaillé : Critique (revue).

En 1946, Bataille fonde la revue Critique [183]. Elle porte en sous-titre : Revue générale des publications françaises et étrangères et paraît en juin 1946. L'objectif est de publier des études sur tous les livres considérés comme importants en France comme à l'étranger afin de constituer un « condensé de la production imprimée du monde entier [184] ». Sous la direction de Bataille, le comité de rédaction comprend Maurice Blanchot, Jules Monnerot, Pierre Josserand, Albert Ollivier et Éric Weil. Critique est une somme, les études publiées sont beaucoup plus longues et plus complètes que de simples comptes-rendus critiques [184]. Maurice Girodias, directeur des Éditions du Chêne, a d'abord proposé à Pierre Prévost le création de cette revue. La proposition a rebondi de Prévost à Blanchot et à Bataille, qui forme le projet d'une mise en débat des idées. Mais Critique, dont le titre initial donné par Bataille était Critica, ne devait pas être une revue d'idées pures, mais de commentaires critiques de livres d'idées, d'où le titre finalement choisi. La notion d'engagement politique est écartée a priori [185]. Lors d'un entretien au journal Le Figaro [pas clair]

En 1947, Bataille se trouve au plus près de l'analyse rationnelle de la situation économique. Il soutient le plan Marshall de Truman [note 20]. Dans le numéro 8-9 de janvier-février de Critique, il formule de manière prémonitoire l'ébauche d'un projet d'aide que Marshall rend public le 5 juin 1947 [186]. Ainsi le mouvement normal et nécessaire de l'activité américaine devrait aboutir à l'équipement du globe entier, sans contrepartie selon Bataille [187]. Mais tout en encourageant le plan Marshall, il « défend » tout à coup l'Union soviétique, cherchant à comprendre la partition du monde en deux blocs. Bataille est désemparé, de nouveau désespéré. Il hait la bourgeoisie. Mais que valent les communistes ? Bataille les définit ainsi : ils offrent « le saut de la mort », mais quiconque ne le fait pas est assimilable à un bourgeois. Bataille lui-même refuse de se rallier à la bourgeoisie, mais refuse aussi de faire le saut de la mort [188]. Il cherche à « comprendre le monde soviétique, lourd, coercitif, monde de servitude où il n’y a d’autre possibilité que le travail [188] ».

Mais il s’insurge contre la plate protestation morale, inefficace avant guerre, inefficace aujourd'hui. Si le Kremlin cherche une domination mondiale, il ne suffit pas de s'en indigner, il faut agir : la paix n’est possible qu’armée. Bataille ne sera jamais pacifiste [189]. « On mesure mal à quel point il est vain de proposer ce monde au repos. Repos, sommeil ne pourraient être à la rigueur que prodromes de la guerre [190], cité par Michel Surya [189]. ». C’est finalement une chance pour l’Occident que l’Union soviétique fasse peser sur lui la crainte d’une menace, cela le fait échapper à la paralysie. La menace se résume en trois points : la « police secrète » ; le « bâillonnement de la pensée », les « camps de concentration » [191].

À partir de là, Bataille abandonne l’ethnologie et la politique pour se consacrer davantage à l’économie. Il ne demande rien moins que « d’avoir de la croissance une conscience simultanément sacrificielle [192]. En d'autres termes : « Posséder serait égal à perdre, accumuler égal à ruiner. « Avoir conscience de » serait alors exactement identique à « avoir conscience de rien » [193]. »

De Vézelay à Orléans

Une des salles de la Bibliothèque Inguimbertine.
Lascaux Bison et sorcier ithyphallique.
La blessure du torero, qui inspira Histoire de l'œil.

Si, pendant l'année 1944 l'activité littéraire de Bataille à Samois a été intense (il a écrit de nombreux poèmes dont L'alleluiah, poème d'amour destiné à Diane [194]) à Vézelay, où il s'établit de 1945 à 1949, sa création littéraire est faible. Il écrit beaucoup pour Critique. Il publie au début 1949 La Scissiparité, réunit Histoire de rats et Orestie sous le titre La Haine de la poésie. Il forme le projet de publier une Théorie de la religion qui est annoncée pour 1949, mais ne paraîtra pas. L'essentiel de son travail consiste à rassembler des livres épars en une somme cohérente pour donner une suite à La Part maudite. C'est ainsi qu'il réunit L'Expérience intérieure, Le Coupable et Sur Nietzsche sous le titre La Somme athéologique [195]. Bataille reste longtemps sans écrire, mais forme un grand nombre de projets dont celui de L'Histoire universelle qu'il a entrepris depuis 1934 [195], dont il compte faire une histoire de l'art. De ce projet, paraîtra Lascaux ou la naissance de l'art en 1955 et Les Larmes d'Éros en 1961 [196].

