Agence de presse Inter-France

L'agence de presse Inter-France était une agence de presse française fondée à Paris en 1937, connue surtout pour son orientation collaborationniste sous le Régime de Vichy.

Historique

Une agence anticommuniste, 1937-1940

« Lancée en 1937 par des journalistes d'Action française et des financiers d'extrême droite » selon l'historien Pascal Ory[1], elle est initialement destinée à l'apport de documentation et d'informations aux périodiques de province de droite. En 1938, elle devient une société anonyme, possédée officiellement par ses clients (38 journaux actionnaires à la veille de la guerre). Ses statuts sont établis le 20 août 1938, son siège se situe à Paris au 146, boulevard Haussmann et son capital s'élève alors à 125 000 francs, avec 250 actions de 500 francs. Son nom complet est Inter-France, agence nationale d'informations de presse et de documentation politique. Son fondateur, Dominique Sordet, reçoit 72 actions en fonction de ses apports: le nom de l'agence, déposé le 4 mars 1938, le local du 146 boulevard Haussmann, loué depuis le 19 janvier 1938, le bulletin de l'agence. Les autres actions sont souscrites par 39 personnes et sociétés. Sont admininistrateurs: des sociétés publiant des quotidiens de province, dont quatre sociétés du groupe de presse catholique La Presse régionale: la société Marseille-Matin ( capital: 10 millions de francs ), contrôlée par l'armateur Jean Fraissinet, la SA du Nouvelliste et de la Dépêche de Lille (capital: 850 000 francs ), la SA de La Liberté du Sud-Ouest ( Bordeaux; capital: 3 518 000 francs ), la société du Petit Courrier ( Angers, capital: 1 million de francs ), la Presse du Sud-Est ( La République du Sud-Est, de Grenoble; capital: 1,050 million de francs ), l'Imprimerie Théollier ( Mémorial de Saint-Etienne; capital: 2 millions de francs ), la Presse de l'Ouest ( L'Echo de la Loire, de Nantes; capital: 769 500 francs ), la société du Salut public ( Lyon-Soir; capital: 1,9 million de francs ), la Presse de l'Est ( L'Eclair de l'Est, de Nancy; capital: 1,338 million de francs ), la Société des journaux et publications du Centre ( Courrier du Centre; capital: 4,5 millions de francs ), SARL Lafond fils et Cie ( Le Journal de Rouen; capital: 2,5 millions de francs ). Ainsi que des individus: Michel Alerme, autre fondateur et animateur de l'agence, Marret, représentant de l'Eveil provençal, Jacques Thénard, administrateur de sociétés, du quotidien Le Bien public de Dijon, Henri Hutin, directeur-propriéraire de l'hebdomadaire meusien l'Echo de l'Est, Leroux, directeur-propriétaire du Messager de Darnétal, Barbez, directeur-propriétaire du Journal des Fandres[2].

Inter-France fonctionne alors à la manière d'une coopérative, associant plusieurs organes de presse qui sont à la fois clients et co-propriétaires de l'agence[3]. Elle est dirigée par Dominique Sordet et par le colonel Michel Alerme jusqu'en 1944 et compte notamment parmi ses collaborateurs Xavier de Magallon et Marc Pradelle.

Elle se fait connaitre en décembre 1938 en publiant un appel à l’interdiction du Parti communiste dans plus de 430 périodiques, adressé au Parlement : « Au moment où le pays, instruit par l’expérience de deux années de désordre, entreprend un effort de redressement, il importe au plus haut point qu’aucune volonté étrangère n’y mette obstacle ». L’appel affirme que le seul objectif du parti communiste « est la ruine de la civilisation de l’Occident » et qu’il y tend par trois moyens : la guerre civile, la guerre étrangère et la « destruction de nos biens et de nos libertés ». Le texte est documenté ; il cite des extraits de l’encyclique de Pie XI Divini Redemptoris et des statuts de la IIIe Internationale, ainsi que, non sans malice ou perfidie, des citations de Léon Blum contre le communisme, issues de sa brochure de 1927 Bolchevisme et socialisme. Il fait allusion aussi aux témoins désabusés des réalités soviétiques, l’Américain Andrew Smith, le syndicaliste britannique Walter Citrine, le cégétiste Kléber Legay, et le journaliste sportif Solonievitch, qui s’est enfui d’URSS. En janvier 1939, elle diffuse une affiche matérialisant l’opération dite « des 430 », énumérant les journaux qui ont publié l’appel. En juillet, l’agence diffuse à nouveau le texte d’une affiche éditée à la suite de l’appel de 1938 : « Il ne suffit pas d’incarcérer quelques misérables convaincus de s’être faits les agents de la propagande étrangère, il faut briser les organismes qui, publiquement, servent les desseins criminels des ennemis de notre pays »[4]. L’Humanité réagit à l’appel « des 430 » en accusant l’agence de « menées hitlériennes ». Ce manifeste a été rédigé à Berlin et «  a vu le jour dans une officine du docteur Goebbels : il porte la marque du grand maitre de la propagande nazie à travers le monde », accuse le quotidien communiste. Il a été transmis par « une agence nouvellement créée et qui ose s’intituler Inter-France », explique le journal à ses lecteurs. Il souligne qu’à sa tête se trouve un « obscur individu » [ Sordet ] et que derrière se cachent « certains dirigeants de la presse réactionnaire », ne citant que les armateurs Cyprien Fabre et Jean Fraissinet de Marseille-matin, accusés d’avoir créé une agence « chargée de diffuser aux journaux anti français les manifestes et les calomnies issus du cerveau de Goebbels ». Bref, la naissance de l’agence « qui lança son fameux manifeste réclamant la dissolution du parti communiste » « coïncide avec un renforcement de l’offensive hitlérienne dans notre pays de France »[5]. Le quotidien des socialistes, Le Populaire, dénonce aussi cet appel[6].

