Georges Bataille

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Georges Bataille
Georges Bataille vers 1943.jpg
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Sylvia Bataille (de à )
Diane Kotchoubey de Beauharnais ( d) (à partir de ) Voir et modifier les données sur Wikidata
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Laurence Bataille ( en)
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Georges Bataille, né le à Billom ( Puy-de-Dôme), mort le à Paris, est un écrivain français.

Son œuvre se compose d'ouvrages de littérature, mais aussi d' anthropologie, de philosophie, d' économie, de sociologie et d' histoire de l'art. Il ne considère jamais l'écriture comme une fin en soi, mais comme un instrument qui lui permet, à travers ses récits, romans, essais philosophiques et revues, de témoigner de ses différentes expériences : « Il faut vouloir vivre les grands problèmes, par le corps et par l’esprit. » [1] Ainsi, sa vie et son œuvre se confondent, mêlant mysticisme et érotisme, avec une fascination de la mort qui se retrouve en particulier dans l'un de ses textes, La pratique de la joie devant la mort.

Son engagement politique le conduit très tôt à critiquer et condamner Staline et l' Union soviétique. Il côtoie alors beaucoup les surréalistes, sans jamais réellement faire partie du groupe d' André Breton. Mais il est très proche des futurs « excommuniés » de Breton réunis avant même le premier Manifeste du surréalisme dans deux groupes annexes : le groupe de la rue Blomet sous l'égide d' André Masson, et le groupe de la rue du Château qui comprend notamment Jacques Prévert et Yves Tanguy. Par son indépendance d'esprit, Bataille y exerce une influence dont il ne mesure pas tout de suite l'importance, mais qui fait de lui un « hérétique » aux yeux du « pape du surréalisme ». En 1929, il fonde la revue Documents, point de ralliement de tous les excommuniés de Breton, en rupture avec l'idéalisme surréaliste. Quelques années plus tard, avec des fidèles, il fonde la revue Acéphale dont le thème principal est l'exaltation tragique et dionysiaque de la vie, jusque dans la cruauté et la mort, sous la figure tutélaire de Nietzsche, mais aussi Sade, Kierkegaard, Dionysos, Don Juan ou Héraclite.

Bien qu'il se déclare profondément athée, il s'intéresse au sacré, aux mysticisme, chamanisme, bouddhisme zen, rites païens ou para-religieux ; et sa fascination pour le religieux et les communautés le conduit à créer, avec un groupe d'initiés, une société secrète, ésotérique, en marge de la revue Acéphale, ainsi que d'autres collectifs dont le thème directeur est la « sociologie sacrée. »

Persuadé de la perversité du fascisme, ne croyant pas aux mouvements prolétariens, il fonde en 1935, quelques mois avant la victoire du Front populaire, un mouvement d'intellectuels révolutionnaires « Contre-Attaque », qui se situe contre le capitalisme, contre la bourgeoisie, pour la libre expression sexuelle. Cette révolution est placée sous le signe d'un antinationalisme violent. Pour cela il se réconcilie avec André Breton, dirige le mouvement avec lui pendant une courte période et publie avec lui des textes et tracts [note 1].

Plus tard, il se détourne de l'action politique pour se consacrer à l'écriture d'ouvrages très souvent à composante autobiographique, dans lesquels il développe sa recherche du sacré et de l'extase, l'horreur de la mort et sa fascination pour celle-ci. Ses références à Sade, Nietzsche et Hegel, souvent détournées, servent le plus souvent à justifier ses recherches très personnelles.

Auréolé d'un prestige considérable dans les milieux intellectuels, surtout connu pour ses écrits sur l'érotisme qui ont fait scandale, il reste mal connu du grand public et très peu lu. Il fait cependant l'objet d'un très grand nombre d' études et d'exégèses. À la croisée des savoirs et des grands débats idéologiques, philosophiques et anthropologiques, de son temps, son œuvre est à la fois littéraire et philosophique, multiple, hétérogène, marginale et échappe aux étiquetages : « les catégories traditionnelles, les délimitations qu'elles établissent, se révèlent inappropriées ou encombrantes dès lors qu'on veut rendre compte de l'ensemble de ses écrits [2] ». D'autant plus qu'il s'est évertué à brouiller les pistes, ainsi qu'il le déclare lui-même dans son dernier entretien, accordé à Madeleine Chapsal en mars 1961 : « Je dirais volontiers que ce dont je suis le plus fier, c'est d'avoir brouillé les cartes [...], c'est-à-dire d'avoir associé la façon de rire la plus turbulente et la plus choquante, la plus scandaleuse, avec l'esprit religieux le plus profond » [3]. Ce « brouillage » est d'autant plus manifeste en raison des multiples versions, manuscrits et dactylogrammes de ses textes, et aussi parce qu'il a souvent usé de pseudonymes pour signer certains écrits (récits érotiques) : Troppmann, Lord Auch, Pierre Angélique, Louis Trente et Dianus.

Il est enterré au cimetière de Vézelay dans l' Yonne.

Biographie

Famille et éducation

Georges Bataille, son père et son frère Martial (à droite), vers 1898. Collection Julie Bataille.

Le père de Georges, Joseph-Aristide Bataille, a épousé Marie-Antoinette Tournadre alors qu'il avait déjà 35 ans. Successivement, économe de collège, employé à la maison centrale de Melun, puis receveur buraliste, il a quarante-deux ans à la naissance de son deuxième fils : Georges. L'aîné de Georges, Martial, est celui qui va s'opposer à son frère lorsqu'en 1961 Bataille déclare dans une entrevue avec Madeleine Chapsal que son père était fou [4]. Joseph-Aristide est atteint de syphilis, maladie qui s'est déclarée entre la naissance de ses deux enfants et qui progresse rapidement. À la naissance de Georges, il est déjà presque aveugle et ses membres sont paralysés, comme Bataille l'évoquera par le biais de la fiction, dans Histoire de l'œil (son premier récit publié en 1928) : « Je suis né d'un père P.G. qui m'a conçu déjà aveugle et qui peu après ma naissance fut cloué dans son fauteuil par sa sinistre maladie [5]. »

Georges n'a que trois ans lorsqu'il est témoin des effets furieux de la maladie de son père : douleurs atroces, troubles des viscères, des sphincters, « il lui arrivait par exemple de conchier ses culottes [6] ». Georges aime néanmoins ce père qui avait tout d'une « bête ». Il l'aime jusqu'à ce que son amour se transforme en haine quand commencent à se manifester les premiers signes de folie, que Georges constate vers 1911, à l'âge de quatorze ans, et qui se développent pendant que Martial part sur le front. Ce qui explique les témoignages opposés des deux frères sur le père : Martial n'a pas assisté aux dernières années de vie de son père. L'aveugle criait des insanités à caractère sexuel au médecin venu le soigner, ainsi qu'à sa femme qui perdit la raison pendant un temps, selon les récits de son enfance que fait Georges Bataille [7]. « Dis donc, docteur, quand tu auras fini de piner ma femme [8] ».

La famille est alors installée à Reims, sans doute parce que le père y a été muté, à une date imprécise (1898,1899, ou 1900). Toutefois, Marie-Antoinette survit à son époux une quinzaine d'années en compagnie de ses enfants et il n'est plus, ensuite, question de sa folie [7]. De l'enfance de Georges, on sait peu de choses à l'exception des souvenirs qu'il livre de ses parents. Tous se rapportent d'abord à l'affliction du père. Bataille écrit qu'il s'est adonné au plaisir de l'auto-mutilation avec son porte plume « pour s'endurcir contre la douleur » dans Le Bleu du ciel, sans qu'il soit possible de distinguer la part autobiographique de ce récit et la part littéraire [9]. Bataille ne l'a jamais écrit ouvertement, mais il a longtemps été convaincu que son père s'était livré sur lui à des attouchements incestueux, pédérastes, il aurait même parlé de viol [10].

Un récit intitulé Le Rêve décrit ainsi ce père : « Je le vois avec un sourire fielleux et aveugle étendre des mains obscènes sur moi. Ce souvenir me paraît le plus terrible de tous [11]. » On a fini par convaincre Bataille que ces scènes n'avaient pas pu avoir lieu à la cave comme il le raconte, puisque son père était paralysé, mais il reste sans doute possible que certains gestes du père aient pu paraître obscènes à l'enfant [10].

Georges étudie au lycée de Reims jusqu'en classe de première, il poursuit ensuite au collège d'Épernay où il est pensionnaire à sa demande, il y obtient son premier baccalauréat en 1914 [12].

La foi en Dieu, conversion

Reims détruite (1916) lors de la Première Guerre mondiale.

Beaucoup de choses sont difficiles à comprendre, voire inexplicables, dans la démarche de Bataille. Pour quelle raison affirme-t-il, en 1914, que « son affaire en ce monde était d'écrire, en particulier d'élaborer une philosophie paradoxale [13] »? Il a dix-sept ans à cette date, et rien n'explique pourquoi il découvre Dieu à ce moment-là : son père était irréligieux, sa mère indifférente. Il se convertit en août 1914 à la cathédrale de Reims [14] où il assiste aux offices du cardinal Luçon [15], mentionne Michel Surya en s'appuyant sur une déclaration de l'auteur à propos de lui-même : « se convertit régulièrement en août 14 [15] ». Toutefois, il semble qu'il y ait désaccord des biographes sur la date du baptême de Georges Bataille. Dans l'édition de la Bibliothèque de la Pléiade, Marina Galletti mentionne la date du 7 août 1898 à Reims [16]. Aribit, dans André Breton, Georges Bataille : le vif du sujet, indique comme date du baptême 1898 [17]. Ce qui laisse supposer que les parents de Georges l'auraient fait baptiser un peu avant l'âge de un an, alors qu'ils étaient irréligieux ou indifférents à la religion. Cependant un autre essayiste donne une autre date : Pierre Prévost indique 17 ans pour l'âge du baptême de Bataille, et l'année 1914 [18] ; Kurt Kendall précise encore : « il reçut les sacrements du baptême en août 1914, le mois où la guerre éclata [19]. » Dès le mois de septembre de la même année, après la déclaration de guerre par l'Allemagne, Georges est évacué, avec sa mère et son frère, en même temps que les populations réfugiées à Reims depuis le début du mois d'août. Ils s'établissent à Riom-ès-Montagnes dans le Cantal, chez les Tournadre. Le père, incapable de se déplacer, a été laissé sur place, confié aux soins ponctuels d'une femme de ménage [20]. Mais « il est probable même qu'en père de famille attaché au sort des siens, il les enjoignit de partir (ils partirent à Riom-ès-Montagnes) [20]. » Georges vit ce départ comme un abandon, il en ressent une certaine culpabilité. Il ne reverra pas son père vivant : Joseph-Aristide meurt le [20].

Dans l'esprit de Bataille, la mort du père revient, par un cheminement de pensée complexe, à « la mort d'un dieu ». Sa conversion, passagère, est alors à assimiler à un rapprochement vers un Dieu de consolation. L'influence du christianisme sur sa pensée n'est pas simple à interpréter. Selon Michel Surya, « Georges Bataille ne fut jamais définitivement athée (jamais du moins au sens où l'athéisme ne fut pas pour lui une question), ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de Dieu, pas davantage parce que Dieu est mort, mais parce qu'il y a plus fort que Dieu : plus fort parce que aveugle (« Dieu dans son infirmité est aveugle quand voir est mon infirmité »), aveugle et fou. Joseph-Aristide Bataille, à sa façon, était la “folie” de Dieu [21]. »

À Riom, Georges mène une vie pieuse dans la maison de ses grands-parents Tournadre. Il passe son temps en promenades et en études, et il prépare son second baccalauréat. Il n'y a que de rares témoignages sur lui à cette époque : il aime chasser, pêcher les truites à mains nues. Entre dix-sept et vingt trois ans, on le présente plutôt comme un jeune homme modèle, déférent. Le premier texte qu'il écrit en 1918 est un livre pieux, courte plaquette publiée à Saint-Flour : Notre-Dame de Rheims (sic). Il envisage de devenir prêtre, ce dont son oncle Victor le dissuade. Il passe tout de même une année scolaire, d'octobre 1917 à août 1918 au séminaire de Saint-Flour, qu'il quitte à la fin de la guerre pour entrer à Paris à l' École nationale des chartes où il est admis en novembre 1918. Avant d'entrer au séminaire, il est brièvement mobilisé en 1916 et renvoyé en 1917 pour raisons de santé : des problèmes pulmonaires ont été détectés [22]. Notre-Dame de Rheims n'est pas à compter dans l'œuvre littéraire de Bataille : anecdotique, autobiographique, il reste seulement un témoignage précis de la jeunesse de l'auteur. L'image des ruines de Notre-Dame de Reims, encore debout, peut être vue comme le symbole de la foi dressée contre l'irréligion, mais inversement, assimilée à l'image de la mère, ses ruines sont aussi le symbole inconscient du doute et de l'abandon : « Elle avait cessé de donner la vie ; elle s'étend comme un cadavre [23]. »

À Paris, il se plonge dans Le Latin mystique de Remy de Gourmont, qui devient son livre de chevet, et Odon de Cluny. Mais, bien que très pieux et très austère, il ne pousse pas aussi loin le déni de la chair que le préconisent Odon de Cluny et Remy de Gourmont [24].

Évolution du jeune homme

British Museum façade Nord-Est.
Casa de Velázquez vue du jardin.
Las Ventas arène de Madrid

Bataille a vingt-deux ans lorsqu'il tombe amoureux de Marie Delteil, fille de Georges Delteil, médecin de sa mère, et dont il va demander la main. Expérience douloureuse pour lui comme pour Marie : la demande est refusée en raison des craintes du père sur l'hérédité de Bataille. Déstabilisé, Georges, qui a déjà un penchant pour les femmes [25], écrit à sa cousine Marie-Louise Bataille le 9 août 1919 : « Je ne sais plus ce qu'il m'arrivera à travers la tête car il y a déjà longtemps que ma pauvre tête porte je ne sais quoi qui la promet à toutes les aventures [26]. »

En 1920, le jeune homme hésite entre voyager ou vivre en reclus. Il est attiré par l' Orient, mais son premier voyage l'emmène en Angleterre pour un séjour d'étude au British Museum de Londres. À cette occasion, il passe trois jours au monastère de Quarr Abbey dans l' île de Wight, séjour fortuit qui n'a aucune influence sur sa décision : entre l'agitation et la contemplation, c'est l'agitation qui l'emporte, semble-t-il [27]. Lors de son séjour à Londres, il rencontre Henri Bergson, et lit Le Rire qui est une grande déception pour lui et qui n'a aucun rapport avec ce que l'on appelle par la suite le rire bataillien qui est un rire de souffrance [28]. Il revient sur cet événement important à deux reprises, la première fois dans L’Expérience Intérieure :

« le rire était révélation, ouvrait le fond des choses. Je dirai l’occasion d’où ce rire est sorti : j’étais à Londres (en 1920) et devais me trouver à table avec Bergson ; je n’avais alors rien lu de lui (ni d’ailleurs, peu s’en faut, d’autres philosophes) ; j’eus cette curiosité, me trouvant au British Museum je demandais le Rire (le plus court de ses livres) ; la lecture m’irrita, la théorie me sembla courte (là-dessus le personnage me déçut : ce petit homme prudent, philosophe !) mais la question, le sens demeuré caché du rire, fut dès lors à mes yeux la question clé (liée au rire heureux, intime, dont je vis sur le coup que j’étais possédé), l’énigme qu’à tout prix je résoudrai (qui, résolue, d’elle-même résoudrait tout) [29] »

Il y revient plus longuement dans une conférence de 1953 : Non-savoir, rire et larmes :

« à Londres, j’ai été reçu dans une maison où l’on recevait également Bergson. [...] j’avais bien lu quelques pages de Bergson, mais j’ai eu la réaction très simple que l’on peut avoir à l’idée que l’on va rencontrer un grand philosophe, on est embarrassé de ne rien connaître, ou presque rien, de sa philosophie. Alors, comme je l’ai d’ailleurs dit dans un de mes livres, mais je voudrais le raconter ici de façon un peu plus précise, je suis allé au British Museum, et j’ai lu Le Rire de Bergson. Ce n’est pas une lecture qui m’a beaucoup satisfait, mais elle m’a tout de même fortement intéressé. Et je n’ai pas cessé, dans mes diverses considérations sur le rire, de me référer à cette théorie, qui me paraît tout de même l’une des plus profondes que l’on ait développées. J’ai donc lu ce petit livre, qui m’a passionné pour d’autres raisons que le contenu qu’il développait. Ce qui m’a passionné à ce moment-là, c’est la possibilité de réfléchir sur le rire, la possibilité de faire du rire l’objet d’une réflexion. Je voulais de plus en plus approfondir cette réflexion, m’éloigner de ce que j’avais pu retenir du livre de Bergson, mais elle a pris tout d’abord cette tendance, que j’ai cherché à vous représenter, à être en même temps une expérience et une réflexion [30] »

Selon Antoine Berman dans le dictionnaire des auteurs Laffont-Bompiani, il aurait rompu avec le catholicisme lors d’une visite à l’ abbaye Notre-Dame de Quarr, sur l’ île de Wight [31]. Selon Michel Surya, l'effondrement de la foi du jeune homme est beaucoup plus difficile à dater : « on aurait tort de croire, si vive qu'en ait été la révélation, que le rire remplaça sans délai la révélation qu'il eut en 1914 [32] ». Jean-Jacques Roubine précise que c'est peu à peu qu'il va découvrir « le rire Nietzschéen [2] ». Il soutient, en 1922 (30, 31 janvier et 1er février), une thèse sur L'ordre de la chevalerie, conte en vers du e siècle, avec introduction et notes. Reçu deuxième de sa promotion, il est nommé archiviste-paléographe, et comme tel, il est envoyé à l'École des hautes études hispaniques de Madrid, actuelle Casa de Velázquez [33].

