Castes en Inde

Deux pages d'un manuscrit présentant un Indien et une Indienne en habit d'époque.
Page du manuscrit Soixante-douze spécimens de castes en Inde (1837).

Les castes sont des divisions des sociétés du sous-continent indien en groupes héréditaires, endogames et hiérarchisés.

Le terme d'origine occidentale « caste », du portugais « casta » (pur, non mélangé), peut désigner deux concepts différents mais liés : les varnas et les jatis, qui sont des subdivisions des varnas. Les castes trouvent leur origine dans l' hindouisme mais touchent toute la société indienne. Certains auteurs considèrent que la colonisation britannique de l'Inde a joué un rôle majeur dans la rigidité du système des castes.

L'article 15 de la Constitution de l'Inde interdit les discriminations fondées sur les castes mais celles-ci continuent de jouer un rôle majeur dans la société contemporaine. Certaines catégories ( Dalits, Adivasis, Other Backward Classes) bénéficient d'une politique de quotas dans la représentation politique, la fonction publique et l'éducation.

Fondements

Castes dans l'hindouisme

Selon François Gautier : « Dans l' Inde ancienne, les castes représentaient un système qui distribuait les fonctions au sein de la société, comme ce fut le cas des corps de métier dans l'Europe du Moyen Âge. Mais le principe sur lequel était basée cette distribution est particulier à l'Inde [1]. » Pour Guy Deleury, « l'élément essentiel — et sans doute unique du modèle social hindou — est de poser en principe absolu la reconnaissance par l'ensemble de la société de l'identité culturelle de chacune des communautés qui la composent [1]. »

Dans les textes classiques hindous, les personnes et leur rôle dans la société sont décrits au travers de leur varna (वर्ण (varṇa), « couleur, classe ») [N 1] :

« Au plus haut, les Brahmanes ou prêtres, au-dessous d’eux les Kshatriyas ou guerriers, puis les Vaishyas, dans l’usage moderne surtout des marchands, enfin les Shudras, des serviteurs ou gens de peu. […] Il faudrait ajouter comme cinquième catégorie les Intouchables [N 2], qui sont laissés en dehors [2]. »

Selon Louis Dumont, les trois première castes apparaissent dans les premiers livres du Rig-Véda mais les shudra seulement dans un hymne tardif ; ils pourraient être des aborigènes intégrés dans la société sous forme de servitude [3].

Selon Robert Deliège, « la caste existe depuis des milliers d'années, la littérature en langue sanskrite en fournit la preuve irréfutable [4]. » Le Rig-Véda (X, 90, 12) explique que l'homme primordial ( Purusha) donne naissance aux quatre varnas : « Le brahmane fut sa bouche ; le royal (rājanya, équivalent de kṣatriya) a été fait ses bras ; ce qui est ses cuisses, c'est le vaiśya ; de ses pieds le śūdra est né [5]. » Plus tard, les textes du Dharmashastra donnent la même origine mythique des varnas ; les Lois de Manu (I, 88-91) définissent leurs rôles dans la société [5].

Ces varnas s’apparentent aux fonctions tripartites indo-européennes décrites par Georges Dumézil [6] : fonction sacerdotale pour les Brahmanes, guerrière pour les Kshatriyas, et productive pour les Vaishyas et Shudras. Mais à ces varnas, qui existent de manière universelle dans toute l’Inde, se surimposent les jatis (जाति (jāti), « naissance »), qui correspondent au système des castes qui peuvent être observées sur le terrain [7]. De manière générale, les Indiens, à l’exception notable des Brahmanes, font assez peu référence aux varnas mais plutôt aux jatis [8]. Ainsi, lorsque l’on fait référence à une caste, c’est généralement d’une jati qu’il est question [N 3].

