Charles Péguy

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Charles Péguy
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Portrait de Charles Péguy par Jean-Pierre Laurens.

Naissance
Orléans
Décès (à 41 ans)
Villeroy (Seine-et-Marne)
Activité principale
Distinctions
Auteur
Langue d’écriture Français
Genres
Adjectifs dérivés Péguyste

Compléments

Charles Péguy
Nom de naissance Charles Pierre Péguy
Naissance
Orléans
Décès (à 41 ans)
Villeroy (Seine-et-Marne)
Mort au combat
Allégeance Drapeau de la France  France
Arme Armée de terre
Unité 276e régiment d'infanterie
Grade Lieutenant
Années de service 1893 (classe)1914
Conflits Première Guerre mondiale
Commandement 19e compagnie du 276e RI
Faits d'armes Bataille de la Marne
Distinctions Chevalier de la Légion d'honneur [1] (à titre posthume)
Croix de guerre 1914-1918 [2]

Charles Pierre Péguy ( Orléans,  ; Villeroy, ) est un écrivain, poète et essayiste français. Il est également connu sous les noms de plume de Pierre Deloire et Pierre Baudouin [3].

Son œuvre, multiple, comprend des mystères d'inspiration médiévale en vers libres [Note 1], comme Le Porche du Mystère de la deuxième vertu ( 1912), et des recueils de poèmes en vers réguliers, comme La Tapisserie de Notre-Dame ( 1913), d'inspiration mystique, et évoquant notamment Jeanne d'Arc, un personnage historique, symbole de l'héroïsme des temps sombres, auquel il reste toute sa vie profondément attaché. C'est aussi un intellectuel engagé : après avoir été militant socialiste libertaire [4], anticlérical, puis dreyfusard au cours de ses études, il se rapproche à partir de 1908 du catholicisme et du nationalisme [5]; il reste connu pour des essais où il exprime ses préoccupations sociales et son rejet de l'âge moderne [Note 2], où toutes les antiques vertus se sont altérées ( L'Argent, 1913). Le noyau central et incandescent de toute son œuvre réside dans une profonde foi chrétienne qui ne se satisfaisait pas des conventions sociales de son époque.

Biographie et œuvre

Jeunesse

En 1885, en uniforme de pensionnaire au lycée Pothier d'Orléans.

Charles Péguy naît en 1873 à Orléans dans une famille modeste. Sa mère, Cécile Quéré, est rempailleuse de chaises. Son père, Désiré Péguy (21 février 1846 - 18 novembre 1873), est menuisier ; il mourra d'un cancer de l'estomac (maladie contractée par le pain du siège de Paris en 1870 [6] comme son fils en sera persuadé [7]) dix mois après la naissance de l'enfant, qui est alors élevé par sa grand-mère et sa mère. Durant cette enfance, Charles Péguy connaît non pas la misère, mais une austère et digne pauvreté dont il gardera le souvenir lumineux, parlant de « l'honneur, de la piété de l’ouvrage bien faite » : « J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales » [8]. De 1879 à 1885, il fréquente les classes de l'école primaire annexe de l' École normale d'instituteurs d' Orléans. C'est au sein de « cet admirable monde de l'enseignement primaire » que le jeune Péguy est formé aux nobles valeurs de « l'ancienne France », l'honneur et la fierté du travail bien fait, la décence, le sens du respect étendu à tous les âges de la vie humaine, et « cette grande bonté affectueuse et paternelle, cette piété de tuteur et de père » [9] que l'enfant trouvait chez tous les maîtres de l'enseignement primaire dans les années 1880. Le voisin de la famille, le vieux briscard Louis Boitier, lui récite Les Châtiments et le premier, lui donne le goût des vers de Victor Hugo qui vont chanter dans sa mémoire [10].