À Madrid, Bataille, toujours croyant, reste isolé ; il continue de rêver de l'Orient qui reste son seul but. Il décrit son projet dans une lettre à Marie-Louise Bataille : aller au Maroc. Il n'a pas encore découvert l' Espagne qu'il verra plus tard « grave et tragique » et son peuple « angoissé [34] ». Enfermé dans sa piété, qu'il efface par la suite en lui superposant l'image d'une danseuse de flamenco, qu'il allait voir chaque soir et dont il dit, en 1946 : « Un petit animal de cette race me semble propre à mettre le feu dans un lit de façon plus ravageante que n'importe quelle créature [35]. » Bataille s'ennuie. Deux événements le sortent de sa torpeur : la prestation d'un chanteur de flamenco à Grenade, et une corrida du 7 mai 1922 à Madrid où le matador Manuel Granero est mutilé par le taureau qui lui défonce l'œil droit. Le torero meurt, il a à peine vingt ans. Toutefois cette horrible scène ne déclenche pas l'effroi immédiat chez Bataille qui était placé trop loin pour voir. Il va ensuite recréer cet événement en imagination, d'après les récits qu'on lui fait. Plus tard, dans Histoire de l'œil, il consacre un chapitre à cet épisode sanglant intitulé : L'œil de Granero [36]. À ce moment sans doute, naît en lui ce plaisir mêlé d'angoisse qu'il décrit ainsi :

« Jamais, dès lors, je n'allais aux courses de taureaux sans que l'angoisse ne me tendît les nerfs intensément. L'angoisse en aucune mesure n'atténuait le désir d'aller aux arènes. [...] Je commençais à comprendre alors que le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands [37]. »

De retour à Paris, en 1923, Bataille se lie d'amitié avec le vaudois Alfred Métraux auquel il expose une forme de morale cynique, (Le Joyeux cynique), acquise par les lectures de Gide, Nietzsche et Dostoïevski. Métraux observe chez son ami une forme de « conversion », un éloignement de toute piété [38]. État d'esprit qui s'amplifie avec la fréquentation de Léon Chestov qui le guide dans sa lecture de Nietzsche et de Platon :

« Léon Chestov philosophait à partir de Dostoïevski et de Nietzsche, ce qui me séduisait. (...). Il se scandalisa de mon aversion outrée pour les études philosophiques et je l'écoutai docilement lorsqu'il me guida avec beaucoup de sens dans la lecture de Platon. C'est à lui que je dois la base de connaissances philosophiques qui, sans avoir le caractère de ce qu'il est commun d'attendre sous ce nom, à la longue n'en sont pas moins devenues réelles. Peu après je devais comme toute ma génération m'incliner vers le marxisme. Chestov était un émigré socialiste et je m'éloignai de lui, mais je lui garde une grande reconnaissance, ce qu'il sut me dire de Platon était ce que j'avais besoin d'entendre [39]. »

Ainsi, l'ancien idéaliste qui envisageait de se faire représentant de Dieu devient bientôt le plus violent de ses apostats. Chestov lui communique sa philosophie de la tragédie. Bataille étudie toute l'œuvre de Chestov, son intention de publier cette étude ne sera jamais menée à bien. En revanche, il cosigne avec Teresa Beresovski-Chestov la traduction d'un livre de Léon Chestov intitulé L'Idée de Bien chez Tolstoï et Nietzsche, philosophie et prédication, qui paraît en 1925 aux Éditions du Siècle. Il est probable que Bataille s'est surtout chargé de la mise en français, sa connaissance du russe étant très rudimentaire [40]. C'est de cette année que date sa « conversion à rebours », faisant l'expérience que Nietzsche avait faite avant lui : « Les difficultés que rencontra Nietzsche - lâchant Dieu et lâchant le bien, toutefois brûlant de l'ardeur de ceux qui pour le bien ou Dieu se firent tuer - je les rencontrai à mon tour [41] ».

Vers le surréalisme et la débauche

André Breton en 1924.
Antonin Artaud dans Le juif errant.
Lingchi de Fou-Tchou Li, que le Dr Adrien Borel montre à Bataille au cours de sa psychanalyse.

1924 est une année-clé dans la carrière et l'évolution politique de Bataille. « L'année 1924 voit la fondation officielle du groupe surréaliste. On dit souvent d'un mouvement qu'il est « dans l'air », et il est vrai qu'il en est ainsi de celui-ci. Non seulement autour de Breton, mais un peu partout ailleurs, on cherchait à rassembler en vue d'un travail nouveau et efficace. Le mot était, depuis Apollinaire, trouvé. Une revue dirigée par Yvan Goll publie son premier numéro. Elle s'appelle Surréalisme [note 2]. En fin de compte, le mouvement s'agrège autour de Breton, riche d'une expérience unique et seul capable de lui donner sa charte : le Manifeste du surréalisme. Le groupe a en outre sa permanence au Bureau des recherches surréalistes, 15 rue de Grenelle, et à partir du premier décembre, son organe : La Révolution surréaliste [42]. » Breton est alors entouré « d' André Masson, et plus tard, de Michel Leiris, Théodore Fraenkel, Georges Limbour, Joseph Delteil [Lequel ?], Antonin Artaud, Mathias Lübeck, Jacques-André Boiffard, Jean Carrive, Georges Malkine, Maxime Alexandre etc. Ils sont presque tous jeunes, certains sont même adolescents [43]. » Ceux-là participent au Bureau de recherches surréalistes du no 15 rue de Grenelle [42]. Masson, Leiris, Fraenkel ont une influence considérable sur le futur philosophe, même si Bataille ne se considérait pas comme philosophe et sur sa prise de conscience politique, jusque-là très limitée. « Le surréalisme aussi (on est tenté de dire surtout), était l'enjeu. Celui que, consentant ou non, Bataille allait de près ou de loin partager [44]. » Mais le Manifeste du surréalisme lui a semblé illisible, l'écriture automatique, ennuyeuse, Breton prétentieux et conventionnel, Aragon décevant [45]. Nommé bibliothécaire au Département des Médailles de la Bibliothèque nationale cette même année, il rencontre Michel Leiris peu avant son adhésion au surréalisme. Les deux hommes nouent une profonde amitié. Leiris le décrit comme un dandy « très bourgeoisement vêtu », qui « n'avait rien d'un bohème » [46].

Leiris a laissé ses impressions sur sa première rencontre avec Bataille en 1924 :

« J’admirais non seulement sa culture beaucoup plus étendue et diverse que la mienne, mais son esprit non conformiste marqué par ce qu’on n’était pas encore convenu de nommer l’« humour noir ». J’étais sensible aussi aux dehors mêmes du personnage qui, plutôt maigre et d’allure à la fois dans le siècle et romantique, possédait (en plus juvénile bien sûr et avec une moindre discrétion) l’élégance dont il ne se départirait jamais, lors même que son maintien alourdi lui aurait donné cet air quelque peu paysan que la plupart ont connu, élégance toute en profondeur et qui se manifestait sans aucun vain déploiement de faste vestimentaire. À ses yeux assez rapprochés et enfoncés, riches de tout le bleu du ciel, s’alliait sa curieuse dentition de bête des bois, fréquemment découverte par un rire que (peut-être à tort) je jugeais sarcastique [47]. »

Bataille est alors, comme il l'écrit plus tard, dans une période « décousue ». Il trouve Dada « pas assez idiot », l'idée d'entrer dans le surréalisme comme on entre en religion lui déplaît déjà. Il aime agiter des idées avec Leiris et Jacques Lavaud, et envisage alors de fonder avec ses compagnons « un mouvement Oui, impliquant un perpétuel acquiescement à toutes choses et qui aurait sur le mouvement Non, qu'avait été Dada la supériorité d'échapper à ce qu'a de puéril une négation systématiquement provocante [48]. »

Déjà « schismatique en puissance [49] » comme le qualifie André Masson, Bataille n'a que faire de la moralisation de Breton. Le futur « pape du surréalisme » réunissait rue Fontaine un certain nombre de fidèles [50], tandis que Masson et sa joyeuse bande de la rue Blomet, composée notamment de Joan Miró, Antonin Artaud, Georges Limbour, Leiris, formaient déjà un foyer de dissidence, prônant la liberté sexuelle, contrairement à Breton. Une autre annexe dissidente s'est également formée rue du Château, dans un pavillon remis à neuf grâce à Marcel Duhamel, qui s'y installe en compagnie de Jacques Prévert et Yves Tanguy. Bataille fréquente les deux au moment où paraît la revue Surréalisme, dirigée par Yvan Goll [note 3], à laquelle participent notamment Antonin Artaud, Robert Delaunay, Guillaume Apollinaire (en annexé), Pierre Reverdy, Joseph Delteil. La revue Surréalisme créée par Yvan Goll dans « l'évident dessein de couper l'herbe sous les pieds de Breton  [51]» s'ouvre à chaque parution avec un Manifeste du surréalisme, dont Maurice Martin du Gard écrit dans Les Nouvelles littéraires du 11 octobre 1924 qu'ils sont moins discutables que celui de Breton, lequel s'est approprié le néologisme surréalisme forgé par Apollinaire en 1917 [51].

Le groupe de la rue Blomet se rallie d'abord à celui de la rue du Château, puis au printemps 1924 à la rue Fontaine. Mais les surréalistes comptent alors plusieurs chapelles qui ne trouvent pas toutes à s'exprimer [52]. Dès 1925, Bataille, qui juge mal Breton tout en l'admirant, est pratiquement le seul à ne pas lui faire allégeance. Sans le savoir, il dispose déjà d'une influence certaine. Il faut tous les efforts de Michel Leiris pour l'amener à collaborer à La Révolution surréaliste à partir d'octobre 1925. Car malgré son admiration pour les surréalistes, Bataille perçoit déjà chez eux un idéalisme ainsi qu'un engourdissement dont il craint qu'il ne le gagne lui-même [49]. Et à travers l'attitude hautaine d'Aragon à son égard, Bataille perçoit déjà la supercherie du surréalisme. « Notre malheur commun était de vivre dans un monde devenu vide à nos yeux, et d'avoir, à défaut de profondes vertus, la nécessité de nous satisfaire en prenant l'aspect [...] de ce que nous n'avions pas le moyen d'être [53]. »

En 1925, Bataille écrit des récits historiques : L'Ordre de la chevalerie, qu'il propose à la Société des anciens textes français qui le refuse, ainsi que Bérinus un récit en prose se déroulant au e siècle, refusé également par la Société. L'année suivante il commence à donner des articles savants à la revue Aréthuse, en même temps qu'il poursuit son œuvre de fiction avec des textes scandaleux et secrets, dont rien n'est encore publié. Il s'agit notamment d'une nouvelle W.C., texte « violemment opposé à toute dignité » [54] dont il prétend avoir brûlé le manuscrit, mais dont Michel Leiris estime qu'il l'a réutilisé sous d'autres formes, dans une des multiples versions du Bleu du ciel [55], et qu'il l'a également en partie re-publié en 1945, dans Dirty [55].

Depuis son arrivée à Paris, Bataille s'est peu à peu lancé dans une débauche qui étonne son ami Leiris. Courant de maison close en maison close, il mène une vie dissolue de débauché et buveur. Michel Surya résume cette période en disant qu'alors, pour Bataille, « le bordel s'est substitué à l'église [56] ». Dès 1926, il devient le philosophe débauché qui écrit à la première page de l' Histoire de l'œil : « J'ai été élevé très seul et aussi loin que je me rappelle, j'étais angoissé par tout ce qui est sexuel [57] ». À cette époque, Bataille s'adonne aussi à la boisson, au jeu. L'aspect obsessionnel de ses écrits inquiète le docteur Camille Dausse [note 4], qui suggère à l'écrivain une psychanalyse auprès du docteur Adrien Borel, psychiatre qui a fondé la Société psychanalytique de Paris et qui reçoit de nombreux artistes parmi lesquels Raymond Queneau, Colette Peignot, Michel Leiris [58]. Cette analyse dure un an, Bataille la déclare peu orthodoxe, mais néanmoins bienfaisante. Le docteur Borel lui montre des photos du supplice de Fou-Tchou Li, découpé vivant. L'image du supplicié rappelle à Bataille le visage torturé de son père, elle jouera un rôle essentiel dans la « méthode de méditation » de l'écrivain [59].

En 1927, il rencontre Sylvia Maklès, juive roumaine née en France, actrice issue de l'académie Charles Dullin, qu'il épouse le 20 mars de l'année suivante. Il continue à fréquenter les boîtes et les bordels « avec sa femme ou sans elle ? De toutes les femmes - ou presque - avec lesquelles il vécut il a fait des complices. Il est douteux que la première qu'on lui connaît ne le fût pas aussi. [...] Non qu'il fût moins amoureux [...] Bataille débauché est aussi sentimental ; qui plus est il ne sera pas le seul que séduira le charme considérable de Sylvia Bataille [60] ». Il quitte l'appartement où il vivait avec sa mère et son frère 85 rue de Rennes. Le couple s'installe avenue de Ségur, et par la suite rue Vauvenargues puis à Boulogne-sur-Seine avant de s'établir à Issy-les-Moulineaux. Ils ont une fille prénommée Laurence, née le 10 juin 1930, cinq mois après la mort de sa grand-mère [61]. On sait peu de choses sur la vie privée des deux époux [62], si ce n'est que Georges Bataille n'était pas de nature fidèle [63]. On sait également qu'il souffrit lorsqu'ils se séparèrent en 1934 et qu'il attendit 1946 pour divorcer : « Le Bleu du ciel témoigne de la crise traversée au moment de la séparation d'avec Sylvia, sans toutefois en être le récit » [60]. Il a en effet très peu écrit sur son mariage. Selon Laurence Bataille, le personnage d'Édith dans Le Bleu du ciel est sans aucun doute celui de la femme de Bataille [64]. Michel Surya précise : « La seule évocation littéraire de ce mariage n'est donc pas seulement tardive, elle est aussi, sans recours, négative, portée au pire, comme le furent généralement toutes celles de sa vie privée [...] comme le sera [...] celle de la mort de sa mère, en 1930 » [64]. Évoquant la mort de sa mère, le 15 janvier 1930, et les scènes du cadavre maternel présentes dans ses textes, Michel Surya interroge : « l'horreur de la mort est réelle, et les pleurs le sont... Mais l'agenouillement, mais les prières, mais la supplication ? » [65]. Il avait vécu avec elle jusqu'à l'âge de 31 ans. Dans un de ses textes, Bataille fait dire crûment à Louis Trente, auteur pseudonyme du récit intitulé Le Petit : « Je me suis branlé nu, dans la nuit, devant le cadavre de ma mère [66] », scène qui réapparaît dans Le Bleu du ciel [67]. Elle est plus développée encore dans un court texte des Écrits posthumes : « [...] entre l'accouchement qui m'avait donné la vie et la morte pour laquelle j'éprouvais alors un amour désespéré qui s'était exprimé à plusieurs reprises par de terribles sanglots puérils. La volupté extrême de mes souvenirs me poussa à me rendre dans cette chambre orgiaque pour m'y branler amoureusement en regardant le cadavre [68] ». De l'avis de Michel Surya, « se branler auprès d'une dépouille aimée » n'en est pas moins « un hommage » [65]. Dans Ma Mère (inachevé), qui est une sorte de prolongement de Madame Edwarda, le thème de l'érotisme maternel et incestueux est encore évoqué : « Étais-je même amoureux de ma mère ? J'ai adoré ma mère, je ne l'ai pas aimée [69] ».

Bataille, qui est dès lors obsédé par la mort (« Ma propre mort m'obsède comme une cochonnerie obscène et par conséquent horriblement désirable [70] »), s'éloigne un temps de ses plus proches amis. Un épisode de la vie de l'auteur inspire en partie deux récits : Madame Edwarda et surtout Sainte, court récit posthume et inachevé, publié aux Éditions Léo Scheer [71]. Bataille s'était épris d'une prostituée, Violette, qu'il voulait sortir de sa condition, mais il ne la revit plus après plusieurs visites car elle avait été déplacée. Cet épisode secret a été livré dans un entretien de Michel Surya avec Diane Bataille (née Diane de Beauharnais Kotchoubey) qui précise que Bataille avait dépensé la presque totalité de l'héritage de sa mère pour faire sortir Violette [72].

L'engagement politique, les revues

La revue Documents

Article détaillé : Documents.
Max Ernst et ses amis parisiens devant la galerie Au Sans Pareil (1921) [note 5].
Robert Desnos en 1924.
autel de sacrifice humain aztèque, Musée national d'anthropologie de Mexico.
Cérémonie sacrificielle aztèque, Codex Magliabechiano.

Dans le but d'élargir le mouvement, accroître ses membres et pallier les exclusions-défections [note 6] ( Roger Vitrac, Antonin Artaud, Max Ernst, Joan Miró entre autres exclus), Breton convoque un symposium auquel Bataille est invité. Invitation qu'il décline avec cette phrase : « Beaucoup trop d'emmerdeurs idéalistes [73]. » L'idéalisme est désormais l'ennemi no 1. En 1929, dans le Second manifeste du surréalisme, Bataille est violemment pris à partie par Breton tout comme Vitrac, Masson, Desnos et l’ensemble du « groupe Bataille » [74], qui réplique en 1930 par un pamphlet très virulent intitulé Un Cadavre [75].

La revue Documents va devenir une machine de guerre en réponse aux attaques de Breton. Bataille en est le secrétaire général, Georges Limbour le secrétaire de rédaction, l'équipe est composée de Michel Leiris et d'autres transfuges dont Vitrac, Robert Desnos. Initialement conçue et créée par Georges Wildenstein, fils du marchand d'art Nathan Wildenstein, au début de l'année 1929, pour concurrencer les Cahiers d'art de Christian Zervos, la revue Documents fait appel à Jean Babelon et Pierre d'Espezel, ex-directeurs de la revue Aréthuse à laquelle Bataille a donné des articles sur la numismatique [76]. Toutefois, ce n’est pas par l’intermédiaire de Babelon et Espezel que Bataille et Leiris sont introduits dans la revue, mais par le muséologue Georges Henri Rivière, qui travaille au Musée d'ethnographie du Trocadéro aux côtés de son directeur Paul Rivet, et les présente à Wildenstein. Leiris et Bataille forment rapidement un groupe composé d’ André Schaeffner, Robert Desnos, Jacques Baron, Georges Ribemont-Dessaignes, Roger Vitrac, André Masson, Jacques-André Boiffard, puis plus tard, Jacques Prévert [77]. Parmi les contributeurs à la revue, se trouve aussi le tout jeune Claude Lévi-Strauss qui n'est pas encore ethnologue et qui signe «  Georges Monnet, Député de l'Aisne » (dont il était secrétaire) un article sur Picasso [78], [79], [80], intitulé « Picasso et le cubisme », étonnamment élogieux pour le peintre, que le jeune critique encense, alors même qu'il déteste le cubisme, et par la suite, Picasso [81].