Dès Mars 1949, Bataille écrit à Albert Camus pour lui dire qu'il souhaite rassembler les essais qu'il a publiés dans Critique sur Camus, avec le titre Albert Camus : moralité et politique. Il se propose de situer Camus par rapport à Nietzsche et Sade, entre surréalisme et existentialisme, entre le Stalinisme et le plan Marshall. Terrifié à l'idée que Camus puisse le considérer comme un être épris de cruauté, Bataille assure qu'il la condamne énergiquement, avec horreur [197]. On ne connaît pas la réponse exacte de Camus, mais il est certain que les deux hommes deviennent amis peu après. Camus est parmi les visiteurs de Carpentras à partir de 1949. Et en 1951, Bataille fait paraître un essai dans le numéro 55 de décembre de Critique pour défendre L'Homme révolté contre les attaques de Breton, ainsi que dans le numéro 56 de Janvier [198], [199].

Mais pendant toute la période de Vézelay, il est isolé et il se débat dans des problèmes d'argent. Selon Jean-Jacques Pauvert, Georges était au bord de la mendicité [200], ayant brûlé le patrimoine que sa mère lui avait laissé en 1930, ce qui le pousse à reprendre son emploi de bibliothécaire [201]. Chaque fois qu'il parle de cette nouvelle situation, il en souligne le caractère d'obligation, répétant qu'il a dû se faire bibliothécaire, regrettant de ne pouvoir se consacrer à sa revue Critique [202], [203].

En 1949, Bataille reçoit sa nomination de conservateur à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras où il s'installe de 1950 à 1951. Le chartiste, qui a fait toute sa carrière à la Bibliothèque nationale, est en disponibilité depuis sept ans à cause d’une tuberculose. Il arrive à Carpentras avec Diane Kotchoubey de Beauharnais, qu'il épouse en 1951 [note 21]. Là, il invite ses amis Albert Camus et René Char, directeurs de la revue Empédocle, ainsi qu' Albert Béguin, cofondateur de la revue et Jacques Dupin, secrétaire de rédaction, avec lequel il se lie d’amitié. Il y publie Comment dire ?

La période de Carpentras est l'une des plus difficiles dans la vie de Bataille. Ni Diane Kotchoubey ni lui-même ne s'y plaisait vraiment. L'éloignement de Paris et de ses amis lui était pénible bien qu'il assistât aux corridas de Nîmes en compagnie de René Char, Pablo Picasso, Claude Lefort [203], et Michel Leiris qui avait été le témoin de mariage de Georges Bataille avec Sylvia Maklès en 1928 [note 22]. Lorsqu'il était conservateur de la Bibliothèque Inguimbertine, Bataille aurait réuni une importante collection d’ ex-votos, en particulier ceux de Saint Gens. Son fonds aurait servi de support au court-métrage du CNRS intitulé : Saint Gens, patron des fiévreux et fidèle intercesseur de la pluie et du beau temps, tourné par Jean Arlaud à Monteux et au Beaucet [204].

Des lettres de cette période témoignent d'une grande dépression : « Ni Diane ni moi ne nous sommes bien portés à Carpentras [205]. » La solitude de Bataille entre 1949 et 1951 est celle d'un homme contraint de reprendre un emploi à regret, dans une ville qu'il n'aimait pas. La suspension de Critique le jette dans une vacuité intellectuelle. Aussi demande-t-il sa mutation pour Orléans, qu'il obtient à l'été 1951 [206].

Au cours de l’année 1950, ses rencontres avec René Char, son voisin de l'Isle-sur-la-Sorgue, débouchent sur une estime et une amitié sincères. Peu après le lancement de la revue Critique que dirige Bataille, le poète lui avait écrit : « Toute une région majeure de l’homme dépend aujourd’hui de vous ».

René Char a posé, en mai de cette année-là, dans sa revue Empédocle, cette question à tous les écrivains : « Y a-t-il des incompatibilités ? » Il s’adresse ainsi à ses « compagnons d’écriture » : « On affirme sous une grande quantité d’angles que certaines fonctions de la conscience, certaine activités contradictoires, peuvent être réunies et tenues par le même individu sans nuire à la vérité pratique et saine que les collectivités humaines s’efforcent d’atteindre. C’est possible, mais ce n’est pas sûr ; la politique, l’économie, le social et quelle morale [207]. ». Bataille, qui lui avait envoyé depuis 1946 une grande quantité d’aphorismes répond à son enquête par une longue lettre, publiée en 2005 avec des dessins de Pierre Alechinsky [208].