L'ayant remarqué, le directeur de l'École normale, Théodore Naudy, le fait entrer en 1885 au lycée d'Orléans en lui faisant obtenir une bourse qui lui permet de continuer ses études. Pendant ces années passées à Orléans, Péguy suit des cours de catéchisme auprès de l'abbé Cornet, chanoine de la cathédrale. En classe de quatrième, son professeur de lettres, Jules Doret, lui fait apprendre par cœur les poèmes de Hugo, et Péguy témoignera plus tard de l'emprise que les vers célèbres de Napoléon II [Note 3] ont exercé sur lui [11]. Au lycée Pothier, quoique bon élève, il se fait remarquer par son caractère : en avril 1889, le proviseur du lycée écrit sur son bulletin : « Toujours très bon écolier, mais j'en reviens à mon conseil du dernier trimestre : gardons-nous du scepticisme et de la fronde et restons simple. J'ajouterai qu'un écolier comme Péguy ne doit jamais s'oublier ni donner l'exemple de l'irrévérence envers ses maîtres » [12].

Il obtient finalement son baccalauréat le . Demi-boursier d'État, Péguy prépare ensuite le concours d'entrée à l' École normale supérieure au lycée Lakanal, à Sceaux, puis au collège Sainte-Barbe où il suit avec Raoul Blanchard les cours d'allemand d'Albert Lange au Lycée Louis-le-Grand [13]. Il fréquente encore la chapelle du lycée Lakanal en 1891-1892. D'après son condisciple Albert Mathiez, c'est peu à la fin de cette période qu'il devient « un anticlérical convaincu et pratiquant [14] ». Il intègre l' École normale supérieure le , sixième sur vingt-quatre admis. Entre-temps, il s'engage le 11 novembre 1892 comme soldat de première classe au 131e régiment d'infanterie d'Orléans et y fait son service militaire jusqu'au 27 septembre 1893 [15].

À l'École normale supérieure, il est l'élève de Romain Rolland et d’ Henri Bergson, qui ont une influence considérable sur lui : « Nourri… de la fleur de l'esprit classique en même temps que des généreux idéaux de l'esprit moderne, Péguy était appelé à concilier en lui les appels les plus divergents et à incarner la totalité de l'esprit français » [16]. Il y affine également ses convictions socialistes, selon une vision personnelle faite de rêve de fraternité et de convictions tirées de sa culture chrétienne, qu'il affirme dès sa première année à l'École. Lorsqu'éclate l' affaire Dreyfus, il se range d'emblée du côté des dreyfusards. En février 1897, il écrit son premier article dans la Revue socialiste [17], et en juin 1897, achève d'écrire Jeanne d'Arc, un mystère lyrique en vue duquel il a effectué un important travail de documentation.

Son socialisme libertaire [18], [19], [20] n'est pas un programme politique, et ne relève pas d'une idéologie plus ou moins fondée sur le marxisme ; pour Péguy, le socialisme choisi et formulé dès sa jeunesse est essentiellement un idéal rêvé de société d'amour et d'égalité entre les hommes : « Comme il eut souci de tenir ensemble sa foi politique et sa foi religieuse, Péguy n'entend pas séparer son baptême et sa culture » [16].

Sur la Commune de Paris, Charles Péguy a écrit dans Notre jeunesse : « Le 18 mars même fut une journée républicaine, une restauration républicaine en un certain sens, et non pas seulement un mouvement de température, un coup de fièvre obsidionale, mais une deuxième révolte, une deuxième explosion de la mystique républicaine et nationaliste ensemble, républicaine et ensemble, inséparablement patriotique » [21].

L'affaire Dreyfus

Article détaillé : Affaire Dreyfus.

Charles Péguy, dès le début de ses études supérieures, est profondément révolté par l' antisémitisme — au point d'avoir réclamé une réparation par duel au pistolet après une plaisanterie faite sur son ami Albert Lévy. Il garde de l'année 1898 le souvenir d'un « temps inoubliable de béatitude révolutionnaire » [22]. En janvier de cette même année, il signe toutes les protestations publiées dans l'Aurore pour demander la révision du procès Dreyfus, alors même qu'il prépare l' agrégation. Il participe à de nombreux affrontements entre dreyfusards et antidreyfusards.