La revue est conçue au départ comme une revue scientifique, revue d'art, d'histoire de l'art, et d' ethnographie, dont Carl Einstein est le coordonnateur, donnant à l'ethnographie une place prépondérante qui justifie un des sous-titres de la revue [82] : « Doctrine, archéologie, beaux-arts, ethnographie [83]. » Les trois articles de Bataille dans les premiers numéros sont les plus prudents. Le premier intitulé « Le cheval académique », paru en avril 1929, est une critique de l'esthétique liée aux « platitudes et aux arrogances des idéalistes [84] » ; le deuxième, paru dans le numéro 2 de mai 1929, ne fait que remarquer en passant « la valeur bienfaisante des faits sales et sanglants [85] ». Le troisième article sur « le langage des fleurs » (numéro 3 de juin 1929) est particulièrement « retors » [86]. Mais les précautions des trois premiers numéros vont vite laisser la place à des articles beaucoup plus véhéments ; en particulier l'article compte-rendu de la Revue nègre au Moulin-Rouge, intitulé « Black Birds », est l'occasion pour Bataille de ne plus s'en tenir à aucune réserve :

« ... nous pourrissions avec neurasthénie sous nos toits, cimetière et fosse commune de tant de pathétiques fatras [87]. »

Un des articles les plus véhéments, intitulé « Figure humaine » [88], raille les notions de forme et de ressemblance, qui gouvernent les canons de l'esthétique traditionnelle, établissant une esthétique paradoxale fondée sur ce que Georges Didi-Huberman a nommé « la ressemblance informe » [89] ; Bataille y démontre qu'il y a des hommes, dans leur diversité et leurs « écarts », mais pas de nature humaine - ce qu'il énoncera plus tard ainsi : « Ma conception est un anthropomorphisme déchiré » [90]. La révolte commence là. D'autres articles plus violents vont suivre, déplaçant les critères de beauté et de goût vers ceux du désir et de l'intensité, notamment « Le gros orteil », paru dans le numéro 6 de Documents, qui excite « la rage de voir » la vie humaine dans « un mouvement de va-et-vient de l'ordure à l'idéal et de l'idéal à l'ordure » :

« Le sens de cet article repose dans une insistance à mettre en cause directement et explicitement ce qui séduit, sans tenir compte de la cuisine poétique, qui n'est en définitive qu'un détournement (la plupart des êtres humains sont naturellement débiles et ne peuvent s'abandonner à leurs instincts que dans la pénombre poétique). Un retour à la réalité n'implique aucune acceptation nouvelle, mais cela veut dire qu'on est séduit bassement, sans transposition, et jusqu'à en crier, en écarquillant les yeux : les écarquillant ainsi devant un gros orteil [91]. »

Documents devient une revue de contre-culture dirigée contre le surréalisme. Tout en utilisant les armes de l’érudition traditionnelle, la revue tend à produire une contre-histoire de l’art [74]. Elle se présente très vite comme un véritable défi à la critique d'art traditionnelle et à l'ethnographie, dont elle utilise les méthodes [92]. Le contenu de la revue est un véritable exercice de style en histoire de l'art. Cela va de l'étude des peintures pariétales à la peinture contemporaine et, tout en suivant une « méthodologie de méditation en ethnographique », explore aussi des territoires inattendus tels que le jazz, le music-hall, les instruments de musique, les dessins d'enfants, la bande-dessinée, ou « l'ethnologie de l'art ». Carl Einstein entreprend une « étude ethnographique d' André Masson » qui résume assez bien l'orientation « toutes directions » de la revue qui accueille aussi les peintres Pablo Picasso, Fernand Léger, Joan Miró, Salvador Dalí, Jean Arp, Giorgio De Chirico, Chaim Jacob Lipchitz, Georges Braque [93]. À l'époque où le Musée d'ethnographie du Trocadéro [note 7] est dirigé depuis 1927 par Paul Rivet, les ethnologues de la revue réclament une nouvelle conception du musée, fondée sur un retour au concret qui préfigure ce que Claude Lévi-Strauss appellera « le musée d'anthropologie ». Ayant pour ambition d'embrasser la totalité d'une civilisation, selon le principe de « fait social total » introduit par Marcel Mauss, ils critiquent une esthétique qui privilégie la forme aux dépens de l'usage : selon Marcel Griaule, l'ethnographie doit « se méfier du beau, qui est bien souvent une manifestation rare, c'est-à-dire monstrueuse, d'une civilisation » [94]. Cette nouvelle muséologie consiste à privilégier ce que Bataille appelle « la valeur d'usage », contre « l'art pour l'art » et « la valeur d'échange » ; c'est ainsi qu'il conçoit le musée comme un lieu où l'humanité se déshabille (comme le bordel) : « Un musée est comme le poumon d'une grande ville : la foule afflue chaque dimanche dans le musée comme le sang [...] Le musée est le miroir colossal dans lequel l'homme se contemple enfin sous toutes les faces » [95].

Documents [note 8] se situe alors au croisement de trois réseaux : les conservateurs, les ethnologues, et les dissidents surréalistes. Carl Einstein est en particulier très attaché à l’ethnologie et à l’histoire de l’art. Bataille appartient statutairement au groupe des « conservateurs » qui n'était rattaché que de loin au « surréalisme dissident » et n'avait aucun lien avec le groupe des ethnologues [82], ce qui explique quelques frictions avec Carl Einstein, ethnologue avant tout. Il est entouré d'une équipe hétéroclite qui comprend des peintres ( Alberto Giacometti, Pablo Picasso, Salvador Dalí), des poètes, (Vitrac et Desnos) et des fidèles comme Leiris. Avec eux, la revue Documents se fait le chantre d'une contre-culture, incluant les images et le cinéma, encouragée en cela par les apports de Robert Desnos, mais aussi de Marie Elbé qui ouvre la voie, avec son article sur Gustave Courbet, à ce que le peintre appelait « la réhabilitation du laid » : « Courbet lui-même, socialiste, d'une violence épaisse et joyeuse, se donna comme révolutionnaire et porteur du nouvel évangile de la peinture [96]. » Bataille retourne les concepts d’érudition et d'esthétique en s’intéressant aussi à la culture de masse : Fantômas et Les Pieds nickelés font partie de sujets traités, interrogeant ainsi la nature de l’érudition [97].

Dès le second numéro, les réticences de Carl Einstein semblent avoir fléchi. Il participe activement à l'élaboration d'un « Dictionnaire critique » qui devient une rubrique régulière nourrie par lui, puis presque exclusivement par Bataille, Leiris, Desnos, Marcel Griaule et Jacques Baron. Les initiateurs en sont Bataille et Leiris [98]. Dans le numéro 3 de La Révolution surréaliste, en 1925, Leiris avait commencé un glossaire: « Glossaire j'y serre mes gloses » [99]. Dans le même esprit, il travaille avec Bataille à un dictionnaire de mots « informes » qui se présente comme une enquête ethnographique sur le langage [100], redéfinissant certaines notions, en les soustrayant aux définitions abstraites, pour les rendre à leurs aspects « concrets ». L'article « Informe » (Documents, no 7, décembre 1929), un des plus courts de la revue, en est la « véritable clé de voûte », car Bataille y « expose de manière presque théorique, mais aussi ludique, le point nodal de la critique des “formes” culturelles de signification, et éclaire de façon générale les enjeux esthétiques » [101] de sa pensée : « un dictionnaire, écrit-il, commencerait à partir du moment où il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots. » [102].

La civilisation aztèque a toujours hanté l'imaginaire de Bataille, qui est aussi fasciné par les sacrifices humains. Le sujet apparaît explicitement dans la revue Documents, dans le numéro 4 de 1930, avec des illustrations de sacrifices aztèques (« Sacrifices humains du Centre-Amérique », article de Roger Hervé), et quelques années plus tard dans La Part maudite (1949). C'est d'ailleurs à partir de son texte « L'Amérique disparue » [103], paru en 1928 dans L'Art précolombien. L'Amérique avant Christophe Colomb, et ses articles sur la numismatique parus auparavant dans Aréthuse, que Bataille réussit à convaincre Georges Wildenstein de financer la revue Documents, présentée avec le sous-titre «  Doctrines, Archéologie, Beaux-arts, Ethnographie » [104]. « Une place privilégiée est faite aux rites sacrificiels dans les pages de Documents. Bataille ne résiste pas à produire une description détaillée des sacrifices hindous sanguinaires [105] et se réfère à plusieurs reprises à toutes sortes de mutilations et de décapitations rituelles. Citons les photos d’ Eli Lotar prises à La Villette pour l’article « Abattoir » [106], les illustrations des sacrifices aztèques, un horrible tableau d' Antoine Caron qui représente, entre autres, un homme fouillant les entrailles de sa victime [107]. »

Dans Documents, le combat contre l'idéalisme et le surréalisme se trouve amplifié. Il s'agit de déconstruire le discours officiel de l'histoire de l'art et d'élaborer une forme de marginalité [74]. Dans le numéro 4, le sous-titre « Doctrines, archéologie, beaux-arts et ethnographie » fait aussi l'objet de l'ajout « Variétés, Magazine illustré », et Bataille y écrit trois articles dont le ton revient à nier l'existence d'une nature humaine [108]. Son anti-idéalisme s'y déchaîne : « l'intérêt de la revue de Georges Wildenstein permet de saisir le moment historique où Georges Bataille [...] excède les limites imparties à la revue érudite pour s'attaquer à l'idéalisme funeste [109]. »

Ainsi naît la « machine de guerre contre le surréalisme » selon l'expression de Michel Leiris, qui est surtout une « machine de guerre » contre Breton [110]. Néanmoins, en quinze numéros, pas une fois le nom de Breton n'est cité [111]. Avec Documents, Bataille réussit l'exploit de réunir les contraires, une communauté impossible où les réactionnaires s'allient aux progressistes, où les anciens sont respectés par les jeunes impertinents [93]. C'est aussi pendant la période Documents que Bataille découvre la forme tutélaire du dieu sans tête (Acéphale) et l'image la plus hideuse et la plus comique, mais en même temps virile de l'Anus solaire (l'âne solaire), animal désespéré, brayant, qui donne le signal d'une révolte contre le pouvoir de l'idéalisme [112], et dont on retrouve des traces directes dans la société secrète Acéphale [113].

La revue Minotaure

Article détaillé : Minotaure (revue).
Thésée affrontant le Minotaure, d'après une sculpture de Jules Ramey, marbre, 1826, exposée au jardin des Tuileries, à Paris.
Pablo Picasso, 1904, Paris

La revue Minotaure est fondée à Paris par l'éditeur Suisse Albert Skira. Dirigée à ses débuts par le critique Tériade, elle se présente comme un magazine éclectique qui réserve une place importante aux maîtres de l' art moderne. Mais ce qui la caractérise très rapidement, c'est la place et l'influence grandissante de Breton et de ses amis [114].

Elle paraît en 12 numéros de juin 1933 à mai 1939 [115]. C'est une revue artistique et littéraire qui entend « exprimer les tendances les plus caractéristiques de l'activité contemporaine » selon la formule de présentation [116], aussi bien dans le domaine des sciences que celui des arts plastiques ou de la poésie [117]. Skira fait appel à Bataille qui a dû renoncer à Documents en 1931. Selon Michel Surya, la revue Minotaure n'appartient pas en propre à ce qu'a fait Bataille [118]. Elle accueille des signatures de surréalistes, alors que, selon André Masson, le premier projet de Skira visait à confier la revue aux « dissidents du surréalisme, à l'exclusion de ceux qui étaient restés fidèles à Breton [119]. » Mais progressivement, la revue est devenue de plus en plus surréaliste, en particulier sous la pression de Picasso [120], dont l'attitude vis-à-vis des surréalistes dans cette revue a été diversement commentée. Selon Pierre Daix, on a chargé l'œuvre du peintre de connotations surréalistes, « voire, surtout aux États-Unis, sexuelles, mais il semble bien qu'au départ il ne se soit agi que d'un raccourci ou d'une découverte graphique, formelle, et non sentimentale [121]. » [note 9] Toutefois la revue est très éclectique. Le no 2 est consacré à la mission Dakar-Djibouti à laquelle participent Paul Rivet, Marcel Griaule et Michel Leiris. Le titre lui-même de la revue revient tantôt à Georges Bataille et/ou André Masson, ou bien à Roger Vitrac (qui faisait aussi partie de Documents), comme le pense Jean Starobinski [122]. Selon Michel Surya, « le Minotaure appartient explicitement à ce que Bataille et Masson “jouèrent” ensemble (au goût qu'ils eurent ensemble, dès 1924, de la Grèce, des mythes et de la tragédie) [123]. »

À partir du no 3 de la revue, le « phagocytage » par les surréalistes commence. Ce sont eux qui lancent une enquête sur la rencontre et les médecins. Claparède étudie « le sommeil réaction de défense » et Lacan développe « les motifs du crime paranoïaque [117]. » Le rapprochement entre les deux camps, que Skira souhaitait dès le départ pour la revue, mais auquel Éluard s'était farouchement opposé dans une lettre à Valentine Hugo le 1er mars 1932 (« Il me paraît impossible que nous collaborions avec des éléments aussi répugnants que Bataille qui compare André à Cocteau [...] L'homme vit avec sa propre mort. Vomissure mystique [124] ») sera très étroit par la suite. Il faut attendre le no 8 pour trouver la seule contribution de Bataille publiée dans la revue Minotaure : un court texte de trois pages intitulé «  Le Bleu du ciel », paru en juin 1936 [note 10], et écrit deux ans plus tôt, texte qui sera repris dans son essai L'Expérience intérieure (1943), et en partie dans le roman éponyme paru en 1957. Mais le goût de Bataille pour les monstres et pour les ténèbres finit sans doute par gagner insidieusement Minotaure, y faisant pénétrer cette « fascination angoissée », comme le souligne Michel Surya, citant Starobinski [125]. Ainsi, malgré l'emprise des surréalistes, c'est tout de même sa « méthode » (celle appliquée dans Documents) qui marque Minotaure de son empreinte [120]. José Pierre écrit que l'influence de Bataille demeure repérable « dans tout ce qui trahit une indéniable fascination pour l'horrible, mais également à travers un certain type d'analyse où une apparente rigueur scientifique sert en fait une approche du genre “frénétique” ». « Tout se passe en somme comme si l'on s'inspirait de l'exemple de Georges Bataille pour mieux se passer de lui. » [126]. L'ombre de Bataille, qui plane sur la revue et que Breton ne peut cette fois exclure, représente pour Michel Surya le triomphe de Bataille [127]. Malgré cela, certaines encyclopédies présentent Minotaure comme une revue surréaliste [116]. Elle a été publiée en 13 numéros sortis en 11 livraisons, les couvertures illustrées respectivement par Picasso, Derain, Bores, Duchamp, Dalí, Matisse, Magritte, Ernst, Masson [128]. Le sommaire de tous les numéros est accessible en ligne sur le site Revues Littéraires qui présente l'ensemble année par année [129].

Le contenu de cette revue offre au public un très large choix artistique : Man Ray donne ses photos dans chaque numéro [114]. Certains numéros ne sont pas dénués d'humour comme le numéro 8, de juin 1936, où Dali traite à sa manière des préraphaélites anglais est un monument de « surréalisme spectral de l'éternel féminin préraphaélite ». Il y développe l'idée que « la lenteur de l'esprit moderne est une des causes de l'heureuse incompréhension des préraphaélites ». Cet esprit canulardesque ne peut toucher Bataille qui reste éternellement étranger à un monde qui n'est pas le sien, trop snob, trop affecté [130]. Minotaure ne lui appartient pas, la revue n'appartient pas non plus très vite ni à Skira, ni à son associé Tériade, qui cherchaient surtout à développer une revue d'art luxueuse.

Le phagocytage de la revue par André Breton et les surréalistes correspond à une « aubaine ». Il coïncide avec le moment où Le Surréalisme au service de la révolution publie son dernier numéro le 15 mai 1933, et où les surréalistes n'ont plus d'organe où s'exprimer. Breton signale, dans la présentation d'un programme de conférences « l'impossibilité de poursuivre notre action sur le plan strictement autonome [...] où nous avons réussi à le maintenir pendant dix ans [131]. » Ce que Nadeau traduit par : « Nous n'avons pas d'organe à nous », puisqu'en effet, aucune revue surréaliste n'a succédé à S.A.S.D.L.R. Les surréalistes, qui collaborent à Minotaure, ont vu dans cette luxueuse revue d'art une publication à leur mesure. Dès l'élimination de son directeur (Tériade), la publication devient un organe surréaliste au service de l'art. Les illustrations en constituent la partie la plus importante. Y participent : Jean Arp, Hans Bellmer, Victor Brauner, Salvador Dalí, Paul Delvaux, Óscar Domínguez, Max Ernst, Alberto Giacometti, René Magritte, Joan Miró, Wolfgang Paalen, Roland Penrose, Man Ray, Remedios Varo Uranga, Kurt Seligmann, Yves Tanguy [132].

Le moment où Breton lui-même se range dans la catégorie « artiste », dans les manifestations artistiques, notamment l' Exposition universelle de 1937, marque l'avortement du mouvement surréaliste. Minotaure, dévoré par ce mouvement, le dévore à son tour [133].

L'intermède révolutionnaire : Contre-Attaque

Simone Weil vers 1936 durant la guerre d'Espagne.
Dora Maar à la toile (d'après Picasso).

Au début des années 1930, Bataille est membre du Cercle communiste démocratique fondé et dirigé par Boris Souvarine qui avait été exclu du parti communiste en 1924, et qui se déclarait « communiste indépendant [134]. » Ce cercle est indissociable du premier « Cercle communiste Marx et Lénine » auquel Souvarine adhère avant de fonder la revue La Critique sociale à laquelle Bataille collabore, toujours en franc-tireur et rapidement désapprouvé par certains membres du « groupe Souvarine » [135]. Ce groupe comprend notamment des figures engagées comme Amédée Dunois ou Pierre Kaan, qui ont collaboré au « Bulletin communiste », ainsi qu'un groupe d'idéologues, d'économistes « rompus aux meilleurs rudiments de la politique. Tel n'était pas le cas, tant s'en faut, de Bataille et de ses amis [136]. » Bataille est entouré d'autres transfuges du surréalisme, Raymond Queneau, Michel Leiris, qui vont aussi former plus tard le groupe Bataille, soutenant Bataille lorsque Souvarine se montre réservé sur certains sujets, comme c'est le cas pour La Notion de dépense que Souvarine publie sans l'approuver [137]. Une autre figure importante de La Critique sociale est Colette Peignot, compagne de Souvarine. Elle a un rôle déterminant dans l'orientation politique de la revue et elle signe ses articles du pseudonyme de « Claude Araxe ». « Ce pseudonyme lui fut suggéré par Souvarine. Araxe est le nom d'un fleuve qui arrosait l' Arménie et côtoyait la Géorgie, fleuve torrentiel qui ne supportait pas qu'on lui imposât un pont pour le franchir [136]. »

Elle se détache de cet « hétéroclite rassemblement ». Sous son influence, Souvarine accepte de laisser place aux positions peu homogènes de Bataille [138]. Mais il le considère comme un « hérétique » et à partir de 1941 il l'accable d'accusations lui reprochant d'être un adepte « de ce “nazi fuligineux” qu'était Heidegger [139]. » Souvarine poursuit encore longtemps Bataille de sa hargne avec « d'ignobles médisances » dans le prologue à la réimpression de La Critique sociale en 1983 [140]. Jean Piel réserve une réponse cinglante à Souvarine dans le no 444 de la revue Critique de mai 1984 dans un article intitulé « Quand le vieil homme trempe sa plume dans le fiel » [140].

À cette époque le Cercle communiste démocratique n'est pas la seule organisation que fréquente Bataille. Il se rend aussi aux réunions de Ordre Nouveau, mouvement anti- capitaliste, anti- bolchevik, anti- parlementariste, pro-ouvrier (qui demande l'abolition de prolétariat, corporatif, fondé par Arnaud Dandieu et Robert Aron [141]. Dans le premier cercle se trouvent Alexandre Marc (Lipianski), Gabriel Marcel, Jean Jardin, Claude Chevalley, Daniel-Rops et Jacques Naville. Le premier manifeste de ce groupe est paru en 1930. La revue L'Ordre nouveau créée en mai 1934 est dirigée jusqu'à sa mort par Dandieu, qui avait travaillé avec Bataille à la Bibliothèque Nationale. Si Bataille n'a jamais rien publié dans cette revue, ni rédigé aucun tract pour le groupe, il a aidé à l'écriture du livre de Dandieu et Aron : La Révolution nécessaire (1933) [142]. Michel Surya précise qu'il aurait notamment participé au chapitre « Échanges et crédits » dont les éléments se retrouvent aussi dans La Notion de dépense [141].

