Épuration à la Libération en France

Femmes françaises accusées de collaboration et tondues
(Paris, été 1944).

L’épuration à la Libération en France visait les personnes ayant collaboré avec les autorités d’occupation nazies.

Une épuration politique et antisémite par le régime de Vichy avait eu lieu entre 1940 et 1944.

À la Libération, avant que les cours de justice et chambres civiques ne soient créées et installées, et à la faveur des mouvements de foules où la joie, le désir de vengeance et les règlements de comptes se mêlent, résistants et populations s’en prennent aux collaborateurs, ou considérés comme tels. L’épuration extra-judiciaire entraîna la mort d'environ 9 000 personnes dont un tiers par des résistants, notamment les FTP[1]. Ces exécutions sont alors l’objet d’une légende noire, où les chiffres deviennent de vrais arguments dans les tentatives de réhabilitation de certains collaborationnistes. Sans omettre les « profiteurs » de l’épuration qui eurent l'occasion de créer de toutes pièces des éléments d’accusation afin de s'approprier des biens (par enchères convenues et interposées) ou d'assouvir leur vengeance à l'encontre de certains.

Par la suite l’épuration judiciaire prend le relais. Elle s’exerce par l’entremise de tribunaux d’exception : la Haute Cour de justice, les cours de justice, et les chambres civiques pour les actions non réprimées par le code pénal. Le jury d'honneur juge les élus. L’épuration légale concerne plus de 300 000 dossiers, dont 127 000 entraînent des jugements et 97 000 condamnations, les peines allant de 5 ans de dégradation nationale à la peine de mort. Soucieux de réduire rapidement la fracture entre les Français, le gouvernement de la République française vote trois amnisties pour les épurés, dès 1947, puis en 1951 et 1953.

L'épuration touche tous les secteurs d’activité et toutes les couches de la société.

L’épuration est très rapidement un sujet polémique. Les premiers à écrire sur ce thème sont les épurés eux-mêmes ou les épurateurs, ce qui ne favorise pas la neutralité des propos. De plus les journaux d’extrême droite, ainsi que les anciens vichystes ou leurs avocats relaient la légende noire de l'épuration, avançant des chiffres de massacres et d'exécutions souvent exagérés.

Le cinquantenaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, au milieu des années 1990, fut l’occasion de nombreuses études permettant d’éclairer d’une lumière nouvelle cette période extraordinaire, au sens propre du terme, qu’est la Libération. Ce fut également le moment de synthétiser l’ensemble des travaux concernant celle-ci.

Les dernières enquêtes réalisées par le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale (CHDGM) et son successeur, l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) donne pour 84 départements (sur 90 en 1945) le chiffre de 8 775 exécutions sommaires lors de l’épuration extra-judiciaire, auxquels il faut ajouter les condamnés à mort par la Haute Cour de justice et les cours de justice (791 ou 767 suivant les enquêtes), et par les cours martiales (769 pour 77 départements selon l’IHTP).

L’épuration aurait donc fait au total entre 10 000 et 11 000 morts, l’essentiel des exécutions sommaires ayant eu lieu immédiatement après la libération (date qui a varié selon les régions).

Épuration extrajudiciaire

La Libération prend dans certaines régions des allures d'émeute ou de guerre civile. Il existe des territoires où les représentants de l'État, fraîchement investis, ne peuvent pénétrer et qui sont dominés par des « seigneurs » de la Résistance[2].

Cependant toutes les régions françaises fraîchement libérées ont connu une épuration extra-judiciaire, tout d’abord durant l’occupation où des collaborateurs furent exécutés. Lorsque des collaborateurs sont tués par des résistants organisés, la décision émane le plus souvent d’une « cour martiale » ou d'un « tribunal » de fait. Dans le cas d’actes individuels, l’auteur ne s’embarrasse pas de semblant de légalité. D’autres collaborateurs sont menacés de représailles s’ils ne cessent pas leurs activités. Durant la Libération, dans le feu de l’action, des collaborateurs avérés ou supposés subissent la vindicte populaire. Ils peuvent être tués ou séquestrés en attendant un jugement.

Tondues

Article détaillé : Femmes tondues.

La collaboration féminine est souvent sanctionnée par la tonte des cheveux[3],[4],[5],[6],[7] des femmes jugées coupables (quelques cas d'hommes collaborateurs tondus sont également recensés[8]). Les femmes tondues à la Libération sont accusées par la foule de « collaboration horizontale » (relation sexuelle avec l'occupant), un fait qui n'est pas incriminé dans le code pénal. Que les relations entre ces femmes et les Allemands soient de nature sexuelle ou pas, la tonte peut servir d’exutoire pour une population frustrée durant quatre ans, mais est plus une cérémonie misogyne de reconquête du corps des femmes et du territoire (urbain ou rural) via le cortège qui promène la tondue dans les rues et les chemins[9]. Cette tonte n'est pas simplement vue comme une sanction mais aussi, avant la Libération, comme une prévention en désignant les personnes qui auraient pu aider l'ennemi (peur de la cinquième colonne)[8]. Le compte est difficile à faire, mais Fabrice Virgili[10] propose un ordre de grandeur d'une vingtaine de milliers de femmes tondues. Les vraies collaboratrices côtoyant celles qui ne l’étaient pas : les femmes amoureuses (par exemple : celles qui refusèrent de quitter leur concubin ou leur mari allemand, lors des évacuations de civils des bases de sous-marins de Saint-Nazaire, Lorient et Dunkerque), celles qui n’ont fait que leur métier (prostituées), puis enfin celles qui furent livrées à elles-mêmes durant le conflit et qui, pour pouvoir survivre, ont dû se mettre au service de l’occupant, le plus souvent comme lingère ou femme de ménage.