Intellectuel et visionnaire

Le , il épouse civilement Charlotte-Françoise Baudouin (1879-1963), sœur de Marcel Baudouin, un de ses proches amis décédé en juillet 1896, et s'installe avec elle au 7, rue de l'Estrapade (aujourd'hui no 21). Ils ont quatre enfants : Marcel (1898-1972), Germaine (1901- 1978), Pierre (1903-1941) et Charles-Pierre (1915-2005). Le , il est promu sous-lieutenant de réserve [23]. Un an plus tard, il fonde, près de la Sorbonne, la librairie Bellais, qui sert de quartier général au mouvement dreyfusiste ; son échec à l' agrégation de philosophie l'éloigne définitivement de l'université. À la même époque, il écrit dans la Revue blanche [24].

Cependant, dès 1900, après la quasi-faillite de sa librairie, il se détache de ses associés Lucien Herr et Léon Blum et fonde dans la foulée les Cahiers de la Quinzaine, au 8 rue de la Sorbonne, revue destinée à publier ses propres œuvres et à faire découvrir de nouveaux écrivains. Romain Rolland, Julien Benda, Georges Sorel, Daniel Halévy et André Suarès y contribuent. Le premier numéro paraît le , tiré à mille trois cents exemplaires ; en quatorze années d'existence et deux cent vingt-neuf Cahiers à parution très irrégulière, la revue ne dépasse jamais les mille quatre cents abonnés, et sa survie reste toujours précaire. Il fut un farouche défenseur de la cause arménienne, lors des massacres qui préludèrent au génocide [25].

En 1913, dans L'Argent, Charles Péguy est le premier à employer l'expression « hussards noirs » [26] à propos des élèves-maîtres de l'École normale d'Orléans dont il fréquenta l'école primaire annexe de 1879 à 1885 : l'expression est employée depuis lors pour désigner les instituteurs de la IIIe République après le vote des lois Jules Ferry.

En politique, après sa « conversion [27] » au socialisme, Péguy soutient longtemps Jean Jaurès [28], avant qu'il n'en vienne à considérer ce dernier, à cause de son pacifisme, comme un traître à la nation [29] et à sa vision du socialisme : car pour Péguy, « le parti politique socialiste est entièrement composé de bourgeois intellectuels. Ce sont eux qui ont inventé le sabotage et la double désertion, la désertion du travail, la désertion de l'outil. Pour ne point parler ici de la désertion militaire. [...] Ce sont eux qui ont fait croire au peuple que c'était cela le socialisme et que c'était cela la révolution » [30], [31]. Dans l'immédiat avant-guerre et le climat de fièvre d'une revanche longtemps espérée sur l'Allemagne, il écrit dans le Petit Journal daté du 22 juin 1913 : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos » [32].

Pour Péguy, la République se doit de poursuivre, par son organisation, ses exigences morales et donc son énergie, l'œuvre de progrès de la monarchie au service du peuple tout entier, et non pas au service de quelques-uns – comme la IIIe République le faisait selon lui, à cause de la faiblesse de son exécutif et de l'emprise abusive des partis. Son nationalisme est spontanément philo-judaïque par fidélité aux racines autant judéo-chrétiennes que gréco-romaines de la France. Pour lui, la « race française » est le fruit millénaire d'une correspondance entre un peuple et une terre irriguée par des siècles de christianisme ; le christianisme est d'abord païen, au sens du latin paganus (paysan). C'est à cette vision de la nation qu'adhèrent plus tard Bernanos et de Gaulle. Par conviction, il s'oppose fermement à cet « universalisme facile » qui commence, à ses yeux, à marquer la vie économique et culturelle : « Je ne veux pas que l'autre soit le même, je veux que l'autre soit autre. C'est à Babel qu'était la confusion, dit Dieu, cette fois que l'homme voulut faire le malin » [33]. Pour Péguy, tout ce qui relève de la confusion et du désordre nous enchaîne ; ce sont l'ordre, l'organisation, la rationalité qui libèrent.