Simone Weil conteste la présence de Bataille dans le Cercle communiste démocratique. Elle attend pour y entrer qu'on lui explique comment on peut cohabiter quand on entend par révolution des choses différentes. Elle veut parler de Bataille et d'elle-même. Elle a d'ailleurs écrit une lettre où elle expose très précisément ses griefs dont le plus important est: « [pour Bataille], la révolution est le triomphe de l'irrationnel, pour moi, le rationnel, pour lui : une catastrophe. Pour moi, l'action méthodique dans laquelle chacun s'efforce de limiter les dégâts, pour lui, la libération des instincts en particulier ceux que l'on considère généralement comme pathologiques, pour moi la supériorité de la morale. Qu'y a-t-il de commun entre nous? [...] Comment coexister dans la même organisation révolutionnaire [...] quand on entend par « révolution » deux choses différentes [143]. » Bataille donne à La Critique sociale trois articles majeurs dont un sur le cri de mort des émeutes [144]. Souvarine prend soin de dégager la responsabilité de la revue sur cette parution. Bataille reprend le texte en 1949 sous le titre La Part maudite [144] En janvier 1933 paraît un autre article important de Bataille : La Notion de dépense suivie de La Structure psychologique du fascisme. « Si la notion de dépense s'arrête à la lutte des classes, la Structure psychologique du fascisme commence là. Bataille n'en publie que la première moité en novembre en 1933 [143]. La lutte des classes n'est pas la seule réponse au fascisme, il n'y a pas que le communisme pour lui apporter des solutions [144]. » Le fascisme est le problème de l'État, il est à proportion de la dégénérescence du monde bourgeois : « le monde libéral où nous vivons encore ici est déjà un monde de vieillards aux dents qui tombent et d'apparences [145]. ». André Thirion considère La Notion de dépense comme un texte « majeur de ce siècle » lorsqu'il le relit en 1946, alors que jusque-là, il n'avait pas fait grand cas des écrits théoriques de Bataille [146].

Bataille participe à la « pittoresque et inefficace » manifestation du cours de Vincennes le 12 février 1934 avec les membres de ce qu'il appelle son organisation [147] (qui pourrait être le groupe Masses auquel Bataille aurait adhéré, selon Marc Richir dans Texture no 6, hypothèse non confirmée [148]). L'orientation politique de Masses est incertaine bien que située à l'ultra-gauche, et ouverte aussi bien aux marxistes qu'aux non-marxistes. L'adhésion de Bataille à Masses pourrait avoir commencé en octobre 1933 et pris fin en mars 1934 [148]. Selon lui, la manifestation du cours de Vincennes est un échec. À ses yeux, le mouvement ouvrier européen se trouve engagé dans une impasse. La suite de l'Histoire lui donnera tort avec l'arrivée du Front populaire, puis raison avec l'arrivée d'Hitler. Masses est dirigé par René Lefeuvre, administrée par Jacques Soustelle, et soutenue par Simone Weil. Bataille y rencontre Dora Maar [149].

En novembre 1935 alors que la parution de La Critique sociale a cessé l'année précédente, et que Bataille vient d'écrire Le Bleu du ciel, il fonde le mouvement « Contre-Attaque » qu'il dirige avec André Breton, avec lequel il s'est provisoirement réconcilié. Cette réconciliation donne la mesure de l'urgence, comme Bataille l'écrit lui-même dans une lettre à Roger Caillois : « rien n'est plus possible qu'à la condition de se lancer à corps perdu dans la bagarre [150], pour sauver le monde du cauchemar ». Contre-Attaque. Union de lutte des intellectuels révolutionnaires est signé à la fois par Bataille et André Breton [note 11], avant la rupture entre les deux hommes. Contre-Attaque est un mouvement hétéroclite. La première ligne du premier tract indique : « Violemment hostiles à toute tendance, quelque forme qu’elle prenne, captant la Révolution au bénéfice des idées de nation ou de patrie, nous nous adressons à tous ceux qui, par tous les moyens et sans réserve, sont résolus à abattre l’autorité capitaliste et ses institutions politiciennes [151] ». Contre-Attaque pose aussi des problèmes symptomatiquement absents de toute idéologie révolutionnaire pudibonde. Bataille entraîne le groupe avec des appels à la violence. La première réunion publique a lieu le 5 janvier 1936, la première manifestation publique le 17 février 1936. Mais le Front populaire et les dissensions internes à Contre-Attaque auront raison de ce qui avait justifié le mouvement [152]. Contre-Attaque disperse ce que Bataille avait réussi à sauver du groupe Souvarine. Le divorce entre Breton et Bataille devient définitif [152]

Bataille précise ce qu'est le mouvement hétéroclite « Contre-Attaque » dans plusieurs tracts :

« Le mouvement “Contre-Attaque” a été fondé en vue de contribuer à un développement brusqué de l'offensive révolutionnaire [153]. »

Il déclare encore dans « La patrie ou la terre » (article co-écrit avec Pierre Kaan) : « Un Nazi peut aimer le Reich jusqu'au délire. Nous aussi nous pouvons aimer jusqu'au fanatisme, mais ce que nous aimons, bien que nous soyons français d'origine, ce n'est à aucun degré la communauté française, c'est la communauté humaine ; ce n'est en aucune façon la France, c'est la Terre [154]. » Jean Piel avait amicalement surnommé « Contre-Attaque » « le mouvement fana [151]. »

La revue Acéphale

Article détaillé : Acéphale (revue).
Georges Bataille à 43 ans.
Camille Pissarro Allée dans le parc de Marly Forêt de Marly, qui s'étend sur Saint-Nom-la-Bretèche où eurent lieu des réunions de la société secrète
Michel Leiris l'ami de toujours, qui doute
Représentation du dieu d'origine égyptienne Harpocrate, fils d' Isis. L'avant-bras droit, lacunaire, plaqué le long de la poitrine et remontant vers le visage, permet de deviner que le dieu portait l'index de la main vers sa bouche. Le geste traduisait l'enfance dans l' Égypte pharaonique et faisait croire, dans le monde gréco-romain, que le dieu symbolisait le silence, taisant des secrets qui ne pouvaient être révélés aux profanes.
Cuauhxicalli, autel sur lequel on déposait le cœur et le sang des victimes de sacrifices humains chez les Aztèques Musée national d'anthropologie de Mexico, l'irrémédiable sacrifice humain, auquel songeait Bataille mais qui, heureusement, n'eut pas lieu

En 1936, Bataille fonde la revue Acéphale. Quatre numéros sur cinq sont publiés sous la direction de Georges Ambrosino [155], Pierre Klossowski et Georges Bataille. Le texte préliminaire de Bataille, intitulé « La conjuration sacrée », précise le sens du mot « Acéphale ». Il s'agit d'un être mythologique :

« L'homme a échappé à sa tête comme le condamné à la prison. Il a trouvé au delà de lui-même non Dieu qui est la prohibition du crime, mais un être qui ignore la prohibition. Au-delà de ce que je suis, je rencontre un être qui me fait rire parce qu'il est sans tête, qui m'emplit d'angoisse parce qu'il est fait d'innocence et de crime : il tient une arme de fer dans sa main gauche, des flammes semblables à un sacré-cœur dans sa main droite. Il réunit dans une même éruption la Naissance et la Mort. Il n'est pas un homme. Il n'est pas non plus un dieu [156], [157]. »

Le no 1, daté du , avec une couverture dessinée par André Masson, porte le titre de Conjuration sacrée. « Il a été édité par Guy Lévis Mano. La même année, en décembre, Bataille publiait Sacrifices d'André Masson, dans la collection Acéphale qu'il dirige, éditée par Guy Lévis Mano [158]. » Sacrifices [note 12] (achevé trois ans plus tôt) est un ensemble de cinq eaux-fortes d'André Masson, accompagné d'un texte de Bataille [159]. Peu après la parution du premier numéro, « le 31 juillet, [Bataille] convoqua au 80 de la rue de Rivoli, au sous-sol du café À la bonne étoile, ses collaborateurs éventuels à une réunion de préparation du deuxième numéro. Je dis éventuels car on ignore quels étaient exactement ceux-ci. Seuls Pierre Klossowski, Roger Caillois, Jules Monnerot et Jean Wahl participèrent nommément à la revue. On peut donc supposer qu'il firent partie de cette réunion préparatoire [160] »., [note 13]

Le no 2 () porte le titre Nietzsche et les fascistes (en couverture), ou Réparation à Nietzsche (sur la page du sommaire). Il dénonce les falsifications de l'œuvre de Nietzsche par les nazis et les fascistes. Les articles sont signés de Bataille, Jean Wahl, Roger Caillois, Jean Rollin [161], Jules Monnerot, Pierre Klossowski ; le numéro 3-4 (juillet 1937), illustré de quatre dessins par Masson, est consacré à Dionysos et comprend « Dionysos philosophe » par Jules Monnerot, « Les Vertus dionysiaques » par Roger Caillois, « Don Juan selon Kierkegaard » par Pierre Klossowski et « Chronique nietzschéenne » par Georges Bataille La « Note sur la fondation d'un Collège de Sociologie » parait sans la signature de Michel Leiris parmi le liste des participants [162].. Aucun numéro d'Acéphale ne paraît en 1938. Michel Leiris et Maurice Heine avaient pourtant rédigé un texte sur l'érotisme qui était censé paraître dans le numéro 4. Cette même année 1938, dans la collection de livres « Acéphale », dirigée par Bataille, parut Miroir de la tauromachie de Michel Leiris aux éditions Guy Lévis Mano [163], [note 14].

Le numéro 5 (juin 1939), titré Folie, Guerre et Mort, est anonyme, et comprend « La Folie de Nietzsche » [note 15], « La Menace de guerre » et « La Pratique de la joie devant la mort », sorte d'exercice spirituel à l'usage d'un mystique athée [164]. Entièrement écrit par Bataille, ce dernier numéro à paraître en 1939 [165] fut préparé, mais finalement ne fut pas publié. « Il est placé sous le signe tragique de La Pratique de la joie devant la mort [165] ». Surya remarque à son propos :

« Certes, il commémore Nietzsche [mort le 25 août 1900] comme l'ont fait les précédents, mais de façon tragique. Bataille est un peu plus profondément descendu dans l'horreur de la mort chaque jour provoquée ; Colette Peignot est morte [165]. »

Henri Dubief, qui a conservé les textes de Pierre Dugan, indique déjà l'orientation d'Acéphale qui est à la fois le projet d'une communauté et celui d'une religion, assez éloignée de la définition donnée par la suite par Georges Bataille. Cette communauté comprenait les membres suivants : Isabelle Farner, connue plus tard sous le nom de sculpteur Isabelle Waldberg, Georges Ambrosino, Pierre Klossowski, Patrick Waldberg, et peut-être aussi : Jacques Chavy, René Chenon, Henri Dubief, Pierre Dugan, Henri Dussat, Imre Kelemen [166]. D'autres rejoindront le groupe plus tard. Mais une chose est certaine : Acéphale était d'abord un projet de religion, « farouchement religieux [167] », selon la propre expression de Bataille dans « La conjuration sacrée » [note 16].

La société secrète Acéphale se distingue de la revue homonyme. Bataille y a donné sa première conférence au printemps 1937 selon Andrew J. Mitchell et Jason Kemp Winfree [168]. Les biographes et les critiques ne donnent pas tous les mêmes dates, ni les mêmes noms concernant les membres des trois communautés : Acéphale, Collège de sociologie, et Société de psychologie collective. Le Collège de sociologie était une activité externe à Acéphale (société secrète) comme Bataille l'a lui-même écrit par la suite [169]. Si les écrivains qui contribuaient à la revue pouvaient s'exprimer au collège, ceux de Acéphale- société secrète ne le faisaient jamais [170]. L'imbrication des trois communautés n'est pas claire, c'est la raison pour laquelle Michel Surya a pris la précaution de préciser la confusion initiale sur laquelle repose la légende d'Acéphale : « Acéphale [...] appartient à la légende bataillienne. Une légende [qui] repose sur une confusion initiale et sur l'état actuel de notre ignorance de ses tenants et aboutissants [...] le secret est la clé d' Acéphale. Autant donc le dire dès maintenant : Acéphale est le nom de deux choses [...]. Le nom d'une revue : nous la connaissons tout entière ; il n'y a pas là de possibles difficultés. Et le nom d'une société secrète. Sur elle, nous n'avons que peu d'éléments. Chacun de ses participants s'engagea à garder le silence. Et quelques confidences qui aient été faites ici ou là, nul n'a vraiment contrevenu à ce vœu. Les commentateurs en ont été réduits aux conjectures. [...] Acéphale est le nom de deux projets distincts, si distincts qu'il n'est pas vrai que ce furent les mêmes qui participèrent aux deux activités. Leurs enjeux étaient assez sensiblement différents pour que certains s'abstinrent de rallier l'un et l'autre. Klossowski, Ambrosino, Waldberg, n'ont pas dissimulé avoir appartenu aux deux : on ne sait que mal jusqu'à quel point (c'est sans doute aussi le cas de plusieurs autres). [...] Il aurait été plus simple que la revue fût la face exotérique de cette société ésotérique. Tel n'a pas été le cas ; il ne suffira pas qu'Acéphale, la revue, nous soit claire pour que le soit aussi Acéphale, la société secrète [171]. » En réalité, on sait peu de choses sur la société secrète Acéphale, dans laquelle la folie de Georges Bataille s'est déchaînée au point que Michel Leiris lui écrit en juillet 1939 : « [...] il faut choisir. Et si nous réclamons de la science sociologique telle que l'ont constitué Mauss, Durkheim et Robert Hertz, il est indispensable que nous nous conformions à ses méthodes. Sinon il faut que nous cessions de nous dire sociologues afin de dissiper tout malentendu [172]. »

Dans son ouvrage Georges Bataille : a critical introduction, Benjamin Noys analyse la portée du titre d'un texte de Bataille « L'apprenti sorcier » (The Sorcerer's apprentice), publié en 1938 en introduction à Pour un Collège de sociologie [173], en regard de la société secrète Acéphale. Il souligne la volonté de Bataille de créer une société secrète qui libère des forces incontrôlables, comme celles que l' Apprenti sorcier de Goethe a libérées et qu'il ne contrôle plus. Afin que ces forces libérées par la société secrète soient assez puissantes pour échapper à tout chef, fut-il aussi puissant que le Führer [note 17], [174]

Acéphale (la société secrète) était le projet d'« une communauté », et d'une « religion », comme Bataille l'écrivit lui-même dans ses notes en commençant Le Coupable (projet de préface à La Somme athéologique) : « je me croyais alors, au moins sous une forme paradoxale, amené à fonder une religion », projet qu'il qualifie d'« erreur monstrueuse » [175], ce qui ne l'a pas empêché d'aller jusqu'au bout du possible, dépassant les limites, atteignant « l'illimité possible de la pensée », pour fonder une religion paradoxale : une religion de la mort de dieu [note 18].

En 1936, il écrit dans « La conjuration sacrée » : « Ce que nous avons entrepris ne doit être confondu avec rien d’autre, ne peut pas être limité à l’expression d’une pensée et encore moins à ce qui est justement considéré comme art. Il est nécessaire de produire et de manger : beaucoup de choses sont nécessaires qui ne sont encore rien et il en est également ainsi de l’agitation politique. Qui songe avant d’avoir lutté jusqu’au bout à laisser la place à des hommes qu’il est impossible de regarder sans éprouver le besoin de les détruire ? Mais si rien ne pouvait être trouvé au delà de l’activité politique, l’avidité humaine ne rencontrerait que le vide. NOUS SOMMES FAROUCHEMENT RELIGIEUX et, dans la mesure où notre existence est la condamnation de tout ce qui est reconnu aujourd’hui, une exigence intérieure veut que nous soyons également impérieux. Ce que nous entreprenons est une guerre [176]. » [note 19]. Cette déclaration n'est pas la présentation de la revue Acéphale, mais celle de la société secrète homonyme dont Acéphale (revue) est le versant profane (exotérique), voire le prétexte [169], comme l'a écrit et répété Surya [171]. « À Acéphale qu'il conçut en avril 1936, Bataille pensa assez tôt ajouter un second versant, exotérique celui-ci : un Collège de sociologie [177] », dont les premières réunions, d'après le souvenir de Pierre Prévost, auraient eu lieu dans une brasserie de la rue du Quatre-Septembre, la brasserie Gambrinus [178].

Plus précisément, le 7 février 1937 au café du Grand Véfour, après un exposé de Caillois, qui développera le thème de « l'agressivité comme valeur », Bataille lit le sien, axé sur « l'angoisse de la violence » et une vision de « l'existence dans son ensemble » : l'homme étant « en proie à l'agressivité - à l'agressivité du dehors comme à la sienne propre [...] tous les comportements de l'homme qui sont en rapport avec l'ensemble de l'existence et non avec les fragments qui se trouvent dans l'activité utile sont des réactions en présence de l'agressivité. » [179]

« Autant en convenir pour couper court à toute interprétation abusive : l'autre versant d'Acéphale (la société secrète) échappe. Conçu par Bataille dans et pour le secret - sauf deux ou trois confidences faites ici ou là par les uns ou les autres - le secret en a gardé seul la vérité : nul n'a vraiment dérogé à la règle du silence. Et encore, ces confidences, (sauf celles de Bataille lui-même) sont-elles sujettes à caution: il n'est pas certains que tous surent vraiment quel était le projet d'Acéphale, pas certain qu'ils n'en aient pas approché une vérité réduite à ce que Bataille consentait d'en dire (ou réussissait à en dire; on verra qu'au total l'expérience d'Acéphale fut peut-être la sienne seule et que nul n'en comprit réellement le sens [166]. »

D'autres sources précisent que la société secrète Acéphale n'était pas le prolongement de la revue, de même que la revue n'était pas le « journal maison » de la société secrète. « Acéphale (société secrète), en fait, se concevait elle-même comme une société secrète, moins dans le sens où ses activités étaient gardées secrètes pour ceux qui n'en faisaient pas partie, que dans le sens elle était la société des secrets, un groupe fondé sur des mystères dont personne ne pouvait parler [163] ». Le groupe avait son journal intérieur, un mémoire, où étaient consignés ses activités et les textes écrits par ses membres [180]. Marina Galetti ajoute dans une note que ce mémoire « révèle également les noms des conjurés [181]».