Une agence collaborationniste sous l'Occupation

En août 1940, Charles Maurras expulsa Dominique Sordet, fondateur de l'agence, des colonnes de L'Action française[7].L'écrivain Jean Grenier note que Charles Maurras le maître de l'Action française est tout à fait opposé « à ce groupe [de journalistes] qui a fondé l'agence de presse Inter-France germanophile »[8]. Dés avant Montoire, l'agence eut une ligne éditoriale favorable à la Collaboration avec l'Allemagne nazie. Elle fit publier des appels soutenant la politique de collaboration, de Georges Claude ou du cardinal Alfred Baudrillart[9].

Elle prit de l'ampleur après la défaite de 1940, notamment avec la constitution de sa filiale Inter-France Informations en 1941, une agence de dépêches. L'agence assurait également une importante activité éditoriale, faisant paraître des ouvrages de propagande par sa filiale des Éditions Inter-France.

L'agence organisa les 10, 11 et 12 octobre 1942 à Paris les "journées Inter-France": durant ces trois jours, des dizaines de directeurs de journaux de province, des deux zones et d'Afrique du Nord, vinrent à Paris. Ils furent reçus le premier jour par les autorités du conseil municipal de Paris et de la préfecture de la Seine. Réception suivie par un dîner privé au palais de Chaillot, avec notamment Xavier de Magallon. Le deuxième jour, par le secrétaire d'Etat à l'information Paul Marion, au palais de Chaillot. Enfin, le troisième jour, par Fernand de Brinon, au ministère de l'intérieur place Beauvau. Et ils prirent part au palais de chaillot à un banquet de clôture présidé par le ministre Abel Bonnard, remplaçant Pierre Laval. D'autres ministres du gouvernement y assistèrent : Pierre Cathala, Max Bonnafous, de Brinon, Jean Bichelonne, Hubert Lagardelle, Robert Gibrat, Raymond Grasset, Joseph Pascot ainsi que Louis Darquier de Pellepoix, l'amiral Charles Platon ou Raymond Lachal, directeur général de la Légion française des combattants. Des ténors de la collaboration comme Jacques Doriot, Marcel Déat, Jean Luchaire, Joseph Darnand, Marcel Bucard, Jean Filliol du MSR, Georges Albertini, Pierre Constantini, Paul Chack, Georges Claude et l’ancien député vosgien Marcel Boucher. Des journalistes parisiens collaborationnistes comme Robert Brasillach, Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau, et des journalistes allemands. Quelques membres du monde des affaires, tels Gabriel Cognacq, président de l’Entraide d’hiver du Maréchal, Henri Ardant, président du C.O. des banques, P-DG de la Société générale, Jean Bérard - il a organisé une soirée pour les congressistes - et René Maget, de Pathé-Marconi, Paul Berliet, le fils de Marius Berliet, Georges Brabant, président de l’Union bancaire du Nord, Bernard de Gasquet et Bernard de Revel, des Raffineries de sucre de Saint-Louis, Marcel Paul-Cavallier, président des Fonderies et Hauts-Fourneaux de Pont-à-Mousson, Eugène Schueller, Georges Marignier, Georges Laederich. Des représentants enfin des autorités allemandes: l'ambassadeur Otto Abetz, le doktor Knochen et les dirigeants de la Propaganda-Abteilung Frankreich. S'ensuivit une réception à l'Institut allemand et une visite des locaux de l'agence[10]. Pour l'anecdote, les convives n'ont pas dégusté de rutabagas: le menu était en effet composé de hors d’œuvre variés, d’une darne de colin à la gelée au chablis suivie d’une poule poêlée au porto, de fromages, de glaces et de fruits[11].

Le procès en 1949

Le procès de l'agence eut lieu tardivement, en juin 1949, devant la Cour de justice de la Seine, mais ses principaux dirigeants, Sordet et Alerme, étaient décédés[12]. Sur les 23 prévenus initiaux, La chambre civique de la Cour de justice de Paris ne condamna que trois dirigeants de l'agence, à des peines de dégradation nationale ( Marc Pradelle[13], Henri Caldeyrou et André Quinquette[14] ) et acquitta un quatrième[15].

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