La profonde influence d'Henri Bergson

Péguy, disciple de Bergson dès 1898, quand le philosophe fut nommé maître de conférence à l' École normale supérieure, exprima ensuite son enthousiasme d'auditeur des leçons de ce maître au Collège de France. C'est que très tôt, Péguy avait pressenti l'affinité de la philosophie bergsonienne avec la spiritualité chrétienne, que Bergson explicitera en 1932 dans les Deux sources de la morale et de la religion. Il écrit à Bergson, dès le  : « C'est vous qui avez réouvert en ce pays les sources de la vie spirituelle [34] ». Bien que mise à l' Index en juin 1914 par l' Église catholique et sévèrement critiquée par Jacques Maritain [Note 4], la philosophie bergsonienne du « mouvant » avait de quoi profondément séduire Péguy [35]. Dans sa Note conjointe, il traduit en termes littéraires, notamment la notion – si centrale dans cette philosophie – de la durée :

« Quand Bergson oppose le tout fait au se faisant [Note 5] […] il fait une opposition, il reconnaît une contrariété métaphysique de l'ordre même de la durée et portant sur l'opposition, sur la contrariété profonde, essentielle, métaphysique du présent au futur et du présent au passé. C'est une distinction de l'ordre de la métaphysique. C'est cette profonde et capitale idée bergsonienne que le présent, le passé, le futur ne sont pas du temps seulement mais l'être même [Note 6]. Qu'ils ne sont pas seulement chronologiques. Que le futur n'est pas seulement du passé pour plus tard. Que le passé n'est pas seulement de l'ancien futur, du futur de dedans le temps. Mais que la création, à mesure qu'elle passe, qu'elle descend, qu'elle tombe du futur au passé par le ministère, par l'accomplissement du présent ne change pas seulement de date, qu'elle change d'être. Qu'elle ne change pas seulement de calendrier, qu'elle change de nature. Que le passage par le présent est le revêtement d'un autre être. Que c'est le dévêtement de la liberté et le revêtement de la mémoire. »

— Note conjointe sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne [36].

Le réalisme spirituel de Bergson a aussi été à la source de la poétique de Péguy : aux yeux du poète, c'est lui qui fonde l'harmonie entre ce qu'il appelle le charnel et le spirituel [35]. Unissant Bergson et Descartes, Péguy accorde à la révolution bergsonienne une importance égale à la révolution cartésienne [37]. Bergson lui-même appréciait Péguy et l'interprétation qu'il donnait de sa philosophie. Il le confia à Jacques Chevalier en 1919 parlant de Péguy comme « l'un de mes premiers disciples, qui m'a si bien compris » [38].

Écrivain et mystique

Son retour au catholicisme, dont il avait été nourri durant son enfance, a eu lieu entre 1907 et 1908 [39], [Note 7]. Il confie en septembre 1908 à son ami Joseph Lotte : « Je ne t'ai pas tout dit… J'ai retrouvé la foi… Je suis catholique… » [40]. Cependant, son entourage remarquait depuis quelques années déjà ses inclinations mystiques ; ainsi, les frères Jean et Jérôme Tharaud se souviennent l'avoir fait pleurer en racontant les miracles de la Vierge, à la Noël 1902 [41]. Une confidence à demi-mots de Péguy [42] laisse à penser que sa conversion intervint à la suite d'une lecture de l' Évangile de la Passion selon saint Matthieu [43]. Le paraît Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, qui s'inscrit clairement dans la perspective d'une méditation catholique et manifeste publiquement sa conversion. Plutôt que par le mot conversion qui sous-entendrait un rejet de sa vie passée, c'est par « un approfondissement du cœur » que Péguy retrouve la foi. Approfondissement qu'il exprime ainsi : « Ce n’est nullement par un rebroussement que nous avons trouvé la voie de chrétienté. Nous ne l’avons pas trouvée en revenant. Nous l’avons trouvée au bout. C’est pour cela que nous ne renierons jamais un atome de notre passé ». La réaction du public catholique au Mystère de la charité de Jeanne d'Arc est plutôt méfiante, même si L'Amitié de France et La Croix font une critique élogieuse de l'ouvrage. Son intransigeance et son caractère passionné le rendent suspect à la fois aux yeux de l'Église, dont il attaque l'autoritarisme et l'orientation bourgeoise, et aux yeux des socialistes, dont il dénonce l' anticléricalisme ou, un peu plus tard, le pacifisme, pour lui inopérant et, qui plus est, à contre-sens, quand l'Allemagne redevient menaçante.