Avant la publication par Marina Galletti de tous les documents, lettres et textes existant, l'histoire d'Acéphale nous est notamment parvenue par le biais des témoignages de Pierre Klossowski et de Patrick Waldberg [182], qui publia un texte sur son expérience dans la société secrète longtemps après les faits. Il rapporte notamment les rencontres dans la Forêt de Marly [note 20], et le projet de sacrifice à la fin. Peut-être Waldberg a-t-il inventé [183] ; Michel Surya précise que « sauf deux ou trois confidences faites ici ou là par les uns ou les autres, le secret [d'Acéphale] en a gardé seul la vérité [...] Et encore, ces confidences (sauf celles de Bataille lui-même) sont-elles sujettes à caution [166]. » ; et il ajoute que jamais Bataille n'a fait allusion à un sacrifice humain [note 21]. Le texte de Waldberg a été repris dans L'Apprenti Sorcier de Marina Galletti, livre au sujet duquel Michel Surya écrit : « Pour décisifs que soient les faits établis par celui-ci [L'Apprenti Sorcier], il ne modifient pas l'interprétation que j'en avais proposé. Tout au plus accentuent-ils le caractère de violence aiguë d'Acéphale, lui restituant sa vraie mesure- Note à l'édition de 2012 [184] »

Michel Leiris a qualifié les rites de cette société de « canulardesques », ainsi qu'il l'a déclaré dans un entretien avec Michel Surya [185]. L'un consistait en un refus de serrer la main aux antisémites, l'autre en la commémoration place de la Concorde de l'exécution de Louis XVI, parce que selon Bataille, « la place de la Concorde est le lieu où la mort de Dieu doit être annoncée et criée précisément parce que l'obélisque en est la négation la plus calme [186]. » D'autres rites étaient culinaires : un repas quotidien dont le vin était proscrit. Un autre rite consistait à prendre le train gare Saint-Lazare pour aller jusqu'à Saint-Nom-la-Bretèche où la communauté allait dans la forêt pour faire brûler du soufre au pied d'un arbre foudroyé, signe de mort brutale [187]. Un des rites les plus réguliers d'Acéphale (communauté secrète) était une réunion nocturne, les jours de pleine lune, dans la forêt de Marly, non loin de Saint-Germain-en-Laye, autour de cet « arbre foudroyé » (qui rappelle le chêne sacré dont Dianus avait la garde dans le bois de Némi) et dans les ruines de l'ancienne forteresse de Montjoie [188]. Chaque membre recevait un court billet résumant les moyens de s'y rendre. Chacun arrivait en silence et les nouveaux initiés, surnommés « larvae » par Bataille, étaient conduits en silence par Georges Ambrosino au point de réunion [169].

Bernard Noël évoque la cassure des rapports entre Bataille et Leiris à ce moment-là. « Le premier grave différend (entre Leiris et Bataille) va naitre [...] dans la manière de traiter la communication. Alors qu'il suffit à Leiris d'un regard entendu, Bataille va tenter la création d'un rituel collectif. Il s'agit de ce qu'on pourrait appeler l'« affaire Acéphale » Derrière la revue portant ce titre, en marge du Collège de sociologie, Bataille crée une société secrète. Le différend avec Leiris nait du refus violent de ce dernier de participer à une entreprise qui lui paraît puérile et même dérisoire [189] »

Longtemps avant Acéphale, Bataille avait souhaité fonder d'autres sociétés secrètes. L'une d'elles avait été envisagée dès 1925 (ou 1926) avec Masson, Leiris et un émigré russe nommé Nicolai Bakhtine (frère de Mikhaïl Bakhtine), et conçue à partir de principes nietzschéens avec une tendance religieuse orphique. « Leiris avait alors proposé de donner à cette société le nom de “Judas” » [190], mais une fois de plus, l'idée fut abandonnée comme toutes les tentatives précédentes [78].

Durant l'été 1939, Bataille rédige les notes d'un livre qui ne verra pas le jour, intitulé Manuel de l'Anti-Chrétien, qui était aussi le Urtext de la dernière parution d'Acéphale de juin 1939 [191]. Ce dernier numéro ne comportait pas la signature de son seul auteur : Georges Bataille. Michel Surya précise : « Le Manuel de l'Anti chrétien n'a pas été mené à terme. Nous n'en connaissons que quelques ébauches, notes, plans et un chapitre à peu près rédigé  : Les guerres sont pour le moment les plus forts stimulants de l'imagination. Ils ont été réunis en OC II, 375-399 [192]. » Ce texte, dans la lignée de l'esprit nietzschéen et tragique de la société Acéphale, comprend notamment une déclaration en forme de mots d'ordre intitulée « Les onze agressions » , qui constituaient les principes de base de la société [193]: « 1- La chance contre la masse. 2- L'unité communielle contre l'imposture de l'individu. 3- Une communauté élective distincte de la communauté de sang, de sol et d'intérêts. 4- Le pouvoir religieux du don de soi tragique contre le pouvoir militaire fondé sur l'avidité et la contrainte. 5- L'avenir mouvant et destructeur de limites contre la volonté d'immobilité du passé. 6- Le violateur tragique de la loi contre les humbles victimes. 7- L'inexorable cruauté de la nature contre l'image avilissante du dieu bon. 8- Le rire libre et sans limite contre toutes les formes de piété hypocrite. 9- L'“amour de la destinée”, même la plus dure contre les abdications des pessimistes ou des angoissés. 10- L'absence de sol et de tout fondement contre l'apparence de stabilité. 11- La joie devant la mort contre toute immortalité. » [194]

Il est arrivé à Bataille de souhaiter l'irrémédiable, un sacrifice humain qui liât les conjurés, mais l'irrémédiable n'a pas eu lieu, surtout parce qu'aucun membre n'était volontaire, et que seul Bataille se présentait pour être sacrifié, ce que les trois autres membres présents ont refusé [167]. C'est Patrick Waldberg qui rapporte les faits : « la dernière rencontre au cœur de la forêt nous n'étions que quatre et Bataille demanda solennellement aux trois autres de bien vouloir le mettre à mort, afin que ce sacrifice, fondant le mythe, assurât la survie de la communauté. cette faveur lui fut refusée. Quelques mois plus tard se déchaînait la vraie guerre qui balaya ce qui pouvait rester d'espoir » ; ajoutant ce commentaire : « Jamais peut-être n'avaient été associés un aussi formidable sérieux à une puérilité aussi énorme en vue de porter la vie à un certain degré d'incandescence et d'obtenir ces “instants privilégiés” auxquels nous aspirions depuis l'enfance. » [195] Roger Caillois était absent, mais c'est pourtant à lui, et à Patrick Waldberg, que l'on doit les premiers témoignages sur Acéphale, avant que Marina Galletti, sous le titre L'Apprenti Sorcier, textes, lettres et documents 1932-1939, paru aux éditions La Différence en 1999, ne rassemble et annote tous les documents relatifs à la société secrète. Ces témoignages font « à peu près toute la lumière possible sur Acéphale », accentuant son « caractère de violence aiguë », selon les termes de Michel Surya, qui juge ce travail intéressant, mais ne modifie pas son interprétation première [184]. Lors d'une réunion au cœur de la forêt, Bataille prend soudain conscience de sa « monstrueuse intention », celle de fonder une religion. Mais ce n'est que plus tard qu'il l'exprimera clairement : « Ce fut une erreur monstrueuse, mais réunis, mes écrits rendront compte en même temps de l'erreur et de la valeur de cette monstrueuse intention [196] », qui consistait à « tout mettre en jeu ».

Avec l'invocation de la mort, « le sens d'Acéphale était qu'autour de cette mort survenue, se lièrent, se soudèrent définitivement des hommes et des femmes tous pénétrés d'une terreur si profonde et si semblable que rien ne pût désormais les séparer [197]. » Mais bientôt Bataille n'est plus que chagrin devant la maladie de sa compagne Colette Peignot, connue sous le pseudonyme de Laure [note 22]. Elle est également surnommée « la Laure de Georges Bataille [198]» [note 23]. Il est entouré par quelques rares amis pendant l'agonie de la jeune femme : « La douleur, l'épouvante, les larmes, le délire, l'orgie, la fièvre puis la mort sont le pain quotidien que Laure a partagé avec moi et ce pain me laisse le souvenir d'une douceur redoutable mais immense [199] ». Bataille avait rencontré Laure en 1931 alors qu'elle vivait avec Boris Souvarine. Il en devient le compagnon en 1935 alors qu'il ne reste à la jeune femme, atteinte de tuberculose, que trois années à vivre. « En 1935, la tuberculose était en elle assez forte pour qu'il ne fût pas déjà trop tard (pour que rien ne pût empêcher son progrès). [...] il reste à Laure trois années à vivre. Trois années qu'ils ont vécues ensemble [200]. » Elle meurt en effet le 7 novembre 1938 à huit heures quinze le matin, et son décès met en présence deux clans : d'un côté Bataille et ses amis, de l'autre la famille Peignot, très chrétienne, qui espérait un retour des mécréants dans le giron de l'Église. Lors de son agonie, tous se demandent s'il va faire un signe de croix, les uns avec espoir, les autres avec crainte. Leiris fera un signe de croix à peine esquissé, mais Bataille reste ferme sur ses positions agnostiques, et quand il est interrogé sur la possibilité d'une cérémonie religieuse, affirme que « si jamais on poussait l'audace jusqu'à célébrer une messe, il tirerait sur le prêtre à l'autel [201] ! »

Collège de sociologie et Société de psychologie collective

Article détaillé : Collège de sociologie.
Le Grand Véfour, restaurant de prestige, qui était un café poussiéreux à l'époque de Georges Bataille et où se tinrent les premières réunions préparatoires du collège de sociologie

Le Collège de sociologie était une activité externe à Acéphale (société secrète) comme Bataille l'a lui-même écrit par la suite [169]. Si les écrivains qui contribuaient à la revue pouvaient s'exprimer au collège, ceux de Acéphale- société secrète ne le faisaient jamais [170]. L'imbrication des trois communautés n'est pas claire, c'est la raison pour laquelle Michel Surya a pris la précaution de préciser la confusion initiale sur laquelle repose la légende d'Acéphale : « Acéphale [...] appartient à la légende bataillienne. Une légende [qui] repose sur une confusion initiale et sur l'état actuel de notre ignorance de ses tenants et aboutissants [...] le secret est la clé d' Acéphale. Autant donc le dire dès maintenant : Acéphale est le nom de deux choses [...]. Le nom d'une revue : nous la connaissons tout entière ; il n'y a pas là de possibles difficultés. Et le nom d'une société secrète. Sur elle, nous n'avons que peu d'éléments. Chacun de ses participants s'engagea à garder le silence. Et quelques confidences qui aient été faites ici ou là, nul n'a vraiment contrevenu à ce vœu. Les commentateurs en ont été réduits aux conjectures. [...] Acéphale est le nom de deux projets distincts, si distincts qu'il n'est pas vrai que ce furent les mêmes qui participèrent aux deux activités. Leurs enjeux étaient assez sensiblement différents pour que certains s'abstinrent de rallier l'un et l'autre. Klossowski, Ambrosino, Waldberg, n'ont pas dissimulé avoir appartenu aux deux : on ne sait que mal jusqu'à quel point (c'est sans doute aussi le cas de plusieurs autres) [171], [note 24]. »

En 1937, Bataille participe aux deux « institutions savantes » : le Collège de sociologie et la Société de psychologie collective. Fondée à partir de groupes d'études d'ethnographie psychologique, la Société de psychologie collective est directement reliée aux deux autres groupes (Acéphale et le Collège). Elle réunit les docteurs René Allendy et Adrien Borel, ainsi que Paul Schiff, Pierre Janet, Michel Leiris et Bataille. Pierre Janet est le membre le plus connu, Bataille est vice-président, Allendy est secrétaire-trésorier [202]. La Société a pour but d'« étudier le rôle, dans les faits sociaux, des facteurs psychologiques, particulièrement d'ordre inconscient, et de faire converger les recherches entreprises jusqu'ici dans diverses disciplines [203]. »

Au programme du Collège de sociologie les trois premiers sujets sont l'étude du pouvoir, celle du sacré et celle de la mort, et ces sujets doivent embrasser « l'activé totale de l'être », position intenable selon Michel Leiris qui expose son opinion dès 1939 dans une lettre adressée à Bataille [172]. Plus tard, Bataille décrit le Collège de sociologie comme une activité extérieure à la revue Acéphale ; néanmoins, le collège donne des conférences sur des thèmes qui sont au cœur d'Acéphale : le sacré, les mythes, Hegel, la tragédie, le chamanisme, la révolution entre autres. Ceux qui écrivent pour la revue Acéphale peuvent s'exprimer au collège, mais les membres de la société secrète Acéphale s'en dispensent. La revue cesse d'ailleurs de paraître pendant les sessions du Collège [202]. Denis Hollier a rassemblé tous les textes des conférences, les documents et discussions relatifs au Collège dans son recueil Le Collège de Sociologie. 1937-1939 (Gallimard, 1979, nouvelle édition augmentée en 1995), comprenant les textes de Georges Bataille, Roger Caillois, Georges Duthuit, René M. Guastalla, Pierre Klossowski, Alexandre Kojève, Michel Leiris, Anatole Lewitzky, Hans Mayer, Jean Paulhan, Denis de Rougemont, Jean Wahl (et autres).

« Les réunions préparatoires du Collège de sociologie eurent lieu, début 1937, dans un café poussiéreux du Palais-Royal, le Grand Véfour. La première tâche de ce “Collège de sociologie sacrée” est de “préciser sa définition” : sociologie sacrée [162]. » En mars 1937, Bataille s'exprima sur « l'Apprenti sorcier », Roger Caillois lut une esquisse de son texte « Le vent d'hiver » [204]. Le numéro 3 de Acéphale publia une « Note sur la Fondation d'un Collège de Sociologie », signée de Bataille, Caillois, Ambrosino, Klossowski, Monnerot, Libra [205]. Michel Leiris était très ostensiblement absent de la liste et pour cause : sa première participation ne commencera qu'en janvier 1938, avec une conférence intitulée « Le Sacré dans la vie quotidienne » [162], [note 25].

La première conférence du collège de sociologie intitulée : « La sociologie sacrée et les rapports entre “société”, “organisme” et “être”, se tint le 20 novembre 1937 à vingt et une heures trente, dans l'arrière-boutique d'un librairie (les Galeries du livre) au 5 rue Gay-Lussac. Roger Caillois précise les enjeux : « l'objet précis de l'activité envisagée peut recevoir le nom de sociologie sacrée, en tant qu'il implique l'étude de l'existence sociale dans toutes celles de ses manifestations où se fait jour la présence active du sacré. Elle se propose ainsi d'établir les points de coïncidence entre les tendances obsédantes fondamentales de la psychologie individuelle et les structures directrices qui président à l'organisation sociale et commandent ses révolutions - Extrait de l'introduction à Pour un collège de sociologie [206]. » Bataille propose une interprétation de la société comme « être composite dont chaque partie est égale au tout », Ambrosino qui est physicien décrit le sacré comme « un avatar du mouvement communautaire social [207]. » Par la suite, « à raison de deux réunions par mois (de l'automne au début de l'été), elles se tinrent jusqu'au 4 juillet 1939 au même endroit [208]. » Denis Hollier précise que cette librairie était située au no 15 de la rue Gay-Lussac, comme on peut le voir sur l'invitation avec la liste des exposés du Collège de Sociologie, reproduite dans son ouvrage Le Collège de Sociologie. 1937-1939. Il ajoute qu'il s'agissait, semble-t-il, d'une « librairie catholique » [209].

Avec Acéphale, Bataille a en vue la fondation d'une sorte d'« église » qui devait fonctionner comme une société secrète, dont les membres se donnaient rendez-vous dans la forêt pour débattre et avaient l'interdiction de parler à quiconque des conversations tenues là [210]. Leiris a été sceptique dès le début, très vite, il prend du recul, la direction du collège de sociologie se réduit alors à deux membres : Caillois et Bataille. En concurrence avec Bataille qui règne sur Acéphale, Caillois entend régner sur le Collège de Sociologie : « Nous étions décidés à déchaîner des mouvements dangereux et nous savions que nous en serions les premières victimes ou que nous serions, du moins, emportés par le torrent éventuel [211] » Puis Bataille reste seul à la tête de cette entreprise Leiris dénonce alors Bataille avec lequel il se brouille, et Caillois l'abandonne. « Le divorce des deux hommes, et, pour finir, la solitude où se trouve Bataille dénoncé par l'un (Leiris) et abandonné par l'autre (Caillois) trouve selon toute vraisemblance - considérable beaucoup plus qu'il n'y paraît - son origine dans cette différence d'appréciation » [212].

La Société de psychologie collective compte notamment Michel Leiris, Bataille et Georges Duthuit. Bataille y a donné sa première conférence le 17 janvier 1938 intitulée « Attitude devant la mort », indiquant ainsi l'importance du sujet [213]. Elle n'a duré qu'une année, le collège deux années, la revue Acéphale deux ans. La fin du collège de sociologie en 1939 est d'une part due à la guerre : d'autre part à 'abandon de Bataille par les co-initiateurs du projet : Caillois est parti en Argentine, et Michel Leiris s'est retiré, fâché [212]. Bataille prononce donc seul le discours du 4 juillet 1939, devant l'auditoire du collège . « Laissé seul devant l'auditoire du Collège de sociologie, pour conclure le second cycle de conférences, Bataille parlera comme un homme seul et d'une certaine façon, comme un homme déchaîné. Estimait-il devoir à ses co-initiateurs du Collège un semblant de réserve ? S'était-il obligé à parler jusqu'ici comme aurait fait une savant (ou à l'essayer) ? Toujours est-il que Caillois et Leiris absents, il parla pour lui-même à la première personne, pour, dit-il « introduire dans les perspectives un maximum de désordre » [214]. »

Bataille espérait que la conférence donné à la fin deuxième année de conférences du Collège serait composée de trois conférences comprenant des textes lus par Leiris, Caillois, et lui-même, que celle de Leiris résumerait un pu plus longuement les activitées di Collège pendant ces deux années. Mais il n'en fut pas ainsi : Caillois était parti à Buenos Aires et Leiris lui écrivit une longue lettre pour expliquer son refus. la lettre était dactylographiée, ce qui était étrange venant de Leiris et elle était signée: Michel Leiris, membre du Collège de sociologie [215].