Bataille assiste à plusieurs corridas à Nîmes lors de son séjour à Carpentras, mais la tauromachie n’est pas le sujet le plus important dans son œuvre. L’épisode du matador Manuel Granero et de sa blessure mortelle ont servi de matière première à Histoire de l’œil : « Bataille observe la corrida à travers le prisme de ses fantasmes, évoquant la mort de Manuel Granero qu’il trouvait « différent des autres matadors en ce qu’il n’avait nullement l’apparence d’un boucher, mais d’un prince charmant, bien viril, parfaitement élancé » [209] ». Bataille s'y expose avec tous ses fantasmes, depuis la frénésie sexuelle, les références à l'urine, l'orgasme, l'œuf, l'œil, toutes images cristallisant ses fantasmes, dont le seul rapport avec la tauromachie, selon Berman est que Bataille se livre comme le torero au milieu de l'arène [210]. Bataille a en outre écrit un article dans le no 3 de la revue Documents intitulé « Soleil pourri, Hommage à Picasso ». Dans ce même article, il fait référence à l’oreille coupée de Van Gogh [211].

Toutefois, la plupart des écrits sur le rôle sacrificiel de la tauromachie et son lien avec les mythes antiques est à mettre au crédit d’une école fondée par Leiris, Montherlant et d’autres écrivains aficionados. Cette théorie rattache la tauromachie à l’ Antiquité grecque en s’inspirant des mythes de Mithra, du Minotaure et du sacrificiel [212]. Sans doute à cause de sa proximité avec Michel Leiris, inventeur de la « révélation d’un culte du taureau » en 1926, en compagnie de Picasso, lors d’une corrida médiocre à Fréjus [213] », on a assimilé Bataille à un fervent amateur de tauromachie [note 23]. Mais sa présence dans les arènes, initiée en Espagne en 1922, ne reprend qu'à partir de 1950, date à laquelle il est muté à Carpentras.

Dans le no 3 de la revue Documents, entièrement consacrée à un hommage à Picasso, en 1930, Bataille évoque le culte mithriaque dans son article Soleil pourri. Il n'y rattache aucunement la corrida au culte du taureau, mais fait un rapprochement entre le soleil, Mithra et Prométhée : « Mythologiquement, le soleil regardé s’identifie avec un homme qui égorge un taureau (Mithra), avec un vautour qui mange le foie (Prométhée) ; celui qui regarde, avec le taureau égorgé ou avec le foie mangé [214]. » Il développe la notion de culte mithriaque en rappelant que dans l'Antiquité, ce culte du soleil se faisait dans une fosse. Des hommes s'y tenaient nus, tandis qu'un prêtre sur un clayonnage au-dessus d'eux égorgeait un taureau « [...] le taureau lui-même est aussi pour sa part, une image du soleil, mais égorgé [214] ».

Bataille est nommé conservateur de la Bibliothèque municipale d’ Orléans, où il s’installe avec son épouse et leur fille en 1951. Pour ceux qui l'avaient lu, « c'était le diable qui s'installait dans cette ville [215]. » C'est d'ailleurs à Orléans que certains de ses livres les plus « lourds, les plus scandaleux » ont été écrits : Histoire de l'érotisme, La Souveraineté [216].

Les dernières années

À partir de 1954, Bataille ressent de violentes douleurs qui s'amplifient au point qu'en 1955, il consent à consulter l'un de ses plus anciens amis, le docteur Théodore Fraenkel à l' hôpital Lariboisière. Fraenkel diagnostique une artériosclérose cérébrale, Bataille se sait condamné à terme. Il a cinquante-huit ans, il lui reste sept années à vivre [217]. En s'enfonçant dans la maladie, l'écrivain connaît des moments à la limite de la folie. Cependant, lui, « l'auteur inavoué de livres clandestins », n'hésite pas à venir témoigner au procès fait à Jean-Jacques Pauvert pour avoir édité quatre livres de Sade : La Philosophie dans le boudoir, La Nouvelle Justine, Juliette, Les Cent vingt journées de Sodome [218]. Parmi les témoins cités se trouvaient Cocteau, Breton, et Paulhan. Seuls Bataille et Jean Paulhan viennent témoigner le 15 décembre 1956 [218]. Sa déposition est une injonction en philosophe, assez jésuitique, reproduite dans les œuvres complètes XII [219].