Querelle des chiffres de l’épuration extrajudiciaire

Très tôt, l’Épuration est un sujet pour les libraires et les journaux, mais au début, ce sont surtout des témoignages d’épurés ou d’épurateurs peu enclins à en donner une image neutre. Les journaux d’extrême droite et d’anciens vichystes relaient la légende noire de l’épuration. La légende noire pourrait être le fait de l’anticommunisme d’un journaliste américain, ayant indiqué que 50 000 personnes furent abattues par les « rouges » dans le seul Sud-Est[11]. Ce genre d’information est extrapolé par tous ceux qui voient dans la libération de la France la prochaine victoire des communistes à la faveur d’une véritable guerre civile[12].

Le gouvernement ne dément pas les chiffres qui circulent. Ainsi, en novembre 1944, le ministre de l’intérieur Adrien Tixier, avance le chiffre de 100 000 victimes de l’épuration. Jean-Pierre Rioux pense que le gouvernement pourrait laisser gonfler les chiffres pour ramener ainsi dans son giron les populations peu enclines à affronter une révolution alors que la guerre n’est pas finie[13]. Les enquêtes historiques parues dans Rivarol[14] en 1951, Défense de l’Occident[15] en 1957, ou Lectures françaises (Le livre noir de l’épuration[16] d’Henry Coston en 1964) émanent de ce que Peter Novick (en) appelle le « camp des victimes ». Ouvrages et articles polémiques, ils reprennent généralement les chiffres les plus conséquents, les faits divers et les abus les plus marquants, souvent issus de sources gouvernementales ou de personnes ayant vécu l'épuration (bourreaux et victimes).

L’Épuration sauvage de Philippe Bourdrel paraît en 1988[17].

À la suite de questions écrites à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur Jules Moch lance une première enquête par l’intermédiaire des préfets, pour laquelle le total est de 9 673 exécutions sommaires[18],[19]. La seconde enquête plus pointue, intervient en 1952. Elle sépare 8 867 morts soupçonnés de collaboration, et 1 955 victimes pour lesquels on n’a pas pu déterminer de mobile. Soit un total de 10 822 exécutions[20].

L'un des plus grands travaux historiques sur la question de l’épuration est une somme écrite en dix ans (1966-1975) par Robert Aron. Son Histoire de l’épuration comporte trois tomes. Toutefois, Aron fut accusé par les services de gendarmerie et les Renseignements généraux de tirer vers le haut les chiffres des deux enquêtes sur l’épuration extrajudiciaire réalisées en 1948 et 1952, pour le ministère de l’intérieur. Il établit, en comparant les statistiques des divers services gouvernementaux, une fourchette de 30 000 à 40 000 victimes.

En 1968, la thèse du chercheur américain Peter Novick (en) est publiée aux États-Unis ; l'auteur y attaque les extrapolations de Robert Aron. Le Novick n’est traduit qu’en 1985 sous le titre L’Épuration française 1944-1949[21].

La polémique enflant, le Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale (CHDGM), auquel succède en 1981, l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), lance une enquête exhaustive sur le nombre de victimes de l’épuration extrajudiciaire et judiciaire. L’enquête débute en 1967, dans chaque département les correspondants du CHDGM sont chargés de déterminer le poids de la répression extralégale à la Libération et de l’activité des sections départementales des cours de justice.

Le dernier compte-rendu de l’étude lancée en 1967, sur la répression des faits de collaboration, est fait dans la revue Vingtième siècle. Revue d’histoire, du premier trimestre 1992 (no 33) par Henry Rousso, dans un article intitulé : « L’épuration en France : une histoire inachevée ». Il nous donne les statistiques de 84 départements (sur 90) : 8775 exécutions sommaires lors de l’épuration extrajudiciaire, que ce soit avant ou durant la Libération[22],[23]

Sanctions contre les auteurs d’actes d’épuration extrajudiciaire

Des femmes tondues ont tenté des actions en justice contre leurs tondeurs mais leur action a été disqualifiée, elles n’étaient pas considérées comme des victimes (Bénédicte Vergez-Chaignon).

La loi d’amnistie de 1951 a fait obstacle à la répression des actes d'exécution extra-judiciaires étant donné qu'elle couvrait « tous faits accomplis postérieurement au 10 juin 1940 et antérieurement au 1er janvier 1946 dans l’intention de servir la cause de la libération du territoire ou de contribuer à la libération définitive de la France » (article 30).

Avant même le vote de cette loi, les familles de victimes d’exécutions extra-judiciaires se sont vu pour beaucoup refuser une enquête digne de ce nom ce qui a abouti à une amnistie de fait entérinée ensuite par une amnistie de droit.

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