La pensée de Bataille, au moment du Collège « a donné lieu à beaucoup de commentaires contradictoires, y compris de la part de ceux qui y furent associés : au delà des médisances ignobles d'un Boris Souvarine, que faut-il penser de ces éclairages contrastés qui nous viennent de Bataille lui-même, mais aussi de Roger Caillois, Paulhan, Queneau, Klosowski? Bataille a-t-il voulu se présenter en « fondateur d'une religion » ou en « chaman » comme le prétend Caillois? [...] Soyons clairs : il n'y a jamais eu une « affaire Bataille » au sens où l'on a parlé d'une « affaire Heidegger » : Bataille n'a jamais collaboré de près ou de loin avec les nazis, jamais il n'a salué leur mouvement [...] [140]. » Postulant qu'il existe au cœur de tout lien social des forces violentes [... ] « il choisit d'appréhender sous les vocables de part maudite et de sacré, forces destructrices dont l'attraction n'est pas niable, toute l'aventure du Collège [216]. »

Pendant la guerre et l'après guerre

Les inimitiés et les attaques

Carte d'identité de Georges Bataille en 1940.
Vézelay où Bataille s'est installé en 1943

«  Bataille aurait eu tort de publier L’Expérience intérieure pendant la guerre, en 1943.  Jules Monnerot lui en fit l’amical, discret, et au demeurant justifié, reproche. Patrick Waldberg le fit aussi, mais publiquement[...] et de façon autrement agressive. Souvarine y verra plus tard le signe infamant, sinon d'un collusion avec l'occupant, du moins l'accord de son auteur avec cette occupation [217]. »

La première attaque est lancée dans un tract du 1er mai 1943 intitulé Nom de Dieu !, destiné à ridiculiser Bataille par des membres du groupe surréaliste La Main à plume qui l'affublent du titre de « Monsieur le Curé », ou encore le « chanoine Bataille ». Michel Surya juge l'intérêt de ce pamphlet « anecdotique. Faible littérairement autant que confus [...] il ne témoigne que de l'embarras et de la hargne où Bataille continue de jeter un certain nombre de ses contemporains [...] » [218] Selon lui, il s'agit « d'un certain nombre de seconds couteaux surréalistes, aujourd'hui pour la plupart oubliés (si oubliés qu'on ignore en réalité quels liens unissaient ce second front à la plupart des chefs historiques exilés aux États-Unis) » [217].

« Le seul nom surréaliste notoire des signataires de ce tract est celui de René Magritte, qui sera bientôt l'ami de Bataille [note 26]. On peut noter aussi ceux de Maurice Blanchard (il vient de publier Les Pelouses fendues d'Aphrodite chez la Main à plume en 1942 [...] et de Christian Dotremont [...] il fondera en 1947 le Groupe surréaliste révolutionnaire de Belgique. [...] On pourra leur ajouter les noms d' André Stil [...], de Pierre Dumayet. Les autres signataires de ce pamphlet sont les suivants : Noël Arnaud, Charles Boquet, Jacques Bureau, Jean-François Chabrun, Paul Chancel, Aline Gagnaire, Jean Hoyaux, Laurence Iché, Félix Maille, J.V. Manuel, Pierre Minne, Marc Patin, André Poujet, Jean Renaudière, Boris Ryba, Gérard de Sède, Jean Simonpoli [219]. »

Ce tract visait surtout la collaboration de Bataille à la revue Messages [note 27]. Il écrit dans une lettre, de mai 1943, à son collègue de la Bibliothèque nationale Jean Bruno : « J'ai vu un tract surréaliste qui me met violemment en cause après la publication de mon livre ; je suis traité de curé, de chanoine... Pas d'intérêt sinon comique. » [218]

D’autres encore attaquent violemment L’Expérience intérieure, comme le très chrétien Gabriel Marcel  : « L'Expérience intérieure est l'occasion d'un significatif ralliement défensif : les surréalistes, les chrétiens et, on le verra, les existentialistes, feront en la circonstance front commun [218] ». Mais le plus virulent est Jean-Paul Sartre qui qualifie l’ouvrage « d’essai-martyre » [220]. Il décèle dans l’ouvrage l’influence de Nietzsche, et de Pascal. Bataille est très affecté par l’agressivité de Sartre. Le différend entre les deux hommes ne s’estompa jamais complètement bien que, par la suite, Sartre allait se montrer plus attentif aux propos de Bataille, et plus amical [221]. Georges Bataille lui-même reconnaît que s'il a été traité de « nouveau mystique », il en est lui-même responsable :

« Quand je fus traité de nouveau mystique, je pouvais me sentir l'objet d'une erreur vraiment folle, mais quelle que fût la légèreté de celui qui la commit, je savais qu'au fond, je ne l'avais pas volé [222]. »

En avril 1943, Bataille s'installe à Vézelay avec Denise Rollin et son fils âgé de quatre ans. Michel Fardoulis-Lagrange, rencontré deux ans plus tôt et recherché par la police pour présomption de propagande communiste, les y rejoint dans leur maison. C'est là qu'il achève son troisième livre, Le Grand Objet Extérieur [note 28]. Sylvia Bataille et son compagnon (futur mari) Jacques Lacan [note 29], pour lesquels Bataille a réservé à quelques pas de chez lui, une grande maison sur la place de la basilique, devaient les y rejoindre, ce qui ne se fit pas. Seule Laurence, fille de Georges et de Sylvia, rejoint son père, et habite avec lui. Elle a alors treize ans [223]. La maison est pauvre et vétuste, Bataille y séjourne de mars à octobre 1943. Celle qu'il a réservée pour Lacan et Sylvia est finalement occupée par Diane Kotchoubey de Beauharnais qui s'y installe avec sa fille. Diane vient d'être libérée d'un camp d'internement près de Besançon [note 30]. C'est grâce à une invitation lancée par le mari de Denise Rollin, de passage à Vézelay pour voir son fils, que Bataille et Diane se rencontrent et qu'ainsi Bataille se trouve partagé entre deux relations amoureuses : Diane et Denise [224]. Mais dès octobre 1943, de retour à Paris, il se sépare de Denise et se trouve de la sorte sans logement. Grâce à Pierre Klossowski, il trouve refuge dans l'atelier du peintre Balthus qui est le frère de Klossowski. Dans cet atelier, que Jean Piel qualifie de grenier, il vit caché pour échapper à l'ire du mari de Diane qui, bien décidé à tuer l'amant de sa femme, renonce finalement en apprenant que Bataille est malade (il est tuberculeux). Il n'y eut qu'une brève échauffourée dont Bataille ne fait le récit nulle part [225].

En 1944 Bataille rencontre souvent Sartre chez Michel Leiris. Une sorte d'estime mutuelle a remplacé l'agressivité, sans qu'il y ait réelle amitié entre les deux hommes. Il rencontre aussi Henri-François Rey avec lequel il forme le projet d'écrire un scénario de film pour enfin gagner quelque argent. Selon Henri-François : « il vivait alors dans le plus grand dénuement [226]. »

En avril 1944, Bataille quitte Paris pour s'installer à Samois-sur-Seine, non loin de de la maison de Bois-le-Roi où Diane Kotchouny réside. Cela fait maintenant deux ans qu'il est atteint de tuberculose pulmonaire. Il doit se rendre à Fontainebleau pour y recevoir des soins. Diane l'accompagne parfois, mais Bataille est souvent seul. C'est aussi l'époque où il écrit (entre 1942 et 1944) son récit sans doute le plus scandaleux, Le Mort, qui ne sera publié que posthumément en 1964. Il écrit aussi Julie, curieux livre qui ne sera publié qu'après sa mort (dans le tome IV des Œuvres complètes [227]) et dans lequel la guerre est très présente, ce que commente ainsi Michel Surya : « C'est curieusement le livre où la guerre est la plus présente. Elle l'est d'un certaine façon- décalée - comme elle l'était dans Le Bleu du ciel. L'attente est attente de la mort, ou attente de la fin de la guerre. Il y a ceux qui échappent à la guerre et ceux qui n'en reviendront pas [228]. »

Les amitiés et les travaux communs

Camille Pissarro rue Saint-Honoré effet pluie Paris où Bataille habite au 259 en 1939, puis de nouveau en 1943
rue de Ponthieu où se trouvaient les locaux de la Jeune France où Bataille a donné sa première conférence en 1943
Albert Camus préface L'Espagne libre

Bataille est en zone libre dès juillet 1940, mais dès le début du mois d'août, il s’installe de nouveau à Paris au 259 rue Saint-Honoré. Il habite tantôt là, tantôt chez Denise Rollin, sa nouvelle compagne depuis 1939, et avec laquelle il vit jusqu’en 1943. Denise habite 3 rue de Lille [229], c’est dans son appartement que vont avoir lieu à partir de 1941 des réunions d’amis de Bataille autour du projet du Collège d'Études socratiques. À cette époque, Bataille écrit Madame Edwarda, L'Expérience intérieure et Le Coupable.

Pierre Prévost présente Maurice Blanchot à Bataille en décembre 1940. Dans les années 1930, Blanchot est un journaliste « plutôt de droite et même très à droite » : il écrit pour le Journal des débats, Le Rempart, Combat [note 31], L'Insurgé. Il partage certaines idées de Emmanuel Levinas, son camarade d'études, et c'est à cette époque qu'il publie son premier roman Thomas l'obscur (1941) et travaille à son essai Faux pas [230]. « Pendant l' Occupation Bataille et Blanchot se sont immédiatement liés d'une profonde amitié. Bataille dit lui-même que l'admiration mutuelle et les idées communes formèrent un très solide lien. On peut trouver trace de leurs affinités dans leurs livres : Faux-pas offre un catalogue des sujets sur lesquels Bataille réfléchit pour L'Expérience intérieure. On peut même dire que parfois Bataille cite Thomas l'obscur et les conversations avec Blanchot. Ces conversations ont un rôle essentiel pour le travail de Bataille, qui, admiratif de Blanchot, commence à inclure de la poésie, genre qu'il a toujours rejeté avec véhémence comme non littéraire et insignifiant, dans un de ses écrits les plus scandaleux : Madame Edwarda. En septembre 1941 Bataille a brusquement cessé de travailler à La Limite de l'utile pour se consacrer à cette courte fiction publiée sous le nom de Pierre Angélique par Robert et Élisabeth Godet [note 32], éditions du Solitaire (nom d'éditeur inventé), en décembre 1941. Le pseudonyme de Pierre Angélique est sans doute tiré du nom de Angèle de Foligno qui a publié Le Livre des visions et instructions, dans lequel Bataille a retenu une image cruciale de Edwarda [231] ». Selon Stuart Kendall « Madame Edwarda est un conte parodique des valeurs chrétiennes, et aussi une parodie directe de l'expérience chrétienne d'Angèle de Foligno [232]. »

Kendall développe plus loin la fidélité de Blanchot aux côtés de Bataille, en particulier son engagement dans la revue Critique dont Blanchot est un contributeur très régulier [233]. Michel Surya souligne la difficulté d'être précis sur les rapports entre Bataille et Blanchot :« Sur la rencontre de Maurice Blanchot et Georges Bataille, il y aurait certainement beaucoup à dire (et d'essentiel) si le silence des deux hommes fait sur leur amitié ne nous réduisait à des conjectures. C'est l'évidence que cette rencontre fut pour chacun déterminante. Mais à quel titre ? Blanchot a-t-il sauvé Bataille comme Klossowski voudrait qu'on le croie [...] [234]. » Bataille a dix ans de plus que Blanchot, il a déjà une carrière derrière lui, Blanchot en est à ses premières publications. C'est aussi aux positions politiques de Bataille que Blanchot le maurrassien se ralliera. « Il est plus que vraisemblable que c'est Bataille qu'il faut créditer du revirement idéologique de Blanchot [235], » mais c'est à un tout autre niveau qu'il est intéressant de situer la rencontre des deux hommes. L'un et l'autre sont seuls, ont perdu tout lien avec leur communauté. Et ce besoin de communauté pourrait être le lien le plus fort : « l'impossible communion de deux ou de plusieurs hommes, par paradoxe, est la seule qui leur soit communicable ; c'est ce que vingt ans après la mort de Bataille, Blanchot dit en des termes admirables du point de vue des motifs qui animent tardivement l'œuvre de Blanchot ; aussi peu batailliens que possible, quoi qu'il semble - quoiqu'ils s'“autorisent” de lui [236] » [note 33].

L'amitié avec Bataille, Blanchot l'évoquera dans son essai L'Amitié (1971), sera indéfectible, jusqu'à la mort de Bataille, avec une exigence commune quant à la littérature, au silence qui lui est lié, et un souci de l'autre marqué du sceau de la discrétion, Blanchot étant très attaché au retrait de l'auteur et à son effacement personnel. Les citations (dans les essais de Bataille ou de Blanchot) de l'un ou de l'autre, comme les dédicaces en sont une illustration éloquente, Blanchot écrivant ainsi dans une de ses dédicaces à Bataille : « le seul proche dans l'extrême lointain » [237]. Bataille avait d'ailleurs un projet d'études, abandonné, intitulé « Les récits de Maurice Blanchot » [238], et envisagea d'inclure dans le deuxième volume de la Somme athéologique un essai intitulé « Maurice Blanchot » [239]. En effet, Bataille admire beaucoup Blanchot et subit même une certaine influence de sa part (dont témoigne L'Expérience intérieure, avec notamment l'idée que l'autorité s'expie). Blanchot est par ailleurs le premier à écrire un compte rendu de L'Expérience intérieure en 1943 [note 34].

« Bataille a terminé Madame Edwarda en octobre 1941, et il se consacre aussitôt à un petit texte Le Supplice qui deviendra la partie centrale de L'Expérience intérieure, premier livre publié sous son nom réel d'auteur, Georges Bataille, depuis Notre-Dame de Rheims en 1918 [230], [240] »

De nombreux projets communs sont prévus. Bien peu verront le jour. Ce qui compte pour Bataille en 1941, ce sont les discussions informelles, les échanges d'idées, la communauté d'idées qu'ils explorent ensemble. Ils décident de créer un groupe : le collège Socratique, dont les deux maximes essentielles pour Bataille sont « connais-toi toi-même » et « Je ne sais qu'une chose: c'est que je ne sais rien » ce qui, ironiquement était à la base de « l'Expérience intérieure » et du « Non-savoir » [241]. Bataille établit un programme de conférences dont les sujets vont de la condition physique à la philosophie, de la religion, à la tradition poétique. Bataille donne aussi des lectures partielles de L'Expérience intérieure qu'il est en train d'écrire. Chaque membre se présente à chaque séance. La première réunion a lieu dans un restaurant rue de Ponthieu, la deuxième dans les locaux de la Jeune France, une association culturelle soutenue par le gouvernement de Vichy, puis finalement dans l'appartement de Denise Rollin [241]. Les lectures-débats organisées par Bataille réunissent deux cercles d’assistants. Le premier comprend Queneau, Leiris, Fardoulis-Lagrange, le deuxième Pierre Prévost, Xavier de Lignac, Petitot. Maurice Blanchot fait partie des deux groupes [242]. Ces réunions semblent, selon les témoignages de Fardoulis et de Prévost, avoir consisté pour l’essentiel en des lectures de passages de L’Expérience intérieure [243], suivies de débats autour de questions se rattachant à cet ouvrage publié en 1943. Les réunions se poursuivent jusqu’en mars 1943. Cette communauté d’amis, communauté inavouable, se révèle bientôt un échec, Michel Surya parlant de « la communauté de l'impossible à l'impossible communauté » [242]. Il n'est pas certain que l'amitié avec Blanchot ait été très avouable, au moins à cette époque ; comme le remarque Mathieu Bietlot, « parmi le choix de lettres publiées par Michel Surya expédiées par Bataille à la plupart de ses amis [...] aucune lettre destinée à Blanchot [244]. » Néanmoins, si la correspondance connue et publiée entre les deux hommes est si minime, il convient de mentionner que c'est dû au fait que Blanchot a toujours refusé, sauf exceptions, de rendre publique sa correspondance [note 35]; Michel Surya précise que « selon Diane Bataille, le plus grand nombre des lettres écrites par Maurice Blanchot à Georges Bataille aurait intentionnellement été détruit par celui-ci avant sa mort. Maurice Blanchot aurait d'ailleurs fait de même (aux termes d'un accord qui les liait ?) des lettres reçues de Bataille dès qu'il apprit la mort de celui-ci. » [245]

Cependant c'est encore avec Blanchot que Bataille s’engage dans un nouveau projet en 1944. Il fonde un cahier intitulé Actualité, avec Pierre Prévost, qu'il souhaite au départ développer en une collection d'essais chez Calmann-Lévy, et qui devait donner lieu à plusieurs parutions. Le premier volume intitulé L'Espagne libre couvre les dix ans de l'histoire espagnole qui ont suivi la guerre civile. Le second propose d'étudier sous l'angle international les questions économiques et les sciences sociales, le troisième envisage une étude des rapports entre la littérature et la politique en France. Pierre Calmann-Lévy n'accepte de publier que le premier volume, préfacé par Camus, et qui comporte entre autres les signatures de Bataille, Blanchot, Albert Ollivier, Roger Grenier, Federico García Lorca, W. H. Auden [246]. Blanchot assurant la direction, sa présence est assez importante, comme en témoigne une lettre qu'il envoie à Bataille en 1946 pour lui réclamer un article en retard [247]. Ce cahier traitant de politique, et en particulier de l’ Espagne, ne comporte qu’un seul volume qui est édité en 1946 aux éditions Calmann-Lévy. Il est intitulé L’Espagne libre [248]. Albert Camus déclare dans la préface : « Voici neuf ans que les hommes de ma génération portent en eux l’Espagne comme une mauvaise blessure [249] ». La question de l’Espagne est d’ailleurs une blessure faite à toute l’Europe. Elle met en cause la question démocratique. Et selon Jean Cassou qui laisse éclater sa rage, c’est en Espagne qu’a commencé la tragédie européenne [250]. La présence de Maurice Blanchot à la direction d' Actualité témoigne du retournement politique qu'il a opéré pendant la guerre. En 1937, il s'était montré violemment antirépublicain, très hostile à Léon Blum et à la politique d'aide aux « rouges » espagnols [247].

La Revue Critique

George Marshall initiateur du plan Marshall ou « Programme de rétablissement européen », que Georges Bataille approuve
Article détaillé : Critique (revue).

En 1946, Bataille est présenté à Maurice Girodias à l'automne 1945 par Pierre Prévost. Girodias accepte de fonder avec Bataille la revue Critique que Sylvie Patron décrit comme « une encyclopédie de l'art moderne [251] ». Elle porte en sous-titre : Revue générale des publications françaises et étrangères et paraît en juin 1946. L'objectif est de publier des études sur tous les livres considérés comme importants en France comme à l'étranger afin de constituer un « condensé de la production imprimée du monde entier [252] ». Sous la direction de Bataille, le comité de rédaction comprend Maurice Blanchot, Jules Monnerot, Pierre Josserand, Albert Ollivier et Éric Weil. Critique est une somme, les études publiées sont beaucoup plus longues et plus complètes que de simples comptes-rendus critiques [252]. Maurice Girodias, directeur des Éditions du Chêne, a d'abord proposé à Pierre Prévost le création de cette revue. La proposition a rebondi de Prévost à Blanchot et à Bataille, qui forme le projet d'une mise en débat des idées. Mais Critique, dont le titre initial donné par Bataille était Critica, ne devait pas être une revue d'idées pures, mais de commentaires critiques de livres d'idées, d'où le titre finalement choisi. Lors d'un entretien que Bataille donne le 17 juillet 1947 au Figaro littéraire, qui fait suite au prix de la meilleure revue décerné à Critique par les journalistes, la notion d'engagement politique est écartée a priori [253]. Dans ce même entretien, Bataille précise qu'il s'agit de chercher « les rapports qu'il peut y avoir entre l'économie politique et la littérature, entre la philosophie et la politique », et déclare avoir emprunté à l'une des plus anciennes revues françaises le Journal des savants, l'idée d'une « revue représentant l'essentiel de la pensée humaine prise dans les meilleurs livres [254] »

Critique paraît à un moment où la compétition est dure dans le monde de la presse. Des journaux comme Combat (de gauche) et la revue Esprit (tendance catholique) sont bien établis. À cette époque, la revue de Sartre, Les Temps modernes, est prédominante dans les milieux intellectuels, car elle défend la « littérature engagée », avec des plumes prestigieuses. Le journal de Sartre est alors en plein essor [255]. Critique n'a aucune ligne précise : Pierre Prévost et Albert Ollivier y rejettent le communisme tandis que Éric Weil le défend, Blanchot est au centre, rejetant le rejet du communisme, tout comme Bataille qui tient la même position centriste. Les querelles sont vives au sein de la rédaction. Par exemple Éric Weil est contre les publications des ouvrages du marquis de Sade, alors que Bataille les soutient. Mais malgré la diversité des contributions, Critique réussit à « tenir » 4 ans. À partir de 1950, elle est éditée par Les Éditions de Minuit. Bataille y a beaucoup écrit. Il a ensuite rassemblé certains de ses articles, en a augmenté certains pour en faire des ouvrages à part entière. On peut se demander si certains articles n'ont pas été écrits avec l'objectif d'en faire des ouvrages plus développés par la suite. La Part maudite pourrait en être un exemple [256].