À partir de 1911, Péguy qui est au tournant de la quarantaine, fait l'amère expérience des déceptions, des ratages et des critiques injustes des milieux académiques après les remous provoqués par l'essai polémique contre Fernand Laudet [Note 8]. Son pessimisme et sa détresse sont immenses, comme en témoigne son ami Daniel Halévy : « Ah, lui dit un jour Péguy, je ne savais pas que c'était ça la vie ! » Terrible aveu de désespoir dont il tâche de se sauver par une frénésie de travail : « Je travaille tout le temps, tous les jours, je me sauve ainsi de descendre plus profondément », écrit-il le à son ami Charles Lucas de Pesloüan. Rédigés entre l'automne 1911 et le printemps 1912, les Quatrains, envahis de visions sanglantes, sont à la fois une imploration et le poème de ce désespoir [44]. Et au milieu de tant de difficultés, s'ajoute en 1912, l'inquiétude provoquée par la paratyphoïde de Pierre, son second fils ; Péguy fait alors le vœu de se rendre en pèlerinage solitaire à Chartres, du 14 au 17 juin, parcourant 144 km en trois jours. Alain-Fournier l'accompagne sur une partie du chemin [45]. « J'ai fait un pèlerinage à Chartres. Je suis Beauceron, Chartres est ma cathédrale », avoue-t-il à son ami Joseph Lotte, ajoutant : « Notre Dame m'a sauvé du désespoir » [46]. Il fait à nouveau ce pèlerinage en 1913, du 25 au 28 juillet. Il écrit : «… J'ai tant souffert et tant prié… Mais j'ai des trésors de grâce, une surabondance de grâce inconcevable… » [47]. Pourtant, Péguy n'a pas retrouvé la joie, mais seulement une sérénité précaire qui n'empêche ni regret ni mélancolie ; et il ne devient pas catholique pratiquant. Charles Péguy n'aurait jamais communié adulte et n'aurait reçu les sacrements qu'un mois avant sa mort, le 15 août 1914, à Loupmont, alors qu'il était sous l'uniforme.

La bénédiction de son patriotisme par Dieu s'inscrit dans le courant de pensée majoritaire des années d'avant-guerre qui, après les années d'abattement dues à la défaite de 1870, attendait et espérait une revanche :

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. (…)
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu (…)
Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés [48]. »

Elle fait écho aux Béatitudes.

L'œuvre de Péguy célèbre avec flamme des valeurs qui pour lui sont les seules respectueuses de la noblesse naturelle de l'homme, de sa dignité et de sa liberté : d'abord, son humble travail, exécuté avec patience, sa terre, cultivée avec respect, sa famille : « Il n'y a qu'un aventurier au monde, et cela se voit très notamment dans le monde moderne : c'est le père de famille », écrit-il [49]. Ce sont là ses valeurs essentielles, liées à son patriotisme et à sa foi dans une République qui serait enfin forte, généreuse et ouverte. Et c'est précisément là, pour lui, que dans une action résolue, se rencontre Dieu. À ce titre Péguy peut apparaître comme un théologien, chantre des valeurs de la nature créée par un Dieu d'amour. C'est ce ton de respect et d'amour pour toutes les créatures vivantes que l'on trouve dans les quatrains d’Ève, au seuil de ce grand poème, où se développe un tableau du paradis terrestre [50]. D'où aussi son attachement profond à Marie [51] : il aurait passé la nuit précédant sa mort à fleurir la statue de la Vierge dans la chapelle de la butte de Montmélian près de Vémars, où stationnait son unité [Note 9].