Les caractéristiques généralement admises du système des castes sont [9] :

  • la spécialisation héréditaire : une caste est associée à un métier. Il y a des castes de blanchisseurs, de forgerons, de tanneurs, de barbiers, etc. Toutefois, l'adéquation entre caste et métier n'est pas totale, notamment avec l'apparition des professions modernes ;
  • l' endogamie : les personnes d'une caste se marient avec des personnes de cette même caste. Cette règle est majoritairement respectée dans l'Inde moderne et les mariages inter-castes restent rares. Les enfants issus d'un mariage au sein d'une caste appartiennent également à cette caste et le restent toute leur vie : une caste est donc un « groupe fermé ». Au-delà de l'endogamie, les castes tentent également de maintenir une distance sociale vis-à-vis des autres castes (refus des repas en commun notamment) ;
  • la hiérarchie : les différentes castes forment des groupes dépendants les uns des autres et hiérarchisés entre eux. Les êtres humains sont fondamentalement inégaux et chacun doit accomplir au sein de la société la tâche qui convient à son rang. Cette hiérarchie s'exprime par un certain niveau relatif de pureté de la caste : les hindous sont sensibles à l’impureté de certains évènements (décès, naissance, etc.) ou activités (le travail de la peau par exemple). Le degré d’impureté d’une occupation professionnelle se reflète sur la pureté relative de la caste qui la pratique. Ainsi, par exemple, la caste chargée d’évacuer et d’équarrir les bêtes mortes est considérée comme très impure, à tel point qu’un hindou d’une caste supérieure ne pourrait toucher ou boire la même eau qu’un de ses membres : c’est l’origine de l’ intouchabilité [10] ;
  • l'exhaustivité : en principe, tout hindou appartient à une caste.

Castes chez les non-hindous

Musulmans

Dans Homo hierarchicus, Louis Dumont explique notamment que les musulmans — bien que par définition exclus du système des castes — jouissent, y compris ceux situés au bas de l’échelle sociale, d’une situation supérieure à celles des Intouchables. Cela s’explique par le contexte politique : l’Inde a été pendant de longues périodes dominée par des gouvernants musulmans. Mais Dumont note que les musulmans eux-mêmes sont subdivisés en plusieurs groupes. On distingue d’abord « les Ashraf ou nobles, descendants réputés d’immigrants, […] et les gens du commun, dont l’origine indienne est avouée, répartis dans un grand nombre de groupes qui ressemblent beaucoup à des castes. » Chez les Ashraf, s’il n’y a pas de groupes strictement endogames, les mariages s’organisent de préférence dans un cercle restreint et une union en dehors de ce cercle équivaut à une descente sur l’échelle sociale. Ainsi, sans se conformer aux règles du système des castes, les Ashraf sont en quelque sorte « contaminés ». En ce qui concerne les autres musulmans, il existe trois groupes endogames, comparables aux castes hindoues : les convertis de caste supérieure, des groupes professionnels correspondant à des castes artisanales, et des Dalits [N 2], qui ont conservé leur fonction sociale après leur conversion [11].

Chrétiens

La situation est un peu différente chez les chrétiens indiens. Dumont observe que les chrétiens « anciens », qui selon la légende ont été convertis par saint Thomas, sont divisés en groupes, qui se révèlent de fait endogames, et que les « chrétiens d’origine intouchable semblent avoir leurs propres églises ». La question des castes s’est aussi posée à l’ Église catholique lors des conversions plus récentes, les Indiens issus de castes supérieures n’acceptant pas les missionnaires qui se rendaient également dans les maisons des Dalits, ni de fréquenter les mêmes églises que ces derniers. Cette situation a conduit à des adaptations, comme la création d’une séparation au milieu des églises, plus ou moins bien acceptées par la hiérarchie catholique car contraire au principe de l’égalité des croyants [11].

Bouddhistes

Le bouddhisme, à la différence du christianisme ou de l’islam, est une religion née en Inde et les principaux textes bouddhistes ont été composés à une époque où le système de castes était déjà en place [12]. Si Bouddha y critique le système des castes et leur hiérarchie, selon Yuvraj Krishan, il ne faut pas y voir une défense de l'égalité [13].

En effet, dans le Madhura Sutta, Bouddha indique que les quatre varnas sont égaux et réfute la supériorité des hautes castes sur un plan métaphysique : après la mort, tous renaissent en fonction de leur karma et pas de leur caste [14]. Il ne s'agit pas pour autant d'un rejet du système : les castes sont reconnues mais pour Bouddha c'est la conduite d'une personne plutôt que sa caste qui détermine si elle est bonne ou mauvaise [15]. Toujours selon Krishan, qui cite le Vasala Sutta et le Vasetthasutta, le bouddhisme considère que la caste n'est pas déterminée par la naissance mais par le karma des vies passées : les bouddhistes considèrent les distinctions de castes de la vie présente comme le produit des vies passées et non comme un accident de naissance [16].