En 1947, Bataille se trouve au plus près de l'analyse rationnelle de la situation économique. Il soutient le plan Marshall de Truman. 16 pays étaient alors réunis à Paris. De cette réunion naît en avril 1948 l' OCDE, d'avril 1948 à décembre 1951 les États-Unis ont fourni à l'Europe douze milliards de dollars pour 5/6e sous forme de don, et 1/6 sous forme de prêt [257]. Dans le numéro 8-9 de janvier-février de Critique, il formule de manière prémonitoire l'ébauche d'un projet d'aide que Marshall rend public le 5 juin 1947 [258], [note 36]. Ainsi le mouvement normal et nécessaire de l'activité américaine devrait aboutir à l'équipement du globe entier, sans contrepartie selon Bataille [257]. Mais tout en encourageant le plan Marshall, il « défend » tout à coup l'Union soviétique, cherchant à comprendre la partition du monde en deux blocs. Bataille est désemparé, de nouveau désespéré. Il hait la bourgeoisie. Mais que valent les communistes ? Bataille les définit ainsi : ils offrent « le saut dans la mort », mais quiconque ne le fait pas est assimilable à un bourgeois. Bataille lui-même refuse de se rallier à la bourgeoisie, mais refuse aussi de faire le saut dans la mort ; il cherche à « comprendre comment le monde soviétique, lourd, exténué, coercitif, est un monde de servitude ; un monde où il n’y a d’autre possible que le travail [259] ».

Mais il s’insurge contre la plate protestation morale, inefficace avant guerre, inefficace aujourd'hui. Si le Kremlin cherche une domination mondiale, il ne suffit pas de s'en indigner, il faut agir : la paix n’est possible qu’armée. Bataille ne sera jamais pacifiste. « On mesure mal à quel point il est vain de proposer ce monde-ci au repos. Repos, sommeil ne pourraient être à la rigueur que prodromes de la guerre. » [260] C’est finalement une chance pour l’Occident que l’Union soviétique fasse peser sur lui la crainte d’une menace, cela le fait échapper à la paralysie. La menace se résume en trois points : la « police secrète » ; le « bâillonnement de la pensée », les « camps de concentration » [261].

À partir de là, Bataille abandonne l’ethnologie et la politique pour se consacrer davantage à l’économie, dans une approche anthropologique, ce qu'il nomme « l'économie générale », avec le projet sous-jacent, qu'il caressa toute sa vie, d'écrire une histoire universelle. Ainsi, à l'encontre de l'économie classique, mêlant réflexions sur le pouvoir, la politique, la religion, l'économie, la métaphysique, la physique et la biologie, La Part maudite (publiée aux Éditions de Minuit en 1949) apparaît comme un vaste projet de repenser le monde et l'humanité à partir de « la notion de dépense ». C'est ainsi que Bataille conclut son essai par des propos iconoclastes, car « il s'agit, selon lui, d'en arriver au moment où la conscience cessera d'être conscience de quelque chose. En d'autres termes, prendre conscience du sens décisif d'un instant où la croissance (l'acquisition de quelque chose) se résoudra en dépense, est exactement la conscience de soi, c'est-à-dire une conscience qui n'a plus rien pour objet. [...] Il s’agit pour un homme de ne pas être seulement une chose, mais d’être souverainement. » [262]. Michel Surya y voit « la première tentative d'une métaphysique de la marchandise », qui inspirera par la suite de nombreux penseurs des sciences humaines, économistes, philosophes, anthropologues ou sociologues [note 37]. Et il fait le commentaire suivant : « Bataille ne demande rien de moins que d’avoir de la croissance une conscience simultanément sacrificielle. Posséder serait égal à perdre, accumuler égal à ruiner. Avoir conscience de serait alors exactement identique à avoir conscience de rien. Sans doute est-ce la première tentative d'une métaphysique négative de la marchandise. La question a été parfois soulevée de la part qui revient à Georges Ambrosino [note 38] dans ce livre. Une chose est sûre : Georges Bataille, dans une note de bas de page de l'introduction, le remercie en ces termes : “Ce livre est aussi pour une part importante l'œuvre d'Ambrosino” [...] Il ne fait pas de doute que Bataille a écrit seul ce livre. Mais il ne fait pas davantage de doute qu'il ne l'a pas pensé seul. Ce qui lui est propre est sans difficulté repérable : on dira, pour faire bref, toute la partie sociologique, toute la partie politique, et sans doute une bonne partie ethnologique déjà présente dans des textes antérieurs à la rencontre d'Ambrosino. Reste tout ce qui concerne l'aspect scientifique, et plus particulièrement énergétique. Le physicien qu'était Georges Ambrosino fut là beaucoup plus qu'un conseiller, il en fut l'inspirateur et le correcteur comme en témoigne une lettre du 28 novembre 1945 (Bibliothèque Nationale) : “Voilà les corrections que je suggère, sans plus [...] De ce point de vue, mes suggestions ont l'inconvénient de diminuer cette valeur de choc. Mon rôle est ingrat, c'est celui d'un frein” [263]. »

De Vézelay à Orléans

Une des salles de la Bibliothèque Inguimbertine.
Diane Kotchoubey de Beauharnais à Vézelay, sur la terrasse.
Mithra sacrifiant le Taureau.

Si, pendant l'année 1944 l'activité littéraire de Bataille à Samois a été intense (il a écrit de nombreux poèmes dont L'Alleluiah, poème d'amour destiné à Diane, publié en 1947 [264]) à Vézelay, où il s'établit de 1945 à 1949, sa création littéraire est faible. Il écrit beaucoup pour Critique. En 1947, il publie notamment Méthode de méditation, L'Alleluiah, catéchisme de Dianus, Histoire de rats (Journal de Dianus), Haine de la poésie (qui sera rééditée en 1962 sous le titre L'Impossible, suivi de Dianus et de L'Orestie). Il écrit en 1948 une Théorie de la religion qui est annoncée pour 1949, mais ne paraîtra pas de son vivant. L'essentiel de son travail consiste à remanier, augmenter et rassembler certains textes en une somme cohérente pour donner suite à deux grands projets : d'une part prolonger La Part maudite, avec L'Histoire de l'érotisme (1950-1951, première version de L'Érotisme) et La Souveraineté (1953-1954), dont ne parurent que quelques chapitres donnés à des revues ; et d'autre part réunir ses grands essais « philosophiques » écrits pendant la guerre. C'est ainsi qu'il rassemble L'Expérience intérieure, Le Coupable, Méthode de méditation et Sur Nietzsche sous le titre La Somme athéologique [265]. Bataille reste alors un certain temps sans écrire, mais forme un grand nombre de projets dont celui d'une Histoire universelle, à laquelle il songe depuis 1934 [265], et dont il compte faire une histoire de l'art. De ce projet naîtront La Peinture préhistorique. Lascaux ou la naissance de l'art et Manet en 1955, L'Érotisme en 1957 et Les Larmes d'Éros en 1961. « La vie de Georges Bataille serait sans doute incomplète si nous ne nous posions pas la question de savoir qu'elle aurait pu être cette histoire universelle dont il a si longtemps et si constamment, caressé le projet. La première fois qu'en apparaît l'idée [...] remonte à 1934 [...] En 1960, soit près de trente ans plus tard, son idée n'a pas varié [...] Sans doute Bataille n'a-t-il écrit de 1950 jusqu'à sa mort que peu de pages qui ne puissent et ne doivent être lues comme l'ébauche sans cesse recommencée de ce projet [...] De cette “histoire” parurent cependant l'un en 1955, l'autre en 1961, deux livres : Lascaux, et Les Larmes d'Éros [266]. »

Dès mars 1949, Bataille écrit à Albert Camus pour lui dire qu'il souhaite rassembler les articles qu'il a publiés sur lui dans Critique, sous le titre Albert Camus : moralité et politique. Il se propose de situer Camus par rapport à Nietzsche et Sade, entre surréalisme et existentialisme, entre le stalinisme et le plan Marshall. Terrifié à l'idée que Camus puisse le considérer comme un être épris de cruauté, Bataille assure qu'il condamne énergiquement, et avec horreur, toute cruauté [267]. On ne connaît pas la réponse exacte de Camus, mais il est certain que les deux hommes deviennent amis peu après. Camus est parmi les visiteurs de Carpentras à partir de 1949. Et en 1951, Bataille fait paraître un article dans le numéro 55 de décembre de Critique pour défendre L'Homme révolté contre les attaques de Breton, ainsi que dans le numéro 56 de janvier [268], [269].

Mais pendant toute la période de Vézelay, il est isolé et se débat dans des problèmes d'argent. Selon Jean-Jacques Pauvert, Bataille était alors au bord de la mendicité [270], ayant brûlé le patrimoine que sa mère lui avait laissé en 1930, ce qui le pousse à reprendre son emploi de bibliothécaire [271]. Chaque fois qu'il parle de cette nouvelle situation, il en souligne le caractère d'obligation, répétant qu'il a dû se faire bibliothécaire, regrettant de ne pouvoir se consacrer à sa revue Critique [272], [273].

En 1949, Bataille reçoit sa nomination de conservateur à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras où il s'installe de 1950 à 1951. Le chartiste, qui a fait toute sa carrière à la Bibliothèque nationale, est en disponibilité depuis sept ans à cause d’une tuberculose. Il arrive à Carpentras avec Diane Kotchoubey de Beauharnais, qu'il épouse en 1951 [note 39]. Là, il invite ses amis Albert Camus et René Char, directeurs de la revue Empédocle, ainsi qu' Albert Béguin, cofondateur de la revue et Jacques Dupin, secrétaire de rédaction, avec lequel il se lie d’amitié. Il y publie Comment dire ?

La période de Carpentras est l'une des plus difficiles dans la vie de Bataille. Ni Diane Kotchoubey ni lui-même ne s'y plaisaient vraiment. L'éloignement de Paris et de ses amis lui était pénible bien qu'il assistât aux corridas de Nîmes en compagnie de René Char, Pablo Picasso, Claude Lefort [273], et Michel Leiris, qui avait été le témoin de mariage de Georges Bataille avec Sylvia Maklès en 1928 [note 40]. Lorsqu'il était conservateur de la Bibliothèque Inguimbertine, Bataille aurait réuni une importante collection d’ ex-votos, en particulier ceux de Saint Gens. Son fonds aurait servi de support au court-métrage du CNRS intitulé : Saint Gens, patron des fiévreux et fidèle intercesseur de la pluie et du beau temps, tourné par Jean Arlaud à Monteux et au Beaucet [274].

Des lettres de cette période témoignent d'une grande dépression : « Je sors d'une période d'une grande apathie » ; « Ni Diane ni moi ne nous sommes bien portés à Carpentras [275]. » La solitude de Bataille entre 1949 et 1951 est celle d'un homme contraint de reprendre un emploi à regret, dans une ville qu'il n'aimait pas. La suspension de Critique le jette dans une vacuité intellectuelle. Aussi demande-t-il sa mutation pour Orléans, qu'il obtient à l'été 1951 [276].

Au cours de l’année 1950, ses rencontres avec René Char, son voisin de l'Isle-sur-la-Sorgue, débouchent sur une estime et une amitié sincères. Peu après le lancement de la revue Critique que dirige Bataille, le poète lui avait écrit : « Toute une région majeure de l’homme dépend aujourd’hui de vous ».

René Char a posé, en mai de cette année-là, dans sa revue Empédocle, cette question à tous les écrivains : « Y a-t-il des incompatibilités ? » Il s’adresse ainsi à ses « compagnons d’écriture » : « On affirme sous une grande quantité d’angles que certaines fonctions de la conscience, certaine activités contradictoires peuvent être réunies et tenues par le même individu sans nuire à la vérité pratique et saine que les collectivités humaines s’efforcent d’atteindre. C’est possible mais ce n’est pas sûr. La politique, l’économie, le social et quelle morale [277]. ». Bataille, qui lui avait envoyé depuis 1946 une grande quantité d’aphorismes, répond à son enquête par un long texte, intitulé Lettre à René Char sur les incompatibilités de l’écrivain, dans lequel il défend une conception insubordonnée de la littérature, à l'opposé de l'engagement sartrien [note 41].

Bataille assiste à plusieurs corridas à Nîmes lors de son séjour à Carpentras ; l’épisode du matador Manuel Granero et de sa blessure mortelle avaient déjà été évoqués dans Histoire de l’œil : « Bataille observe la corrida à travers le prisme de ses fantasmes, évoquant la mort de Manuel Granero qu’il trouvait « différent des autres matadors en ce qu’il n’avait nullement l’apparence d’un boucher, mais d’un prince charmant, bien viril, parfaitement élancé » [278] ». Bataille s'y expose avec tous ses fantasmes, depuis la frénésie sexuelle, les références à l'urine, l'orgasme, l'œuf, l'œil, toutes images cristallisant ses fantasmes, dont le seul rapport avec la tauromachie, selon Berman est que Bataille se livre comme le torero au milieu de l'arène [279].

Toutefois, la plupart des écrits sur le rôle sacrificiel de la tauromachie et son lien avec les mythes antiques est à mettre au crédit d’une école fondée par Leiris, Montherlant et d’autres écrivains aficionados. Cette théorie rattache la tauromachie à l’ Antiquité grecque en s’inspirant des mythes de Mithra, du Minotaure et du sacrificiel [280]. Sans doute à cause de sa proximité avec Michel Leiris, inventeur de la « révélation d’un culte du taureau » en 1926, en compagnie de Picasso, « lors d’une corrida médiocre à Fréjus [281] », on a assimilé Bataille à un fervent amateur de tauromachie [note 42]. Mais sa présence dans les arènes, initiée en Espagne en 1922, ne reprend qu'à partir de 1950, date à laquelle il est muté à Carpentras.

Dans le no 3 de la revue Documents, entièrement consacré à un hommage à Picasso, en 1930, Bataille évoque le culte mithriaque dans son article « Soleil pourri ». Il n'y rattache aucunement la corrida au culte du taureau, mais fait un rapprochement entre le soleil, Mithra et Prométhée : « Mythologiquement, le soleil regardé s’identifie avec un homme qui égorge un taureau (Mithra), avec un vautour qui mange le foie (Prométhée) ; celui qui regarde avec le taureau égorgé ou avec le foie mangé. » [282] Il développe la notion de culte mithriaque en rappelant que dans l'Antiquité, ce culte du soleil se faisait dans une fosse. Des hommes s'y tenaient nus, tandis qu'un prêtre sur un clayonnage au-dessus d'eux égorgeait un taureau : « le taureau lui-même est aussi pour sa part une image du soleil, mais seulement égorgé. » [283]

Bataille est nommé conservateur de la Bibliothèque municipale d’ Orléans, où il s’installe avec son épouse et leur fille en 1951. « C'était le Diable qui arrivait à Orléans. Mais quand on a vu l'homme lui même qui donnait une tout autre apparence, les esprits ont été calmés [284]. » C'est d'ailleurs à Orléans que certains de ses livres « les plus lourds, les plus pénibles - et les plus “scandaleux” » ont été écrits : Histoire de l'érotisme, La Souveraineté, « textes où la dimension tragique et éveillante de la mort est la plus considérable » [285], mais aussi Ma mère.

Les dernières années

Lascaux et Manet

Lascaux Bison et sorcier ithyphallique.
Olympia, Manet dont le regard indifférent rappelle à Bataille Madame Edwarda.
Manet par Carolus-Duran, 1880

En mai 1954, Bataille se rend à Montignac pour visiter la grotte de Lascaux, mise au jour en septembre 1940, avec son ami Albert Skira. Cette visite est surtout destinée à convaincre l'éditeur de publier un volume sur la préhistoire de l'art dans sa collection « Les grands siècles de la peinture », qui totalisera quatorze volumes entre 1953 et 1959 [286].« Bataille a toujours été fasciné par Lascaux et l'art préhistorique en général depuis les années 1920 [...] cet art préhistorique témoigne de la naissance chez l'homme de la conscience des travaux non-utilitaires. Les images préhistoriques et les sculptures souvent informes [...] qu'elles aient une raison d'être dans les religions préhistoriques, ou non, [...] révèlent une dychotomie entre les humains et leurs monde, entre humains et animaux, et entre humains et l'espace matériel des grottes dans lesquelles ils ont peint [287]. » Cette année-là, la visite de Bataille a un but bien précis : convaincre Skira de son projet de livre sur sla préhistoire de l'art. Il a déjà visité la grotte de Lascaux, dès la fin de l'année 1952 comme le rapporte Stuart Kendall dans Critical review [288]. Bataille écrit : «  Il y a plus de douze ans aujourd'hui que la caverne de Lascaux fut découverte, dans le mois de septembre 1940. Je puis maintenant admirer à loisir ces peintures stupéfiantes à même la roche, si parfaites et si fraîches qu'elles me semblent d'hier [289]. » En décembre 1952 il a donné à Orléans une conférence sur Lascaux [290], [note 43]. Bataille a travaillé sur le sujet à la fois comme archéologue, anthropologue, spécialiste de la préhistoire, en s'appuyant sur l'avis d'experts, surtout l' abbé Breuil, avec lequel il a de fréquentes discussions, l'abbé André Glory, qui s'occupe des relevés, études des objets et peintures de Lascaux, et les ouvrages de Fernand Windels, Johannes Maringer ou Horst Kirchner. La préhistoire fascine Bataille depuis 1920, et dans la revue Documents (1930, no 7), il avait déjà publié un article intitulé « L'art primitif ». Dans les années 1952-1953 il a déjà écrit plusieurs articles, sur la préhistoire et l'art pariétal, notamment « Le passage de l'animal à l'homme et la naissance de l'art » [291], ou « Au rendez-vous de Lascaux, l'homme civilisé se retrouve homme de désir » [292] . Son livre porte le titre La Peinture préhistorique. Lascaux ou la naissance de l'art, et paraît chez Skira en 1955 [293].