Antimoderne

La réforme scolaire de 1902, portant sur les humanités modernes et l'enseignement secondaire unique, est sans doute la première occasion à laquelle Péguy exprime aussi violemment son rejet du monde moderne [52] : « Comme le chrétien se prépare à la mort, le moderne se prépare à la retraite ». Dans ses Cahiers de la quinzaine, il écrit : « Aujourd'hui, dans le désarroi des consciences, nous sommes malheureusement en mesure de dire que le monde moderne s'est trouvé, et qu'il s'est trouvé mauvais » [53]. Il se sépare ainsi peu à peu de la gauche parlementaire coupable, à ses yeux, de trahir ses idéaux de justice et de vérité, pour rejoindre les rangs des nationalistes qui jugent inévitable une nouvelle guerre, au moins pour recouvrer l'intégrité du territoire d'une France mythifiée par le culte de figures comme Richelieu, que nul ne surpasse, selon lui, « dans le régime révolutionnaire » [54], et surtout de Jeanne d'Arc.

Deux ans plus tard, dans Zangwill, il allie ce rejet de la modernité à celui d'une certaine idée du progrès, « grande loi de la société moderne [55] ». Péguy critique dans la modernité d'abord la vanité de l'homme qui prétend remplacer Dieu, et un avilissement moral largement inévitable, en raison surtout de la part donnée à l'argent et à l'âpreté mise dans sa recherche et son accumulation ; un monde qui tourne le dos aux humbles vertus du travail patient de l'artisan ou du paysan.

Mort au champ d'honneur

Mémorial à Villeroy-sur-Marne (Le nom de Péguy se trouve en haut à droite).

Son fils aîné devant rentrer à Sainte-Barbe en octobre 1913, Péguy loue une maison à Bourg-la-Reine, 7 rue André Theuriet [56]. Il y demeure avec son épouse et ses enfants, Marcel, né en 1898, Germaine, née en 1901 et Pierre, né en 1903. À Bourg-la-Reine, il termine Ève, rédige la Note sur Bergson et la Philosophie bergsonienne, la Note conjointe sur Descartes et la philosophie cartésienne et continue la rédaction des Cahiers de la Quinzaine [56].

Lieutenant de réserve, il part en campagne dès la mobilisation en août 1914, dans la 19e compagnie du 276e régiment d'infanterie. Il meurt le 5 septembre, en Goële, près du Multien lieu essentiel des combats [57] de la bataille de l'Ourcq à la veille de la première bataille de la Marne, tué d'une balle au front, le samedi 5 septembre 1914 entre Penchard et Villeroy [58] (près de Le Plessis-l'Évêque, lieu cité pour sa mort sur la fiche du ministère de la Défense [59], [60]), près de Meaux, alors qu'il exhortait sa compagnie à ne pas céder un pouce de terre française à l'ennemi. Il serait mort, selon Victor Boudon [61], l'un de ses camarades de combat présents à ses côtés, en disant : « Oh mon Dieu, mes enfants...» [62].

Selon le maréchal Juin [63], le 5e bataillon du 276e RI, dans lequel se trouvait Charles Péguy, est venu en soutien sur le flanc gauche de l'attaque de Penchard, menée par une brigade marocaine [64], pour une mission de sacrifice sur un terrain à découvert. L'attaque échoua faute d'une préparation d'artillerie [65].

Un de ses proches, Joseph Le Taconnoux, que ses camarades mobilisés surnommaient Taco, a rapporté qu'avant son départ pour le front, Péguy lui avait affirmé : « Tu les vois, mes gars ? Avec ça, on va refaire 93 » [66].

Sa famille quitte alors la maison de Bourg-la-Reine et laisse la demeure au romancier et essayiste Léon Bloy [56] ; son fils posthume, Charles-Pierre Péguy (1915-2005), naît au mois de février 1915.

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