Sikhs

Le sikhisme partage avec l'islam et le christianisme le principe de l’égalité des croyants face à dieu et s’est construit en opposition à l’hindouisme, notamment par le refus de la notion de pur et impur et l’absence de prêtrise basée sur la caste. Le premier gourou sikh, Nanak, proclame qu’« [il] n’y a pas de caste dans l’autre monde » et, dès le cinquième gourou, se met en place la pratique du repas commun dans les gurdwaras (temples sikhs), assurant que tous les fidèles, y compris ceux issus des hautes castes, mangent dans la même assiette. La majorité des convertis au sikhisme est issue de la caste des Jats, l’élite rurale du Pendjab, et une minorité de convertis sont des Dalits (intouchables). Mais, malgré le rejet doctrinaire des castes, « le sikhisme n’a pas conduit à la création d’une communauté égalitaire ou à la fin de la hiérarchie des castes et des discriminations » [T 1], mais plutôt à un système parallèle, avec les Jats comme classe dominante. Ainsi, même si les règles semblent moins strictes que chez les hindous, l’endogamie est pratiquée et il existe encore aujourd’hui des gurdwaras et des lieux de crémation réservés aux Dalits chez les sikhs [17].

Effets du recensement britannique

Quatre hommes rajputs en armes.
Photo britannique de 1868. Les Rajputs étaient considérés par les Britanniques comme la plus haute caste laïque.

Le premier recensement complet de l’Inde a été mené par les Britanniques en 1872 et plusieurs auteurs considèrent qu'il a conduit à la création d’une certaine conscience de caste, qui jusqu’alors était plus diffuse et floue.

En effet, à l'époque, « les castes étaient perçues [par les colonisateurs] comme l’essence de la société indienne, le système à travers lequel il était possible de classifier tous les groupes du peuple indigène en fonction de leurs capacités [T 2] », et ce recensement incluait donc des questions sur la nationalité, la race, la tribu, la religion et la caste. Ces classifications sont d'importance dans la vision qu’ont les Britanniques des castes : par exemple, après le recensement de 1901, les Mahtons demandèrent que leur classification soit revue pour qu’ils soient intégrés avec les Rajputs, dont ils suivent les coutumes. Une partie des Mahtons voulaient en effet rejoindre un régiment militaire, ce qui n’était possible que s’ils possédaient le statut de Rajput. Leur demande fut initialement rejetée sur la base du recensement de 1881, qui déclarait que les Mahtons descendaient d’une caste de chasseurs-cueilleurs [18].

Cet exemple démontre que le processus du recensement alimente lui-même le système des castes en le renforçant. Christophe Jaffrelot parle d’un « exercice d’ingénierie sociale » [19] : en voulant énumérer et classifier la population sur la base de leurs propres perceptions de la société indienne, les Britanniques ont dans les faits modifié la société pour qu’elle corresponde à leur vision. Cet exercice a eu pour résultat de rigidifier des contours de la société. Ainsi, en attribuant à chaque groupe ou caste une occupation déterminée et immuable, les Britanniques ont freiné sinon empêché la mobilité sociale qui, comme le décrit Dumont [20], se réalise généralement par le changement d’activité d’une caste ou sous-caste.

Par ailleurs, lorsque les Indiens furent interrogés sur leur caste, ils donnèrent une variété de réponses qui ne correspondaient pas aux attentes des auteurs du recensement. Apparemment les concepts d’identification ne coïncidaient pas à ceux des Britanniques, et une même question pouvait recevoir différentes réponses en fonction du contexte : secte religieuse, profession, région d’origine, etc. [18] Cela n’empêchait pas les commissions chargées du recensement d’établir des « listes de préséance » pour chaque province de l’ Empire, plaçant systématiquement les Brahmanes au sommet et classant précisément les autres castes en ordre descendant [21]. Cette volonté de classification hiérarchique des colonisateurs a conduit de nombreux groupes à prendre conscience de la place qu’ils occupaient dans la société, comme l’exemple des Mahtons, cherchant à être reclassifiés pour accéder à une carrière militaire. Mais il existe de nombreux autres cas de contestations de la part de groupes mal classés [19].

Other Languages