Peu après avoir terminé Lascaux, l'écrivain s'attache à écrire une «  étude complémentaire  de la modernité » telle qu'elle est révélée par la peinture d' Édouard Manet, auquel il s'est intéressé très tôt, à l'époque où sa cousine, Marie-Louise Bataille, écrivait sur ce sujet, en collaboration avec Georges Wildenstein et Paul Jamot, et dont les travaux ont servi de source à Bataille pour son propre livre. Skira a publié les deux livres Lascaux ou la naissance de l'art et Manet à la fois en français et en anglais. Une autre source pour le Manet de Bataille a été Les Voix du silence [note 44], [287]. Pour lui, l'ère moderne de la peinture moderne commence avec Manet [294]. Avec Olympia, Manet renverse la rhétorique de la représentation, l'indifférence dans le regard de cette femme nue, rappelle à Bataille celle de Madame Edwarda, cette même provocation, cette même nudité : le Manet de Bataille peut être lu comme une biographie à peine voilée, une description de ses propres motivations, et la description de Manet, une auto-description de Georges Bataille [295]. Dès l'introduction, il s'identifie à Manet en brossant de lui un portrait « d'homme élégant » : « Je me figure Manet, au dedans, rongé par une fièvre créatrice qui exigeait la poésie, au-dehors railleur et superficiel. “Railleur à Tortoni” [...] qui était alors le café élégant [296] », avec un souci du vêtement qu'il avait lui-même, reprenant les descriptions d' Antonin Proust [note 45]. « À la campagne comme à la ville [...] , il était invariablement vêtu d'un veston ou d'une jaquette serrée à la taille, d'un pantalon de couleur claire, et il se coiffait d'un chapeau très élevé à bords plats [297] ». Les historiens d'art de la fin du e siècle et du e siècle notent que Bataille a évité de parler de ses peintures religieuses, suivant en cela les historiens d'art de l'époque. « L'image d'un Manet résolument laïque, aussi rebelle aux poncifs esthétiques qu'aux superstitions de l'église s'est ensuite transmise à l'histoire de l'art, gardienne du temple, notamment en son versant moderne. Pouvait-on admettre au e siècle que le peintre d'Olympia ait tâté de la Bible [...] » [298], [note 46]?

En décrivant le style de Manet, Bataille use souvent du mot « indifférence », avec lequel il qualifie non seulement le portrait de Olympia comme facteur érotique, mais aussi tout l'œuvre de Manet [note 47] : « ... l'élégance sobre, l'élégance dépouillée de Manet atteignit vite la rectitude, non seulement dans l'indifférence, mais dans la sûreté “active” avec laquelle elle sut exprimer l'indifférence [299]. »,« L'indifférence de Manet est l'indifférence suprême, celle qui sans effort est cinglante, celle qui, scandalisant, ne daignait pas savoir qu'elle portait le scandale en elle. [...] J'ai dit du principe actif de cette élégance qu'il se trouvait dans l'indifférence [...] [300] » Ce commentaire ramène davantage à Madame Edwarda qu'à la peinture de Manet. Bataille plaque sur le peintre ses propres fantasmes érotiques, voire pornographiques. Une attitude que ne manque pas de remarquer Philippe Sollers, lors de l'exposition Manet au musée d'Orsay en 2011 : « Le Manet [de Bataille], m'a paru très singulier à cause de l'insistance mise par Bataille sur ce qu'il appelle l'indifférence de Manet, “l'indifférence suprême”, celle qui n'est même pas consciente de faire scandale. [...] Manet, en bon magicien, s'est servi de la récusation sexuelle fondamentale pour vous la montrer [...] C'est ça le point qui me paraît important, que Bataille a vu. Mais comme il était pris, lui, dans des récits érotiques durs - il est allé aussi loin que possible par rapport à l'hystérie féminine -, on comprend qu'il ait été saisi devant l'apparente froideur de Manet. On ne voit pas Manet se livrant à des fantaisies de bordel [...] C'est la raison pour laquelle toute personne qui en reste à la pornographie et à son micmac ne peut être que désorientée par Manet. Bataille, à mon avis, en 1955 (époque sinistre), n'a pas pu voir ce qui est au-delà de l'indifférence, et pourquoi, grâce à cette indifférence, une renaissance était en cours dans la peinture de Manet. Pas “l'art moderne”, mais tout simplement le grand art [301]. »

S'il est vrai que le Manet de Bataille s'appuie beaucoup sur les critiques qui l'ont précédé, qu'il fait parler en citation : Paul Valéry [302], Jules Claretie [303], Antonin Proust [296] s'il est vrai que Bataille a été probablement inspiré par Les Voix du silence d' André Malraux en particulier pour les références de Manet à Goya [304], [305], et si de manière autobiographique, il s'attache beaucoup aux œuvres à scandale [306], ou subversives [307], qui rappelle les scandales de ses textes comme le Bleu du ciel ou Madame Edwarda, il n'en reste pas moins que Bataille est le seul à comprendre l'exceptionnelle qualité de certains portraits de Manet : Portrait de Stéphane Mallarmé (Manet) [308], et la façon dont il a renouvelé le genre des natures mortes: «  L'Asperge (1880) [...] est un des tableaux qui témoigne le plus gaiement de l'enjouement du peintre à son aise chaque fois qu'il pouvait échapper à la convention sans recourir à l'arbitraire. Ce n'est pas une nature morte comme les autres: morte elle est en même temps enjouée [309] » ou encore à propos des Deux roses sur une nappe 1882-1883 « Manet a mis l'image de l'homme au niveau de celle de la rose ou de la brioche [...] [310] »

Dernier groupe politique et « Affaire Sade »

En novembre 1955, Dionys Mascolo (époux de Marguerite Duras), Robert Antelme, Marguerite Duras, Edgar Morin et Louis-René des Forêts organisent un comité d'intellectuels opposés à la guerre d'Algérie dont tous les membres sont issus du parti communiste, mais dont le cercle s'agrandit bientôt de non-communistes comme Cocteau, Lévi-Strauss, Breton [311], Sartre. Bataille se joint à ces nouveaux amis, et à la réunion du comité qui a lieu le à la Salle des Horticulteurs, rue de Grenelle à Paris [312]., [313] Il signe la pétition que l' Abbé Pierre, René Julliard, Jean Rostand, Jean-Louis Barrault, Irène Joliot-Curie et de nombreux autres signent pour une « cessation de la répression du peuple algérien [...] cessation de la discrimination raciale » [314] et dont l'hebdomadaire L'Express se fait l'écho le 7 novembre [314]. Mais à cause de sa santé défaillante, Bataille n'ira pas plus loin dans son soutien à cette initiative, et en 1960, il ne signera pas la déclaration sur le droit à l'insoumission dit Manifeste des 121, initié et rédigé par Mascolo et Blanchot. S'il s'est initialement joint au comité, c'est en grande partie à cause de l'admiration qu'il porte à Dionys Mascolo, qu'il connaît depuis 1942, et dont il est l'ami depuis 1950. En 1953 il lui a écrit une lettre très élogieuse après la parution de son livre Le Communisme : révolution et communication ou la dialectique des valeurs et des besoins [315], et il s'est rapproché du groupe de dissidents marxistes Arguments, fondé par Mascolo et Kostas Axelos. L'activité au sein de ce groupe le console en quelque sorte de l'échec de Contre-Attaque, mais il n'a plus l'énergie nécessaire pour y participer [312].

À partir de 1954, Bataille a ressenti de violentes douleurs qui se sont amplifiées au point qu'en 1955, il consent à consulter l'un de ses plus anciens amis, le docteur Théodore Fraenkel à l' hôpital Lariboisière. Fraenkel diagnostique une artériosclérose cérébrale, Bataille se sait condamné à terme. Il a cinquante-huit ans, il lui reste sept années à vivre. En s'enfonçant dans la maladie, l'écrivain connaît des moments à la limite de la folie. Cependant, lui, « l'auteur inavoué de livres clandestins », n'hésite pas à venir témoigner au procès fait à Jean-Jacques Pauvert pour avoir édité quatre livres de Sade : La Philosophie dans le boudoir, La Nouvelle Justine, Juliette, Les Cent vingt journées de Sodome [316]. Parmi les témoins cités se trouvaient Cocteau, Breton, et Paulhan. Seuls Bataille et Jean Paulhan viennent témoigner le 15 décembre 1956 [316]. « Cocteau adressa au tribunal une courte lettre que lut Me  Maurice Garçon, avocat de la défense. André Breton, absent de Paris, adressa quant à lui un texte qui, malencontreusement égaré, ne put être lu au procès [316]. » Bataille s'est adressé au juge non pas en tant qu'écrivain et ami de Pauvert, mais en tant que bibliothécaire et « philosophe ». « C'était la première fois de sa vie qu'il se décrivait ainsi, lui qui avait toujours refusé cette étiquette [317]. » Son témoignage contribue autant à la reconnaissance de la valeur philosophique et éthique de l'œuvre de Sade qu'à celle du travail d'éditeur de Pauvert, qui finit par obtenir un sursis en appel l'année suivante : « c'est ici la philosophie que je représente [...] j'estime que pour quelqu'un qui veut aller jusqu'au fond de ce que signifie l'homme, la lecture de Sade est non seulement recommandable, mais parfaitement nécessaire. » [318] Cette « Affaire Sade » [note 48]ainsi que les lectures que Bataille fait de Sade, trouvent un écho dans plusieurs de ses articles, et surtout dans un chapitre de La Littérature et le mal, essai publié l'année suivante [319].

À la même époque, Bataille se penche sur la « philosophie traditionnelle », et sur le concept de l' histoire universelle, sur la Fin de l'histoire, il écrit plusieurs articles sur Hegel pour lequel son intérêt remonte aux années 1920-1930. Entre autres : « Hegel, la mort et le sacrifice » (paru dans un numéro de Deucalion sur les « Études hégéliennes », octobre 1955), « Hegel, l'homme et l'histoire » dans Monde nouveau-Paru (janvier 1956), et « Qu'est-ce que l'histoire universelle ? », paru dans Critique (août-septembre 1956) [320]. Après avoir vainement tenté d'intéresser Queneau [321], il reprend le sujet vingt ans après, avec un projet intitulé La Bouteille à la mer ou Histoire universelle des origines à nos jours avant un éventuel désastre. Puis en janvier 1957, par le biais de Dionys Mascolo, il propose un ensemble d'articles sur la littérature qu'il avait d'abord publiés pour une grande partie dans Critique, entre 1946 et 1952, et qui sont réunis sous le titre La Littérature et le mal [319].

Une reconnaissance tardive

  Hôpital Laennec de Paris où Bataille mourut.

Trois livres de Bataille paraissent simultanément chez trois éditeurs différents en 1957 : chez Gallimard La Littérature et le mal, aux Éditions de Minuit L'Érotisme, chez Pauvert Le Bleu du ciel. L'auteur connaît alors une brève notoriété, ce qui lui vaut un entretien avec Marguerite Duras au cours duquel il fait preuve d'un singulière ironie : à la question « s'il pourrait exister une “apparence extérieure” » il répond : la « vache dans un pré [322]. » Lorsque Duras insiste pour lui faire dire qu'il est communiste, Bataille répond seulement « même pas [323] », indiquant ainsi qu'il n'est pas non plus anti-communiste, qu'il ne fait que se soustraire aux exigences d'une idéologie comme il s'est soustrait à toute exigence « engageant quelque responsabilité que ce soit [323]. L'entretien avec Duras est publié dans France observateur du 12 décembre 1957 ; il est suivi en mai 1958 d'un entretien télévisé avec Pierre Dumayet dans l'émission Lectures pour tous [324]. En 1958, le premier numéro de La Cigüe [325], titré « Hommage à Georges Bataille », lui est entièrement consacré, avec des contributions de René Char, Jean Fautrier, Michel Leiris, Jean Wahl, Marguerite Duras, et bien d'autres. Les écrits de Bataille commencent à être reconnus non seulement par ses pairs, mais aussi par une jeune génération d'intellectuels et d'écrivains [326].

Bataille est cependant très las, mais malgré son état de santé, il se lance pendant un an dans l'élaboration d'un projet que lui propose Maurice Girodias : la création d'une revue sur l'érotisme. Ce projet avorté portait le titre de Genèse, et sa parution devait être trimestrielle, simultanément en français et en anglais ; Bataille travaille au sommaire avec Patrick Waldberg. Mais les différends entre Bataille et Girodias s'aggravent au cours de l'élaboration du projet, notamment sur les questions de financement, mais aussi parce que Girodias souhaite, comme il l'écrit dans une lettre à Bataille du 11 août 1958, que Genèse s'adresse davantage au « lecteur moyen [327] ». Auprès de Waldberg, il précise davantage son objectif : que la revue comporte davantage d'« images véhémentes » et séduise « la clientèle des pervers », ce à quoi ni Bataille ni Waldberg ne consentent [328]. Bataille et Waldberg ont l'intention de faire appel à leurs amis : Leiris, Métraux, Pia, René Leibowitz ainsi qu'à Man Ray, Gilbert Lely, Robert Lebel. Ils conçoivent cette publication comme une nouvelle version de Documents et hésitent d'abord entre plusieurs titres : Genèse, Transgression, Innocence, Confession, L'Espèce humaine (titre du livre de Robert Antelme). Finalement, Girodias se retire en décembre 1958 [329], et le projet avorte.

Alors qu’il a de plus en plus de difficultés à travailler, il publie en 1959 Le Procès de Gilles de Rais, ouvrage dont se servira son neveu Michel Bataille pour établir une biographie de Gilles de Rais [330]. Le 10 mai 1960, sa fille aînée, Laurence Bataille [note 49], est arrêtée pour son aide au Front de Libération National (FLN) algérien, ce qui ajoute encore aux difficultés du père ; elle est libérée en juillet [331]. Malgré ses souffrances permanentes, grâce à sa collaboration avec Joseph-Marie Lo Duca, qui dirige la « Bibliothèque Internationale d'Érotologie » chez Pauvert, et l'aide de son secrétaire Jacques Pimpaneau, il parvient à finir en 1961 Les Larmes d’Éros, le dernier livre, abondamment illustré (surtout de reproductions d'œuvres d'art), qui sera édité de son vivant, au terme de deux ans et demi de travail. Néanmoins, malgré le désir de Bataille d'« en faire un livre plus remarquable qu'aucun de ceux qu'[il a] déjà publiés », selon ce qu'il écrit à J.M. Lo Duca le 5 mars 1960 [332], l'ouvrage souffre d'une certaine précipitation éditoriale, car il est celui d'un homme malade, épuisé, proche de la mort, et dans une certaine mesure, l'état définitif du livre, en particulier en ce qui concerne la constitution de l'iconographie, lui a échappé. Ce que commente ainsi Michel Surya : « son érudition - remarquable - dissimule mal ce qu'a ce livre de contraint et, à la fin, d'empêché », parlant d'« un livre trop caricaturalement récapitulatif pour être tenu davantage qu'un assortiment d'images (au demeurant, magnifiques) » [333].

La même année, il accorde un long entretien à Madeleine Chapsal, dans lequel il esquisse un bilan de sa vie [note 50]. Bataille confie : « Ce dont je suis le plus fier, c'est d'avoir brouillé les cartes [...], c'est-à-dire d'avoir associé la façon de rire la plus turbulente et la plus choquante, la plus scandaleuse, avec l'esprit religieux le plus profond. » [334]. Selon Michel Surya, « il faudrait pouvoir tout citer de cet entretien ; citer ce que Bataille dit, pour finir, du désordre [...] de la fièvre et de la rage. De la rage surtout qu'il faut entendre aussi comme ce par quoi Bataille solde tout ce qu'il a pensé et entrepris politiquement, une rage dont la nature est telle que rien ne peut prétendre l'apaiser ni l'épuiser, une rage contre l'état des choses existant, une rage contre la vie elle-même [...] » Surya cite à ce propos un autre extrait de l'entretien de février 1961 : « Il est très clair que n'importe comment, quel que soit le genre de société que nous ayons, à la limite, cette rage se retrouvera toujours, parce que je ne crois pas qu'on puisse atteindre un état de choses tel qu'il permettrait de venir à bout de cette rage [3]. » En 1961 paraît aux éditions Gallimard la réédition de Le Coupable augmenté de la version définitive de L'Alleluiah [335]. Alors qu'il a toujours connu des problèmes d'argent, « rien de ce qu'il a écrit jusqu'ici ne lui a donné les moyens de se consacrer à son œuvre », une vente de solidarité est organisée à son profit à l' hôtel Drouot, le 17 mars 1961. Les œuvres d'amis artistes, notamment celles de Arp, Ernst, Giacometti, Fautrier, Masson, Picasso, Miró, sont vendues par Maître Maurice Rheims, ce qui lui permet d'acheter un appartement à Paris, au no 25 de la rue Saint-Sulpice [336], où il vécut du à sa mort, le 9 juillet de la même année. Muté à sa demande à la Bibliothèque nationale, il quitte Orléans, mais ne peut prendre ses fonctions.

Il finit intellectuellement isolé et brouillé avec la plupart de ceux avec qui il a partagé des projets communs [note 51]. « Le 8 juillet au matin, en présence d'un ami, Jacques Pimpaneau, Georges Bataille mourut [...] il est enterré civilement au cimetière de Vézelay, il n'y eut que des paysans pour l'accompagner [337]. » Les biographes ne s'accordent pas sur les circonstances de sa mort. La chronologie établie par Marina Galletti dans le volume de la Pléiade (Romans et récits), qui ne donne pas les mêmes informations que Surya, résume ainsi la fin de Bataille : « tombé dans le coma, chez lui rue Saint-Sulpice, dans la nuit du 7 au 8, il décède à l' hôpital Laennec de Paris le . Il est inhumé civilement au cimetière de Vézelay, en présence de Diane, Jean Piel, Jacques Pimpaneau, Michel et Zette Leiris [338]. » La biographie de Stuart Kendall résume ainsi les derniers jours de Georges Bataille : « Diane a emmené Julie en Angleterre, laissant Bataille seul. Il travaille alors sur l'éventuelle adaptation cinématographique de Histoire de l'œil. Dans la nuit du 7 juillet, il tombe dans le coma et il est transporté à l'hôpital du Dr. Fraenkel. Il meurt le 9 au matin après avoir brièvement repris conscience [339]. »

Auréolé d'un prestige considérable dans les milieux intellectuels, surtout connu pour ses écrits sur l'érotisme qui ont fait scandale, il reste mal connu du grand public et très peu lu [18]. Il fait cependant l'objet d'un très grand nombre d' études et d'exégèses. Son œuvre échappe à toute classification : « les catégories traditionnelles, les délimitations qu'elles établissent, se révèlent inappropriées ou encombrantes dès lors qu'on veut rendre compte de l'ensemble d'une œuvre comme celle de George Bataille. Car cette œuvre, il saute aux yeux qu'elle a quelque chose du tourniquet [2]. » D'autant plus qu'il s'est évertué à brouiller les pistes, ainsi que le montre par exemple Jean-Louis Cornille dans un article intitulé « Bataille le prestidigitateur, ou comment brouiller les cartes » [340].

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