Trois livres de Bataille paraissent simultanément chez trois éditeurs différents en 1957 La Littérature et le mal, chez Gallimard, L'Érotisme aux éditions de Minuit, le Bleu du ciel chez Pauvert. L'auteur connaît alors une brève notoriété, ce qui lui vaut un entretien avec Marguerite Duras au cours duquel il fait preuve d'un singulière ironie : à la question « pourrait-il exister une apparence extérieure, » il répond : « la vache dans son pré [220]. » Et lorsque Duras insiste pour lui faire dire qu'il est communiste, Bataille répond seulement « même pas [221] », indiquant ainsi qu'il n'est pas non plus anti-communiste, qu'il ne fait que se soustraire aux exigences d'une idéologie comme il s'est soustrait à toute exigence « engageant quelque responsabilité que ce soit [221]. L'entretien avec Duras est publié dans France observateur du 12 décembre 1957, il est suivi en 1958 d'un entretien télévisé avec Pierre Dumayet [222].

Bataille est cependant très las, mais malgré son état de santé, il se lance pendant un an dans l'élaboration d'un projet que lui propose Maurice Girodias : la création d'une revue érotique. Ce projet avorté portait le titre de Genèse, il devait être bi-mensuel, Bataille travaillait au sommaire avec Patrick Waldberg. Mais les différends entre Bataille et Girodias s'aggravent au cours de l'élaboration du projet, notamment sur les questions de financement, mais aussi parce que Girodias souhaite, comme il l'écrit dans une lettre à Bataille du 11 août 1958, que Génèse s'adresse davantage au « lecteur moyen [223] ». Auprès de Waldberg, il précise davantage son objectif : que la revue comporte davantage d'« images véhémentes » et séduise « la clientèle des pervers », ce à quoi ni Bataille ni Waldberg ne consentent [224].

Alors qu’il a de plus en plus de difficultés à travailler, il publie en 1959 Le Procès de Gilles de Rais, ouvrage dont se servira son neveu Michel Bataille pour établir une biographie de Gilles de Rais [225]. Malgré ses souffrances permanentes, grâce à sa collaboration avec Joseph-Marie Lo Duca, qui dirige la Bibliothèque internationale d'Érotologie chez Pauvert, il parvient à finir en 1961 Les Larmes d’Éros, le dernier livre qu’il verra éditer.

La même année, il accorde une longue interview à Madeleine Chapsal, dans laquelle il fait un bilan de sa vie [note 24]. Dans ce même entretien, Bataille confie : « Ce dont je suis le plus fier, c'est d'avoir brouillé les cartes [...], c'est-à-dire d'avoir associé la façon de rire la plus turbulente et la plus choquante, la plus scandaleuse, avec l'esprit religieux le plus profond. » [226]. Alors qu'il a toujours connu des problèmes d'argent, « rien de ce qu'il a écrit jusqu'ici ne lui a donné les moyens de se consacrer à son œuvre », une vente de solidarité est organisée à son profit à l' hôtel Drouot, le 17 mars 1961. Les œuvres d'amis artistes, notamment celles de Arp, Ernst, Giacometti, Fautrier, Picasso, Miró sont vendues par Maître Maurice Rheims, ce qui lui permet d'acheter un appartement à Paris, rue Saint-Sulpice [227]. Muté à sa demande à la Bibliothèque nationale, il quitte Orléans, mais ne peut prendre ses fonctions. En 1961 paraît aux éditions Gallimard la réédition de Le Coupable augmenté de la version définitive de L'Alleluiah [227].

Il finit intellectuellement isolé et brouillé avec la plupart de ceux avec qui il a partagé des projets communs [note 25]. « Le 8 juillet au matin, en présence d'un ami, Jacques Pimpaneau, Georges Bataille mourut [...] il est enterré civilement au cimetière de Vézelay, il n'y eut que des paysans pour l'accompagner [228]. ». Les biographes ne s'accordent pas sur les circonstances de sa mort. La chronologie établie par Marina Galetti dans Romans et récits, qui ne donne pas les mêmes informations que la biographie de Michel Surya [note 26], résume ainsi la fin de Bataille : « tombé dans le coma, chez lui rue Saint-Sulpice, dans la nuit du 7 au 8, il décède à l' hôpital Laennec de Paris le . Il est inhumé civilement au cimetière de Vézelay, en présence de Diane, Jean Piel, Jacques Pimpaneau, Michel et Zette Leiris [229]. »

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